web counter

HISTOIRE DIVINE DE JÉSUS CHRIST

 

LIVRE PREMIER

LE SACRÉ COEUR DE NOTRE-DAME MARIE DE NAZARETH

 

 PREMIER CHAPITRE

« JE SUIS LE PREMIER ET LE DERNIER »

 

Généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham… fils de David… fils de Zorobabel, fils d’Abiud, d’Éliakim, d’Azor, de Zadok, d’Akim, d’Éliud, d’Éléazar, de Matán, de Jacob…

 

 

MARIE DE NAZARETH

La Vierge est née à Nazareth, en plein cœur de la Galilée. Comme tout le monde le sait très bien grâce aux Évangiles canoniques, le père de la Vierge s’appelait Jacob, et sa mère s’appelait Anne. Jacob de Nazareth, père de Marie, est mort alors que Marie était encore très jeune. Un beau jour, le père de la Vierge s’en est allé au Ciel, et n’est pas revenu. Cela s’est passé pendant le règne d’Hérode.

Le défunt laissa ici-bas des orphelins, un orphelin et une veuve. Du point de vue des affaires humaines, Jacques, fils de Matán, fils de Salomon, roi, fils de David, roi et prophète, est mort à un mauvais moment. La Mort, bien sûr, n’arrive jamais au bon moment. Mais malgré tout, dans le pire des cas, Jacob de Nazareth est mort au meilleur moment possible.

Ces grandes sécheresses qui, pendant tant d’années, avaient ravagé les provinces du Moyen-Orient avaient enfin pris fin ; les fameuses vaches grasses qui, un instant, semblaient ne jamais devoir revenir, revenaient, toutes plus dodues les unes que les autres ; elles étaient de retour et faisaient paître leur abondance dans les champs de toutes les provinces de l’Ancien Levant, à l’époque des Grecs et des Romains.

L’horizon lumineux tant attendu, imploré, désiré, réclamé lors de processions massives, du Temple en bas au Temple en haut, s’était lui aussi rapproché, bien sûr, des collines de Nazareth. Ses reflets commençaient déjà à briller dans les yeux de ses habitants avec l’ éclat de l’étoile des prières exaucées, du souhait accordé. Bergers de Galilée, pêcheurs de la mer des Miracles, agriculteurs des vallées du Jourdain, artisans du pays qui vivaient dans les ténèbres du désespoir, tous ensemble, ils se sont précipités dans les rues pour célébrer les années de vaches grasses. Elles étaient enfin arrivées !

La Maison de la Vierge a partagé la joie générale avec l’intensité de ceux qui ont souffert, aussi beaucoup que les autres, pas autant que d’autres, ni beaucoup mieux que la plupart des gens qui ont vraiment souffert pendant ces longues années. Ils étaient si nombreux !

Il n’y eut pas seulement cette sécheresse. Il y eut aussi ces tremblements de terre qui ravagèrent le Moyen-Orient, semant la famine depuis les montagnes du Liban jusqu’aux côtes de la mer Rouge. Et bien plus encore. Déjà terribles en elles-mêmes, ces années de désespoir effroyable virent la politique fiscale du tyran Hérode sévir comme une hache, coupant toute tête qui parvenait à rester à flot. Sous le règne d’Hérode le Grand, le simple fait de respirer devint un crime. Le droit à la parole fut interdit. Cette qualité sacrée qui distingue l’homme des bêtes fut sanctionnée, et son exercice condamné, au mieux, à l’exil, à la peine capitale dans les autres cas. Autant de forteresses Hérode en fit construire, autant de potences on en compta en Israël. De tous les métiers, la prostitution est le plus ancien, mais le seul qui, à l’époque d’Hérode le Grand, ne se soit jamais démodé, fut celui de bourreau. Quelle ironie : en attendant que le Jour du Jugement dernier arrive ou non, les les rejetons de la famille du tyran se construisaient des palais en blocs de marbre ! Et des forteresses dignes d’un empereur, ainsi que des casernes et des garnisons militaires contre une éventuelle insurrection, de celles capables de renverser jusqu’aux murs mêmes de l’Enfer.

Pas même les pharaons !

Le pharaon de Moïse était méchant, les Hérode étaient pires encore. Et, pendant ce temps, tandis que le tyran dévorait un fils ou un frère, le peuple continuait à subir des calamités physiques et spirituelles dont, une fois passées, on ne veut même plus se souvenir. Qui se souviendrait de ces années de vaches maigres une fois les deux mille ans écoulés ? Cependant, la schizophrénie constructive du tyran, la schizophrénie du tyran, serait bel et bien gravée dans l’Histoire : Hérode le Grand ! Il ne manquait plus qu’une chose à cet assassin : qu’on lui accorde le droit de tuer à sa guise. À ses fils, ses frères, sa femme, ses amis, ses ennemis, qu’ils soient ou non innocents. Une autorisation de César lui-même pour violer toutes les lois du droit romain.

Sous le règne d’ Hérode, il arriva un moment où il suffisait de remuer les lèvres pour réclamer justice afin de tomber sous les roues de sa paranoïa meurtrière. Les Romains – il faut bien le dire – ont commis de nombreuses erreurs ; parmi toutes celles qu’Octave César Auguste s’est permis de commettre, celle d’avoir donné la couronne des Juifs à un Palestinien fut une faute que même le Juge de l’Univers aura du mal à lui pardonner.

Mais revenons au sujet de la vie de la Vierge et de sa famille. Jacob de Nazareth, père de Marie, venait de mourir.

C’est précisément parce qu’Anne, la veuve de Jacob de Nazareth, et ses filles aînées Marie et Jeanne avaient déjà parvenu à oublier presque le genre de combat que cet homme si cher leur avait livrée contre les éléments de cet été interminable, on comprend que sa perte, alors que la lumière de l’espoir commençait à engendrer dans les mamelles des vaches de l’étable l’or de l’abondance, fût pour la mère de la Vierge infiniment plus insupportable et plus dure que la perte de son époux.

Anne et Jacques de Nazareth ont surmonté toutes les épreuves avec courage et ont répondu aux temps difficiles par le sourire serein de ceux qui marchent dans la paix de Dieu. Jacques de Nazareth et Anne ont eux aussi rêvé des jours d’abondance tout au long de ces dernières années, comme tout le monde ; et ils ont ri des temps difficiles en mettant au monde six enfants.

Il arriva qu’au lieu de laisser les temps difficiles creuser un fossé entre eux, Jacob et son épouse se rapprochèrent encore davantage, si c’était possible, dans l’étreinte de l’amour qui les émerveillait d’être ensemble. La première-née du défunt s’appelait Marie ; puis vint Jeanne. Elles furent suivies de jumelles, puis d’une autre petite fille, et le fleuve de la vie s’acheva avec le petit garçon de la maison, prénommé Cléophas, un bébé encore au lait lorsque son père vint à mourir.

« Maintenant que le soleil brille à nouveau, ma fille, le Seigneur me laisse seule avec mes six enfants. Qui va m’apprendre à vivre sans ton père, Marie ? », c’est ainsi que la mère de la Vierge déversait son âme qui saignait. La jeune fille recueillait sur ses genoux les larmes de cette mère qu’elle aimait tant. Comme n’importe quelle petite fille qui se serait perdue dans une forêt peuplée d’inconnus, la Veuve pleurait le cœur brisé. Dans le cœur de Marie, cependant, la présence de son père s’était simplement endormie.

Marie pouvait encore voir, sentir, humer, entendre son père, tout sourire, tandis qu’il répondait à elle et à sa sœur Jeanne à leurs questions sur le Seigneur. Marie pouvait encore le voir s’entretenir avec les moissonneurs, les maraîchers et les éleveurs du village, avec la joie et la force d’un homme respecté, estimé et considéré comme honnête d’un bout à l’autre de la région. Son père était de ces hommes qui regardent en face, droit dans les yeux, sans détours. Dans les yeux de Jacques de Nazareth, on pouvait lire la sincérité qui transparaissait dans ses paroles.

Lorsque vinrent les années de vaches maigres, le père de Marie se montra à la hauteur. Comme la terre ne produisait plus assez pour payer des salaires supplémentaires, Jacob de Nazareth prit sur ses épaules la charge de tirer de ses champs ne serait-ce que quelques sacs d’amandes, quelques arrobas d’ huile, quelques mesures de blé, quelques quintaux des célèbres vins de la Maison. N’importe quoi, pourvu que les os de ses filles restent sains et forts. Ses deux filles aînées, Marie et Jeanne, savaient aussi bien que leur veuve contre quel genre de soleils stériles cet homme avait dû lutter ! Grâce à Dieu, bien que petites, Marie et Jeanne mettaient la main à la pâte avec les olives en hiver, avec les amandes, les figues et le blé en été, avec les bêtes en automne, en été, en hiver et au printemps. Que ne donnerait pas aujourd’hui la veuve de Jacob de Nazareth pour se lever à nouveau à l’aube et préparer au père de ses filles du lait, du pain, de l’eau !

Marie le savait très bien : en voyant son père se lever à nouveau à l’aube, faisant ses adieux à ses filles avec ce sourire qui lui était si propre dans les yeux, sa mère aurait donné sa propre vie. Mais on ne pouvait plus rien faire pour que la roue du temps tourne à l’envers. À présent, il fallait vivre, choisir entre le mari mort et les enfants vivants.

Des deux jeunes filles, Marie et Jeanne, Jeanne était la plus jeune, d’un an plus jeune que Marie. Marie était l’aînée, la grande de la maison. Mystères de la vie, c’était elle, Juana, la plus jeune des deux, qui aimait le plus la vie à la campagne ; peut-être parce que Juana avait hérité de son père le goût pour le parfum des arbres en fleur et le plaisir de contempler les couleurs de l’horizon à l’aube.

En voyant ces deux sœurs, n’importe qui aurait dit que, vu sa carrure, c’était María qui aurait dû préférer sentir le vent dans ses cheveux à la tombée de la soirée ; pourtant, c’était chez Juana, la plus jeune, de taille presque aussi petite que sa mère, que son père avait insufflé l’amour de la terre rouge et vivante. Chez María, la force de vivre venait de sa mère. Sa mère lui avait légué tout son art de la couture et de la confection. Ce qui comptait pour María, c’était la famille, la maison.

Ainsi, lorsque les temps difficiles arrivèrent, que les vaches devinrent toutes maigres, que l’argent se fit rare et que les besoins à couvrir commencèrent à se multiplier jusqu’à six fois en à peine deux ans, Marie se révéla être une couturière née. À l’âge où l’on dit que l’on est au printemps de la vie, la fille aînée de Jacques de Nazareth savait aussi bien raccommoder une robe et la remettre à neuf en un clin d’œil que tricoter un manteau de laine pour ses sœurs en quelques jours, sans jamais cesser d’être le bras droit de sa mère. Et un modèle de fille pour sa sœur Jeanne. Chez celle-ci – comme je l’ai dit –, s’était révélée une capacité innée à apprendre de son père l’importance des cycles lunaires dans l’agriculture, pourquoi les lapins mangent de la laitue, comment pousse vraiment une vraie tomate, pourquoi on élague les oliviers afin qu’ils ne se fassent pas d’ombre et n’altèrent pas la saveur de l’huile. Bref, des milliers de choses.

Le fait est que Juanita, en plus d’être la prunelle des yeux de son père, se sentait comme le bras droit de sa sœur María, l’une pour le père et l’autre pour la mère, et toutes les deux ensemble dans la joie, quand les vents du sud se sont intensifiés, ainsi que les gouttes froides, les sécheresses, les tempêtes d’hiver en été, les chaleurs de l’été en hiver et les pluies fugaces, quand la tempête a mis à l’épreuve les hommes en cherchant d’emporter au Paradis ceux qui gardaient le sourire, à cette époque-là, les deux sœurs se sont rapprochées plus que jamais. Ces années difficiles ont contraint les deux sœurs à travailler dur. Ce fut un devoir qu’elles ont assumé en silence, écrit dans le sang, battant au même rythme que le cœur de leurs parents. Chacune a laissé son âme s’ouvrir à ses dons particuliers et elles ont agi en suivant le cours du mystère de la vie en chaque personne.

Les yeux de l’aînée, la vue de María, étaient faits pour découvrir l’aiguille dans la botte de foin ; ils ne se trompaient jamais en enfilant le fil dans le chas de l’aiguille, sans même regarder. Les yeux de sa sœur Jeanne avaient besoin d’horizon, de campagne, de ciel ouvert. Au lieu de se disputer, les sœurs remercièrent le Dieu de leurs parents pour sa sagesse éternelle et sa bonté infinie. Aux yeux des deux, leur père était un homme merveilleux.

« Pourquoi disons-nous que la sagesse du Seigneur est éternelle et sa bonté infinie ? – leur disait Jacob de Nazareth à ses deux filles aînées. – Parce qu’avec ses réponses, il nous émerveille et, par sa bonté, il illumine nos visages », répondait ce père à ces deux fillettes, la prunelle de ses yeux, avec un sourire dans le regard.

Ses filles se regardaient en souriant. Combien elles aimaient l’homme que Dieu leur avait donné pour père ! Leur père poursuivait : « Lorsque nous disons que la Sagesse du Seigneur est éternelle, nous exprimons de tout notre cœur et de tout notre esprit notre joie de savoir qu’Il ne ment pas. Mes filles, lorsque nous l’adorons pour sa bonté infinie, notre joie est celle de celui qui s’est retrouvé dans la fosse où les méchants jettent les bons et qui, en levant le visage, a vu le Seigneur se moquer de la science des génies ».

« Mes filles, être bonne, c’est difficile », leur confiait Jacob de Nazareth à ses filles tandis qu’elles pressaient les oliviers. « Ne fait-on pas un petit cadeau à celle qui est la plus bonne ? Es-tu jalouse, Juanita, de ta sœur aînée parce qu’elle coud mieux que toi ? À quel moment ma Juanita a-t-elle fait en sorte que sa María se sente coupable de ne pas avoir ses qualités pour le travail des champs ? Quand maman a-t-elle grondé sa Juana parce qu’elle ne savait pas coudre une robe aussi bien que sa María ? Que ferais-je sans ma Juana si elle ne m’ apportait pas le déjeuner, si elle ne m’obligeait pas à le manger ? »

Ah, comme il leur rappelait des souvenirs ! Était-ce vrai qu’il était parti ? Elles n’arrivaient toujours pas à y croire. Face au corps sans vie de leur père, María et Juana se regardèrent en silence. Mon Dieu, l’avaient-elles vraiment perdu ?

Les deux sœurs serraient à présent leur mère dans leurs bras.

Dévastée, la veuve de Jacob de Nazareth continuait de pleurer son malheur :

« Maintenant, Marie, maintenant que viennent les années de vaches grasses, maintenant que votre père pourrait s’asseoir dans son vignoble pour manger des grappes aussi grosses que celles de Polyphème et aussi sucrées que celles de Bacchus, que Dieu me pardonne, justement maintenant. Pourquoi, Seigneur, pourquoi ? Dis-moi en quoi ton serviteur t’a offensé. »

Mon Dieu ! Peut-on expliquer le lien entre les corbeaux et les malheureux journaliers sur lesquels les Parques font tomber leur manteau de mauvais présage ? Peut-on comprendre que Dieu soit Dieu alors que le Diable règne ? Qui serait capable d’écrire le scénario de sa propre vie et de briller comme une étoile, ne serait-ce qu’ aux yeux des associés fictifs inventés pour l’occasion ! L’homme rêve que le destin lui appartient, l’enfant rêve de l’homme qui bat dans sa poitrine, pour découvrir au détour d’un coin de rue qu’il suffit d’une rafale de vent pour réduire ses rêves à des bits condamnés à la poubelle. Au final, la vie humaine est celle du roseau : si le vent se déchaîne, il se brise et ses restes tombent dans le puits de l’oubli. Qui n’a jamais succombé à la tentation de se laisser mourir et d’en finir une fois pour toutes ? Ou bien serons-nous les plus forts jusqu’à preuve du contraire ?

Pour tout le monde, l’heure de vérité arrive. Chaque créature a la sienne. Et c’est à cette heure-là que l’ être avance ou s’effondre. C’était l’heure de vérité pour la mère de la Vierge.

« Que sommes-nous, Marie ? » s’écriait en pleurant la mère de la Vierge, pleurant la perte de son époux. « Nous luttons contre les éléments avec les forces d’une créature d’argile. Nous élevons nos idoles en l’honneur de celui qui nous donne la victoire. Au Très-Haut, nous dédions notre gloire. Mais le Tout-Puissant ne se lasse-t-il pas de nous voir réduits à la condition des bêtes ? Le champion avance pour aller chercher sa couronne quand la Mort se dresse sur son chemin. Le Tout-Puissant se lève-t-il pour sauver le coureur solitaire qui risque de laisser son âme sur la piste ? Pourquoi reste-t-il assis sur son trône, Tout-Puissant et Omniscient, tandis que les restes sont balayés de la piste par le vent ? Sommes-nous donc cela, ma fille, de la poussière qui rêve d’être un rocher, un rocher qui rêve d’être une montagne, une montagne qui rêve d’être un nid d’aigles ? Que deviendront tes aiglons à présent, mon époux ? Qui se lèvera pour les protéger lorsque le serpent escaladera la falaise et que leur mère ne saura pas, seule, comment défendre tes enfants ? »

Que pouvait-on répondre à cette femme ? Quel fou aurait osé lui dire ce que ces visiteurs ignorants avaient dit à Job dans la Bible :

« Tais-toi donc, vieux fou », lui dirent ces amis. « Si tu pourriss, ce sera parce que tu es plus méchant que tous les diables réunis. Tu nous as tous trompés avec tes aumônes et tes sornettes. Dieu merci, le Seigneur nous a révélé ta fausseté et ton hypocrisie. C’est pour cela que le Dieu que tu as tenté de tromper, comme tu l’as fait avec nous, te punit. Tais-toi et souffre, vieux pourri ».

Eh bien, les amis ! Ils ont voulu forcer le pauvre Job à reconnaître que la misère naît de la misère, que celui qui possède conserve parce qu’il possédait, que personne n’est fort par caprice, mais que le bonheur ou le malheur d’une personne témoignent de sa valeur. Selon ces sages, les pauvres sont tous des pécheurs pervertis, des êtres corrompus et vicieux qui méritent ce qu’ils subissent ; les bons sont tous heureux, ils mènent la belle vie, possèdent l’ or, détiennent le pouvoir, ce sont les meilleurs, les élus de la Providence, la race née pour être heureuse, et ils sont heureux parce qu’ils sont bons, et quand ils seront meilleurs, ils seront comme les dieux.

« Ève », dit Satan à la femme d’Adam, « mange de ce fruit et apprends. Il y a des bons et des méchants, il y a des imbéciles et des malins, il y a des riches et des pauvres, il y a des esclaves et des hommes libres, des forts et des faibles, des anges et des démons. Il y a la vie et la mort, la vérité et le mensonge, la paix et la guerre — qu’est-ce que tout cela, sinon le sel de la terre ? »

Bon Dieu, depuis quand le sort des prophètes n’a-t-il pas dépendu d’un nuage de plus ou de moins à l’ horizon !

« Mais à malheur bon visage », répliqua vivement le saint Job.

« Où est donc l’imbécile qui rit, perdu dans la tempête ? », lui rendirent-ils leur rire, les visiteurs.

« C’est à l’Indestructible, à l’ Invincible qu’appartient le dernier éclat de rire », leur répondit à nouveau Job. « De quoi et pourquoi riez-vous ? Quelle lumière êtes-vous venus apporter à mes yeux ? Voulez-vous me condamner pour ce que j’ai fait ? Ignorants, je suis puni pour ce que je n’ai pas fait. »

« Tu as tout à fait raison, la récompense du bon est agréable, celle du méchant est terrible. Ainsi, tu as déjà reçu ton salaire. Maintenant, reconnais que tu es un pécheur, un traître à la providence, comme tu l’as toi-même dit en avouant que chacun reçoit selon son travail ce qu’il mérite. Dis-nous, pécheur, que cachais-tu derrière tes aumônes et tes airs pieux ? N’est-ce pas à cause d’elles que Dieu t’a punis ? C’est là le châtiment de Dieu, ne pleure pas, éclate de rage », lui répondirent « les amis » avec un sourire faux.

Avec quatre autres de « ces amis », combien de temps aurait-il fallu pour que la patience de Job s’épuise ? Au lieu de se mettre à pleurer sur son sort, le saint Job éclata de rire, se leva et les chassa de chez lui.

Sa tragédie, la tragédie de Job, ne résidait pas dans l’effondrement des remparts de sa foi au son des trompettes de l’Enfer. Ce n’était pas là le problème de Job. Sa forteresse avait été érigée sur le roc. À l’épreuve des bombes, sa foi restait intacte. Le problème qui transperçait l’âme de Job était de ne pas savoir ce qui se passait, à quoi obéissait ce changement d’humeur de son Dieu. Pourquoi son Dieu l’avait-il abandonné nu et livré à son sort face à un ennemi armé jusqu’aux dents ?

Le guerrier suit son Héros et Roi sur le champ de bataille, et à un coin du carrefour, celui-ci lui tourne le dos comme quelqu’un qui sacrifie un pion sur l’autel de la victoire ?

Eh bien, c’est précisément ce dilemme, c’est précisément ce mystère qui tenait à la gorge l’âme de la veuve de Jacob de Nazareth. Luttant contre les ténèbres avec la seule arme divine à la portée des humains, la parole, la mère de la Vierge cherchait la réponse à la question de savoir pourquoi la Mort avait emporté son époux. Et elle ne la trouvait pas.

« Pourquoi notre Dieu ne fait-il rien, Marie ? Pourquoi laisse-t-il le serpent escalader la falaise et pourquoi lui facilite-t-il la tâche en éliminant le père de ses petits ? Ne la voit-Il pas s’approcher, ma fille ? Pourquoi le Dieu de ton père n’a-t-il pas saisi l’arc et la flèche et, d’un regard foudroyant, anéanti la Bête ? La flèche a-t-elle manqué sa cible, le vent l’a-t-il déviée et, en cherchant le dragon, a-t-elle tué le héros ? Dis-moi, ma fille, car mon âme est aigrie et mes yeux ne parviennent pas à discerner les desseins cachés de l’ Omniscient… Mais que sommes-nous, Marie ? Pourquoi exige-t-on la compréhension d’un dieu à une créature d’argile condamnée à la poussière pour avoir mangé une pomme ? Ne me regarde pas avec ces yeux-là, ne me reproche pas que mon cœur saigne des mots. Que jaillira-t-il de la blessure de la Biche de l’Aurore quand, à l’aube, le chasseur la poursuivra à l’heure des premières joies ? Ne sera-t-elle pas maudite, cette flèche qui transperce la poitrine de la colombe qui grimpe sur le cheval du vent, trotte à travers les cieux et rentre joyeusement chez son maître ? Elle arrive, ma fille, elle atteint déjà le bras de son maître, le dard meurtrier fend déjà l’air, son maître a le pouvoir de l’attraper en plein vol, mais regarde, il ne fait rien, il reste immobile comme si c’était là la récompense d’avoir accompli sa mission sacrée, et déjà la fille de Mercure tombe dans la poussière aux pieds de celui qui lui tourne le dos. Ne me dis pas de me taire, Marie, ne vois-tu pas que sinon je vais mourir ? ».

Je sais seulement que je ne sais rien, bien qu’on dise que Dieu a créé l’homme et la femme pour qu’ils s’aiment et ne se séparent jamais, on dit aussi par là que le Diable s’est juré de rendre cet amour impossible. Mais dans ce monde, il y a des gens qui sont sourds et qui ne comprennent pas, qui ne se rendent compte de rien, qui se moquent des cornes du Diable et défient la mort de briser ce que Dieu a uni par des liens plus forts que les paroles du Serpent.

Anne, la veuve de Jacob, et Jacob de Nazareth, père de Marie, future mère de Jésus-Christ, ont relevé ce défi. Une fois qu’ils se sont rencontrés, s’ils ne s’étaient pas mariés, ils seraient morts, et lorsqu’ils se sont mariés, l’idée de vivre l’un sans l’autre ne leur traversait plus l’esprit. Chaque année qu’ils ont passée ensemble, ils ont adoré le Dieu qui a transformé une côte, une simple côte, en quelque chose d’aussi beau que cet amour.

 

LA MORT DE JACOB DE NAZARETH

 

Généalogie du Sauveur : Généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham : Abraham engendra… David ; David engendra… Zorobabel; Zorobabel engendra Abiud, Abiud engendra Éliakim, Éliakim engendra Azor, Azor engendra Sadoc, Sadoc engendra Akim, Akim engendra Éliud, Éliud engendra Éléazar, Éléazar engendra Matán, Matán engendra Jacob, et Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus, appelé le Christ.

 

Jacob, fils de Matán de Nazareth, est mort quelques mois après la naissance de l’enfant dont lui et son épouse Anne avaient tant rêvé, et pour lequel ils n’avaient cessé de se démener jusqu’à ce qu’ils l’aient enfin. Nous savons bien que cette histoire de « faire un petit garçon », cette envie d’avoir un fils, est un cliché. Mais en ces temps de terreur fiscale et de sécheresses aussi longues que le désert du Sahara, un homme ne pouvait s’empêcher de rêver d’avoir un fils. Pour lui transmettre tout son savoir sur les travaux des champs, pour s’appuyer sur ses jeunes bras quand les siens ne pourraient plus porter le fardeau à cause de la vieillesse. Bien sûr, on a toujours les gendres ; mais ce n’est pas la même chose. Ce n’est pas la même chose d’être considéré comme un fardeau que d’être pris en charge par le fils issu de tes votre sein. Ce n’est pas non plus la même chose de léguer tout ce que vos parents vous ont laissé à votre propre fils qu’au fils d’un étranger. À quiconque pense que ces hommes étaient archaïques, ignorants de la vie, qu’ils ne savaient pas qu’une femme peut faire ce qu’un homme fait, voire mieux encore, à ces gens modernes, le mieux qu’on puisse leur offrir, c’est le silence.

Faisant la sourde oreille à l’intelligence de tant de modernes, toujours tournés vers le soleil des siècles, Jacob de Nazareth et son épouse coururent à la rencontre de l’enfant, ravis de profiter de ce bonheur à l’ancienne. Et ils l’ont rattrapé, ça oui, ils l’ont rattrapé. Ils l’ont appelé Cléophas car, en le voyant pour la première fois dans les bras de sa mère, il a rappelé à Jacob de Nazareth son beau-père. Quant à son physique, que dire de leur petit garçon, le plus beau garçon du monde, bien sûr.

Eh bien, ils se sentaient déjà tous chez Marie, au septième ciel, quand soudain, son père fut pris de ce rêve sous ce figuier. Comme papa et maman étaient heureux ! Cinq petites filles rayonnantes, toutes en bonne santé, toutes joyeuses, toutes jouant avec la poupée que leurs parents leur avaient achetée. En chair et en os. Il pleurait, faisait pipi pour de vrai, réclamait du beurre, faisait caca. Une vraie joie. Et soudain, alors qu’ils étaient tous à la maison comme au paradis, papa a décidé de mourir. Une tragédie. Quel pitié ! Le diable en personne attaquant la maison de toutes parts n’aurait pas pu blesser autant la mère de ces six enfants. D’autant plus profonde était la douleur de la veuve de ne pas avoir à ses côtés un seul membre de sa famille ; dans son désespoir, elle se voyait déjà assiégée par un ennemi invincible qui lui exigeait une reddition immédiate ou la destruction totale de sa maison. Si seulement elle avait eu à ses côtés ses parents, ou sa tante Élisabeth. Mais non, personne. Et qui était-elle à Nazareth ? Malgré les années, l’épouse de Jacob restait une étrangère, celle qui leur avait ravi le célibataire le plus convoité du village.

« Alors qu’elles étaient si jolies, elles sont parties se marier avec une étrangère ; en plus, toute petite, on dirait une idiote », se consolaient les jeunes filles de Nazareth. « Très raffinée. Très bien élevée. On verra bien quand elle commencera à accoucher et qu’elle devra s’occuper seule de la maison de son beau-père, ce qu’il restera de ses manières et de son petit visage de princesse de la Ville Sainte. » C’est comme ça dans les villages : on ne te veut pas de mal, mais on ne te souhaite pas non plus de bien. Quiconque vient de l’extérieur doit rendre des comptes aux voisins sur ses intentions. Tout doit se conformer aux règles de la communauté ; la tradition l’exige.

La veuve de Jacob de Nazareth ne les connaissait-elle pas toutes ? Ne l’avaient-ils pas observée pendant les années de vaches maigres, comme ceux qui attendent que le héros s’effondre pour avoir le plaisir de voir ces deux tours mordre la poussière comme n’importe quel clocher de village ? Quel réconfort la veuve pouvait-elle trouver auprès de ceux qui s’affairaient déjà à faire leurs comptes et à calculer comment ils pourraient se partager la fortune du défunt ? Combien lui offriraient-ils pour les vignobles ? Combien pour les oliveraies ? Combien pour les terres non irriguées ?

« Pourquoi tuons-nous le miracle de notre existence quotidienne en jugeant notre prochain, ma fille ? Qui sait combien de jours il nous reste à vivre en ce monde ? Seul le Seigneur le sait ; mais ce nombre ne sort jamais de sa bouche. Tu t’imagines qu’il te surprenne en train de critiquer à mort ta voisine, ou de jeter la première pierre ? Ne serait-il pas plus beau qu’il te surprenne en train de partager ton pain avec le pauvre ? », disait la mère à sa fille Marie, tandis qu’elles cousaient, seules. Et pourtant, c’était désormais la mère qui demandait à sa fille d’être bonne envers elle et de ne pas refuser d’ écouter la douleur de son âme.

« Laisse-moi mourir, Marie. Ne t’inquiète pas si mon âme s’en va en paroles brisées. Le Seigneur a emporté mon mari, me laissant seule avec ses six enfants. Pourquoi mes yeux devraient-ils se retenir et mon cœur envier le rocher qui a pour cœur le Tout-Puissant ? Ma fille, il est facile, depuis les neiges, de contempler la vallée qui brûle en été. Quand le Tout-Puissant s’est-Il mis dans la peau du soldat qui tombe nu sur le champ de bataille, défendant sa vie pour l’honneur de son âme faite de terre tendre et humide ? Comme il est facile de s’asseoir sur le trône du jugement pour signer des sentences ! Le Seigneur est loin de la faiblesse humaine, nos passions ne l’affectent pas. S’il fait froid, Il ne tremble pas ; s’il fait chaud, Il ne transpire pas ; si on lui tire une flèche, elle ne l’atteint pas ; s’Il dort, rien ne Le trouble. Que sait l’ Indestructible de la fragilité de notre existence ? Ne vois-tu pas, ma fille, que la vallée se nourrit de nos larmes ? Pourquoi réprimerais-je ma douleur et lierais-je ma langue à la peur ? Le guerrier ne court-il pas à la rencontre de la mort ? Que Dieu me tue, qu’Il me rende la vie de mon homme ; pourquoi ne fait-Il rien, pourquoi reste-t-Il vigilant de l’autre côté du précipice ? Sur quelles raisons, ma fille, l’ Éternel fonde-t-Il son silence et son comportement impassible ? Si au moins il s’élevait comme un soleil et parlait de la voix de la tempête, et que les rayons de sa sagesse, issus de son âme, tissaient dans le firmament des nuages chargés d’intelligence. Mais non, ma fille, que la tempête s’intensifie, que la terre tremble, que les montagnes s’effondrent et enterrent villages et hameaux, ou que la mer se déchaîne et engloutisse les îles avec leurs habitants, le Seigneur, inaccessible, indestructible, ne bronche pas d’un cil. Il voit le désastre et tout ce qu’il offre, c’est un mouchoir de deuil pour demander pardon de ne pas avoir devancé le mouvement du Serpent ? Dis-moi, ma fille, que ce n’est pas Lui qui a tiré la flèche qui a tué l’aigle et laissé à la merci du diable le nid de ses aiglons à la merci du diable. Mais ne me refuse pas le droit de me plaindre du sort de mes filles devant le cadavre de mon défunt. »

Accablée par la douleur de sa mère, Marie la consolait ainsi :

« Nous sommes tous égaux à ses yeux, mère. Nous ne sommes uniques qu’aux yeux de nos parents. Nous, ses créatures, ne voyons que ce que nos yeux peuvent embrasser, mais Lui porte sur ses épaules le poids de nous tous. En temps voulu, Il se lèvera, mère. Et ses pieds brilleront de l’éclat du héros paré pour la guerre contre celui qui a enlevé l’homme de notre mère Ève. Je sais que je suis jeune, mère, mais croyez-moi, par tout l’amour que je Lui porte, le Dieu de mon père ne permettra pas que la maison de ma mère s’effondre. Allons, mère, séchez vos larmes. La Mort emporte les meilleurs en pensant qu’en laissant les méchants, elle nous laisse, nous les petits, sans protection contre les tyrans. Elle ignore qu’en partant, les bons vont au Ciel pour prendre les armes des anges. Père nous a défendus en homme et nous a fait avancer. Mon père défendra désormais ses filles et son petit garçon avec l’épée des chérubins. Ma mère, ça suffit, ne regardez plus son cadavre. »

La veuve écoutait les paroles de sa fille aînée comme quelqu’un qui reçoit des baisers venus de loin.

Ce sont Marie et sa sœur Jeanne qui trouvèrent leur père assis adossé au tronc de ce figuier. À vrai dire, ce n’était pas tout à fait la saison des récoltes ; mais Jacob de Nazareth aimait cueillir les premières figues de la saison ; il disait qu’ elles étaient les meilleures pour faire du pain aux figues.

Jacob sella sa monture. Il partit seul vers la campagne, profitant de la fraîcheur du matin. Le verger de figuiers se trouvait de l’autre côté des collines, vu depuis la colline de Nazareth, juste en face. Ravi de la vie, ce brave homme fit ses adieux à sa femme. Ses deux filles aînées lui apporteraient son déjeuner et l’aideraient à remplir les paniers. Jusque-là, enfin, un baiser, des au revoir.

En le voyant partir de cette manière si belle, qui aurait pu dire que cet homme reviendrait mort chez lui ?

À l’heure du déjeuner, Marie et sa sœur Jeanne se rendirent aux champs. Marie avait un an de plus que Jeanne et toutes deux étaient des jeunes filles en pleine fleur. Marie et Jeanne cherchèrent leur père et le trouvèrent assis à l’ombre de ce figuier.

« On le laisse dormir encore un peu, Juana ? En attendant, on va ramasser les paniers », dit María.

Les deux sœurs se mirent au travail. Elles finirent de rassembler les paniers, sans que leur père ne se réveille. Mais il ne se réveillait pas.

« Papa dort beaucoup aujourd’hui, n’est-ce pas, María ? », dit Juana.

Elles s’activèrent encore davantage. Finalement, elles se regardèrent d’un air inquiet.

« Est-ce qu’il lui est arrivé quelque chose, Juana ? » Et c’est alors que l’aînée des deux s’est approchée pour voir ce qui n’allait pas chez leur père.

Je ne vais pas me laisser aller à la sentimentalité ici, comme ceux qui veulent s’attirer les faveurs du lecteur en lui arrachant une mer de larmes. Quiconque, d’une manière ou d’une autre, a déjà dû faire face aux formalités d’un enterrement et sait combien il est douloureux de perdre ce que la Mort n’aurait jamais dû emporter. Mais c’est elle, María, en s’agenouillant pour le réveiller, qui découvrit la vérité dans la pâleur du visage de son père.

La jeune fille n’a pas crié, elle n’a pas pris peur. Elle a pris la tête de son défunt entre ses bras, a bercé son corps, a embrassé son front, a regardé sa sœur Juana qui s’approchait, en larmes. Juana s’est jetée dans les bras de sa sœur María et María s’est laissée serrer contre elle jusqu’à ce que Juana se soit calmée et qu’ ensemble, elles aient pu se ressaisir.

« Rentre à la maison, Juana, et dis à maman ce qui s’est passé », demanda María à sa sœur.

Juana enfourcha son âne et, pleurant le cœur serré, s’élança à travers les collines. Pendant ce temps, ce temps-là, Marie resta seule auprès du corps de son père, sous ce figuier, caressant le visage de celui qui était pour elle l’homme le plus merveilleux du monde, et qui l’avait quittée sans avoir donné à sa femme et à ses filles l’occasion de lui dire une dernière fois à quel point elles l’aimaient.

« Que va devenir ton enfant maintenant, père ? Dans quels yeux trouvera-t-il l’image divine de l’homme que nous, tes filles, avons découverte en toi ? », murmurait la jeune Marie en s’adressant au Ciel.

Comme je le disais, un ennemi cruel et sadique ravageant la maison n’aurait pas causé à la veuve de Jacob de Nazareth autant de chagrin que la manière dont la Mort lui avait enlevé son mari. Si son mari était mort en défendant les siens lors d’une guerre, ou en sacrifiant la vie de ses filles au prix de la sienne, je ne sais pas, mais mourir de cette manière, sans crier gare, alors qu’ils avaient trouvé le bonheur, après avoir surmonté une décennie d’années aussi mauvaises que le cœur d’ Hérode.

Pourquoi vous raconterais-je les litres de larmes que la veuve a versés pendant toute cette journée et toute la nuit de cet après-midi-là ? N’avez-vous jamais perdu une fille dans la fleur de l’âge, ou une sœur dans la plénitude de sa beauté ? La Mort ne vous a-t-elle jamais arraché la pépite de vos yeux, vous laissant dans les ténèbres les plus tourmentées ? Vous étiez de rire aux éclats, de battre des mains, le cœur ouvert à tout espoir, et soudain, du jour au lendemain, une heure avant le lever de l’ aube, l’aurore se transforme en nuit sans lune, la plaine se change en puits sans fond et, en regardant vers le bas, vous découvrez le visage du Serpent qui vous souhaite la bienvenue.

Car Jacob et Ana s’étaient aimés dès le jour où leurs regards s’étaient croisés. Ce fut le coup de foudre. Il leur a suffi de se regarder pour savoir que leur quête était terminée.

Jacob et Ana étaient nés l’un pour l’autre ; ils étaient faits l’un pour l’autre ; ils étaient les deux moitiés d’un même fruit. Il était naturel qu’il meure aussi éperdument amoureux de sa femme que le premier jour et que la Veuve le perde, plus éperdument amoureuse de son mari que jamais. Et si à cette douleur s’ajoute le fait que la maison se retrouve sans homme pour s’occuper des champs et du bétail : voilà la recette magique à l’origine des larmes amères que la Veuve a versées dans le cœur de sa fille Marie pendant les deux jours qui ont suivi l’enterrement de son père, vous l’avez déjà lue.

 

LE VŒU DE MARÍA

Comme les catholiques de toute une vie, ces femmes juives étaient très enclines à se lamenter sur la mort d’un être cher. Je ne dis pas que ce soit ni bien ni mal, c’était simplement ainsi. Les Romains, au contraire, utilisaient l’enterrement comme prétexte pour un banquet, le dernier banquet, le dernier souper des Césars. Le banquet d’adieu de Cicéron, représenté sur les fresques de la demeure du défunt à Pompéi, nous montre ses proches et ses amis trinquant à la santé du défunt. La couronne de l’orateur au-dessus de leurs têtes rappelle celle de laurier, mais tressée avec des sarments de vigne. Dieu saint, les Romains avaient le cœur si dur que même la Mort ne pouvait leur arracher une larme. Il fallait qu’ils soient touchés par le bâton de Bacchus pour se rappeler qu’ils étaient des hommes, de chair et d’os comme les autres barbares du monde. Tant qu’ils n’étaient pas ivres comme des cochons, ils ne versaient pas une larme.

Les Hébreux, contrairement à la plupart des peuples, préféraient veiller le défunt à poil, la poitrine bombée. La distance, l'éloignement, l'absence nécessitent un temps de prise de recul. Je suppose que la coutume impose sa culture et que chaque culture la vit à sa manière. Les Hébreux, parmi toutes les possibilités, ont choisi la plus douloureuse : ils n’enterrent le défunt qu’au troisième jour suivant son décès.

Les larmes coulaient à flots ! Et si, en plus, il s’agissait du cas qui nous occupe, un jeune homme, dans la fleur de l’âge, marié et toujours aussi amoureux de sa veuve qu’au premier jour, père de six enfants, un homme qui n’avait jamais été malade, un homme qui ne semblait jamais se lasser, qui est mort sans que personne ne s’occupe de ses champs, qui est parti juste au moment où la tempête s’apaisait, car mettez tous ces éléments dans le même shaker, secouez-le, et le résultat sera explosif. L’ explosion déclenchée par la mort de Jacob de Nazareth, vous allez la découvrir tout de suite ; ses conséquences perdurent encore aujourd’hui.

Il y avait la veuve elle-même. Dès son plus jeune âge, la mère de la Vierge était d’un naturel boudeur. Le jour où son père, Cléophas de Jérusalem, lui interdit ne serait-ce que l’idée de penser à épouser l’homme qui serait le père de ses filles, aussi sûr que la pluie tombe d’en haut que la jeune fiancée s’enfuit en courant à la recherche de sa tante Isabelle, dans les rues de Jérusalem, laissant derrière elle un sillage de larmes brisées.

Tante Élisabeth, épouse de Zacharie, futur père de Jean-Baptiste, la connaissait déjà. Ce n’était pas pour rien qu’Anne était sa nièce. Tante Élisabeth rit en la regardant dans les yeux tout en essuyant les joues de Madeleine, toute bouleversée.

« Mais enfin, ma petite, tu vas me dire ce qui t’arrive ? Quand tu t’emballes comme ça, tu oublies que je ne sais rien. On pleure ensemble ou je me moque de toi jusqu’à ce que tu ries avec moi ? ». Tante Isabelle aimait sa nièce Anne d’une tendresse divine.

Cette femme, Tita Isabel, aimait sa nièce plus que les remparts de Jérusalem, plus que les nuages du ciel printanier, plus que les étoiles du matin et de l’ après-midi réunies, elle l’aimait plus que ses robes et plus que sa vaisselle en argent, mais chaque fois que sa petite Anita se jetait ainsi dans ses bras, elle ne savait pas si elle devait se joindre à ses moue boudeuses ou éclater de rire devant ses larmes. Ce n’était pas non plus comme si, à chaque relève de la garde, sa nièce Ana inondait le désert de torrents d’eau salée. La vérité, c’est que lorsqu’elle s’emportait ainsi au point de ne plus pouvoir articuler un mot et qu’il fallait lui laisser le temps de se calmer, c’est qu’il était arrivé quelque chose de très grave à sa petite Anita.

La mort du père de tes filles, dont seulement deux étaient des adolescentes, les autres encore des enfants, et un bébé qui faisait des caprices, en vérité, c’est une bonne raison de pleurer jusqu’à ce que tes os se dessèchent.

C’est ce qui s’est passé : la Veuve, la mère de la Vierge, a sombré au plus profond du désespoir compréhensible dans ce cas. Pendant un moment, elle restait muette. Elle ne disait rien, elle se contentait de pleurer, serrant contre elle ce nourrisson qui ne connaîtrait jamais son père. Avec Cléophas dans les bras, la Veuve de Jacob de Nazareth a pleuré toute la journée et toute la nuit.

Désespérée, elle se voyait entourée d’une obscurité dense et fatale ; anéantie, elle imaginait déjà la maison de son défunt engloutie par les impôts ; brisée, dévastée, elle se voyait déjà vendre ses filles pour les sauver de la ruine.

Toutes étaient des filles de David, à une époque où il ne suffisait pas d’être juif, mais où il fallait le prouver ; avoir pour épouse une fille de David était un passeport pour les avantages que César avait accordés aux Juifs en signe de gratitude pour lui avoir sauvé la vie face au dernier des pharaons.

Je raconte l’histoire.

En poursuivant Pompée, Jules César s’est mis dans le pétrin. On a vu César courir comme un fou à la poursuite de Pompée. Et figurez-vous qu’il a atterri en Égypte. À cette époque, le frère de la pharaonne venait de tuer Pompée. Ce même pharaon qui venait d’exécuter Pompée vint se montrer assez agressif envers César. Je crois même que le frère de Cléopâtre osa lui déclarer la guerre au Conquérant de la Gaule.

Comme on le sait, contre toute attente, ce petit pharaon a failli envoyer César aux Élysées, parmi les célèbres généraux romains. C’est alors que le père d’Hérode réussit à rassembler des milliers de cavaliers, à traverser le désert du Sinaï au galop et à charger le frère de Cléopâtre, brisant ainsi l’encerclement et sauvant César du danger. En récompense, Jules César accorda aux Juifs un certain nombre de privilèges impériaux, tels que l’exemption du service militaire, la liberté de circulation pour la dîme du Temple, etc.

La condition sine qua non pour bénéficier de ces privilèges était d’être citoyen de la Judée.

Rusés comme des renards, insaisissables comme des anguilles, les Juifs trouvèrent de nombreux moyens de falsifier les papiers. Parmi toutes les façons imaginables de déjouer l’Empire, la plus simple consistait à s’acheter de faux documents, que n’importe lequel des bureaucrates travaillant au Registre du Temple de Jérusalem vous fournissait pour une poignée de drachmes.

Mais il existait un autre moyen, moins coûteux.

Quelle meilleure façon de figurer sur la liste des privilégiés que de se déclarer descendant du roi David ? Et pour boucler la boucle, il fallait ajouter être né à Bethléem de Judée, « s’il vous plaît ».

Et il existait encore une autre formule, encore meilleure, encore plus agréable : acheter au roi David une fille pour en faire son épouse, bien sûr.

Les descendantes du roi David étaient donc très recherchées ; si l’on payait bien pour une fille de David, combien paierait-on pour une véritable fille du roi Salomon ? Et pas n’importe laquelle, pas seulement de nom, non ; nous parlons d’une véritable et authentique descendante du mythique roi sage.

Une pratique si courante à l’époque, celle de vendre ses filles au plus offrant, que pour la veuve de Jacob de Nazareth, cela revenait à assimiler la femme à du bétail. Pour Josué et les sept cents trompettes qui avaient fait s’écrouler les remparts de Jéricho, allait-elle vendre ses filles pour de l’argent ? Elle qui s’était mariée par amour et qui savait combien est doux le mariage par amour et uniquement par amour ?

Cette idée lui déchirait l’ âme.

Pourtant, elle ne voyait pas comment elle pourrait sauver ses filles d’un sort semblable à celui des bêtes que l’on achète et vend sur le marché des passions humaines. Plus elle y pensait, et plus le cadavre de son défunt ne cessait de le lui rappeler, plus ses larmes avaient un goût amer à l’idée de l’avenir qui attendait ses petites filles. Il y avait aussi le petit garçon.

« Et que va devenir mon Cléophas sans ton père, Marie ? Que va devenir la maison de ton père, ma fille ? », confiait la veuve de Jacob de Nazareth au fond du cœur de sa fille Marie.

Entre la mère et la fille, que voulez-vous que je vous dise ? La fille ressemblait à la mère. Marie serrait sa mère dans ses bras et la consolait avec des paroles pleines de tendresse et de sagesse. Et pourtant, la jeune fille était dans la fleur de l’âge.

Marie était une jeune fille qui n’avait connu dans ce monde que des joies. Elle avait aimé son père d’un amour fou et, en la voyant consoler ses sœurs et sa propre mère, n’importe qui aurait dit qu’elle n’arrivait toujours pas à croire ce qui se passait.

« Papa dort, Juana », voilà ce qui a jailli le premier du fond du cœur de Marie lorsqu’ils l’ont retrouvé mort.

« Papa est au Paradis, là-bas il nous attend toutes, Ester est déjà là, viens ici Rut, calme-toi Noémi », disait-elle à ses petites sœurs tout en ravalant ses larmes.

La jeune fille laissait ses sœurs avec Juana et partait avec la veuve :

« C’est bon, maman ; papa est au Ciel. Son Dieu ne permettra pas que ses filles soient vendues comme esclaves », murmurait-elle à l’oreille de sa mère, en lui essuyant les larmes de ses baisers.

« Ma fille », tentait d’articuler la veuve. Mais elle ne terminait jamais sa phrase, elle se fondait en sanglots et retournait dans ses ténèbres, celles qui enveloppaient sa maison et peignaient l’horizon de sa famille des couleurs douloureuses d’une vision macabre.

Le résultat du désespoir naturel de la veuve de Jacob de Nazareth fut le suivant.

La vision sinistre que la veuve s’était forgée de l’avenir de ses filles correspondait à la réalité quotidienne. La mort du chef de famille obligeait les veuves à livrer leurs filles au prétendant qui mettrait le plus d’argent sur la table, quel que soit l’âge de l’acheteur. C’était la vérité et il n’y a pas à tourner autour du pot. Du point de vue de l’homme riche, plus il y avait de veuves, mieux c’était : il y avait ainsi davantage de jeunes femmes fraîches parmi lesquelles choisir.

Le monde était fait à l’image et à la ressemblance des passions des puissants, et tout ce qu’on dira contre cela ne nous mènera nulle part. Pour comble de malheur, avec les lois sur le divorce récemment adoptées, la chair féminine s’achetait pour être utilisée puis jetée ; on la digérait à la convenance du consommateur, puis on jetait les restes pour que celui qui viendrait après puisse en lécher les os. Et malheur à celui qui ne suivait pas l’exemple ! Dans les classes supérieures, n’avoir qu’une seule femme était un signe inéquivoque de complot contre Hérode.

« Celui-là ne s’est-il marié qu’une seule fois ? Et on ne lui connaît pas au moins une deuxième, voire une troisième femme ? Il est certain qu’il conspire contre Sa Majesté, Votre Altesse. » C’est pour des raisons aussi absurdes que celle-ci que les têtes des Juifs roulaient dans les rues de Jérusalem à cette époque.

Ce n’était pas quelque chose que la veuve inventait. Elle était de Jérusalem, issue de la haute société, elle connaissait cette réalité aussi bien que le fait que son mari gisait sans vie devant ses filles.

« Ça suffit, ne pleure plus, ce n’est pas si grave, tout s’arrangera, le Seigneur ne permettra pas que cela arrive. » De très belles paroles, que la Veuve appréciait. Elle savait seulement qu’à peine un jour auparavant, elle s’était réveillée avec la joie de la femme la plus heureuse du monde et que, deux jours plus tard, elle était devenue « la Veuve ».

« Laisse-moi pleurer, ma fille. Tu ne vois pas que, si je ne pleure pas, je vais mourir », suppliait la veuve, inconsolable, à sa fille Marie.

Profitant d’un moment de calme et alors que Jeanne et Marie se trouvaient seules avec leur mère, Marie, fille de Jacques de Nazareth, prit la parole.

Le Ciel est mon témoin de ce que je vais dire maintenant, et qu’il m’envoie dans l’horrible Enfer si j’ invente ne serait-ce qu’un seul mot. Dans la nuit de ce jour-là, pendant la veillée funèbre organisée à la suite du décès de son père, la fille aînée de la veuve de Jacob de Nazareth lia sa vie à un arbre qui avait le pouvoir de la pendre si elle ne respectait pas le vœu qu’elle avait gravé dans le cœur de sa mère et de sa sœur Jeanne.

Marie aurait pu se taire ; elle aurait pu porter le doigt à ses lèvres et ne pas se soumettre à l’épreuve. Mais ce n’était pas dans le caractère de la fille de Jacob de résister aux impulsions de sa personnalité. Elle préférait en accepter les conséquences avec toutes les rigueurs de la loi.

Personne ne les écoutait, elles étaient toutes les trois seules devant Dieu. C’est pourquoi je vous ai dit que quiconque veut être sûr de ce que j’écris, voici Dieu lui-même qui a pris la parole à la fille de Jacob de Nazareth pour me confirmer ou me contredire. Qu’il soit naturel que Dieu se présente comme Juge est naturel, qu’il intervienne comme Témoin est quelque chose d’extraordinaire. La gloire revient toutefois aux courageux.

Et je continue.

Là, devant sa sœur Jeanne, Marie jura à sa mère que cela – que ses filles soient vendues comme esclaves au plus offrant – n’arriverait jamais à ses sœurs ; il faudrait d’abord que le Diable détrône le Très-Haut, que l’Enfer conquière le Paradis, ou que cela arrive lorsque le cœur d’Hérode serait élevé aux autels.

La foi de la fille de Jacob de Nazareth était si grande, sa confiance dans le Dieu de son père était si innocente qu’elle ne pouvait concevoir que son Seigneur abandonnerait sa famille à la merci des événements.

Alors, très sereine, avec le sérieux d’une adulte, elle, Marie de Salomon, fille de Jacob de Nazareth, fit appel au Dieu de son père comme témoin et, devant sa mère et sa sœur Jeanne, jura, en invoquant la Loi de Moïse contre elle-même si elle venait à rompre son vœu, qu’elle, Marie de Salomon, ne retirerait pas son voile de deuil après la mort de son père jusqu’à ce qu’elle voie toutes ses sœurs mariées, qu’elle ne signerai pas son propre contrat de mariage tant qu’elle n’aurait pas vu son petit frère Cléophas marié et père de famille.

Plus encore : elle ne se marierait pas tant qu’elle n’aurait pas vu les enfants de son petit frère Cléophas gambader, tous heureux et joyeux dans cette même pièce où, à présent, la douleur régnait en maître. Jusqu’à ce jour-là, elle ne retirerait pas le voile de deuil qu’elle portait pour son père.

La veuve leva la tête vers l’infini. Juana regarda sa sœur, les yeux remplis de larmes d’éternité. María De Salomón poursuivit :

« En mémoire de mon père, je te le jure, mère, que mes sœurs ne connaîtront pas de maître. Lorsqu’elles quitteront la maison de mon père, elles partiront joyeuses, portées par cet amour que leurs pères ont connu et dont leurs filles se sont abreuvées jusqu’à satiété. Personne n’achètera les filles de Jacob. Réconforte ton âme, ma mère. Cet enfant que tu tiens dans tes bras choisira parmi les filles d’Ève la plus belle. Que le Seigneur me punisse si je manque à ma parole : qu’il me donne pour époux l’homme le plus méchant du monde. Ne te brise plus le cœur, mère ; n’offense pas le Ciel en accusant notre Seigneur de notre malheur, de peur que mon père ne doive baisser la tête devant Abraham à cause de l’offense que portent ces larmes qui ne s’arrêtent jamais. Mon père se promène parmi les anges et, aux pieds de son Dieu, il implore la clémence pour sa maison. Dis-le-lui, Jeanne. »  

 

TITA ISABEL À NAZARETH

La nouvelle de la mort de Jacob de Nazareth s’abattit sur la maison de ses beaux-parents et des autres membres de sa famille à Jérusalem avec la force d’un cyclone sans œil, détruisant aveuglément maisons et récoltes. Cléophas et son épouse, grands-parents maternels de Marie, voulaient se précipiter à Nazareth.

La prudence conseillait à Zacharie et à sa famille de rester à distance, de se rendre plus tard à Nazareth, de laisser cela pour une meilleure occasion, de peur qu’en y allant tous ensemble, ils n’éveillent des soupçons à la cour du roi Hérode. N’importe lequel des espions du roi aurait pu trouver étrange qu’un personnage de l’envergure du fils d’Abias s’intéresse au sort d’un simple paysan de Galilée. Et attirer l’ attention du tyran sur la maison de la Fille de Salomon était bien la dernière chose que Zacharie pouvait se permettre.

« Tu feras ce que tu veux, homme de Dieu », c’est par ces mots qu’Élisabeth mit fin à la discussion avec son mari sur l’opportunité ou non de quitter Jérusalem à ce moment-là. « Tu feras ce que tu veux », lui répéta Élisabeth, « mais cette fille d’ Aaron part tout de suite en courant pour embrasser la petite fille de son cœur ».

Élisabeth, épouse de Zacharie, future mère de Jean-Baptiste, sœur aînée de la mère d’Anne, et par conséquent tante maternelle de la Veuve, était, par ces coïncidences de la vie : tante-grand-mère de la Vierge.

Tout comme Zacharie, son mari, Élisabeth appartenait à la caste aaronique parmi les membres de laquelle étaient choisis les membres du Sanhédrin. Je ne veux rien dire d’autre par là que le fait que l’ éducation de la future mère du Baptiste ne correspondait pas à celle que recevaient habituellement les autres femmes hébraïques. Et si l’on ajoute à cela le fait qu’ Élisabeth avait été prédestinée dès le sein de sa mère à devenir l’épouse du père du Baptiste, je crois que, depuis cette position de la Providence, les portes du temps s’ouvrent à celui qui osera les franchir.

Car il en est ainsi : Élisabeth de Jérusalem, grand-tante de la Vierge, était la sœur aînée de la mère de la veuve de Jacob de Nazareth.

Et c’est ainsi que cela se passa ; Élisabeth se précipita à Nazareth en compagnie de Cléophas et de son épouse, parents d’Anne, mère de Marie.

Cléophas, père de la Veuve, était donc le beau-frère d’Isabelle.

Cléophas avait épousé la petite sœur d’Élisabeth et ils avaient eu Anne, leur nièce Anne, leur étoile du matin, l’étoile de ces yeux qui avaient tant pleuré l’impossibilité de ne pas pouvoir avoir d’enfants.

Lorsque Élisabeth, Cléophas et son épouse arrivèrent à Nazareth, le père de la Vierge reposait déjà dans sa tombe. Les habitants de Nazareth, quant à eux, avaient repris le cours de leur vie quotidienne.

L’arrivée de ses parents et de sa tante Isabelle réveilla à nouveau dans les yeux de la veuve ce fleuve de larmes qui reposait désormais endormi comme s’il était mort, et qui, exceptionnellement, remontait à la surface lorsque les visiteurs s’arrêtaient pour la consoler. Elle ne savait pas, ne pouvait pas, ne voulait pas vivre sans son mari.

Pour la veuve de Jacob de Nazareth, sa tante Élisabeth était cette personne qui manque à tous les enfants chez leurs parents. On honore ses parents, mais c’est à cette autre personne qu’on se confie tout. Il était donc logique que ce soit à tante Élisabeth que la veuve révèle l’événement.

Comme toujours après les petits repas.

Le Cigüeñal, la maison d’Abiud, fils de Zorobabel, fils de Salatiel, fils de Salomon, roi et père biblique de la famille de la Vierge, était un manoir datant de l’époque seigneuriale perse. À l’exception des greniers, l’ensemble du bâtiment était en pierre taillée ; même les écuries.

Là où se dresse aujourd’hui le bunker de l’Annonciation se dressait hier un manoir, mi-ferme mi- forteresse.

Le salon principal du Cigüeñal de Nazareth avait des murs ornés des armes les plus anciennes et les plus impressionnantes. Il y en avait de toutes les époques, depuis l’Empire de Nabuchodonosor II à celui de César Ier. Contre l’un des murs du salon principal du Cigüeñal, les maçons de l’époque avaient également creusé une cheminée aussi grande qu’une grotte. Assises près du feu de cette cheminée se trouvaient Tita Isabel et sa nièce Ana. Cléophas et son épouse avaient couché leurs petits-enfants.

La Veuve se mit alors au travail. Si les murs pouvaient parler, ils diraient que la Veuve prépara en un clin d’œil un ragoût de quoi abreuver la moitié de l’Afrique.

Tita Isabel trouvait toujours le moyen de contenir ces torrents ; ce n’était pas pour rien qu’elle était sa petite fille. Bon, c’était la fille de sa petite sœur, mais c’était comme si c’était la fille qu’ elle n’avait jamais eue. Isabel aimait sa nièce Ana plus que si elle avait été sa propre fille. C’est une façon de parler. Mais se mettre à pleurer à chaudes larmes, sombrer dans un silence éternel, puis se remettre à pleurer, tout cela n’était pas normal.

« Qu’est-ce qui ne va pas, Anita ? » lui demanda Isabel, inquiète. « Pourquoi as-tu attendu que tes parents soient partis pour fondre en larmes comme ça ? Nous sommes seules maintenant. Allez, dis-moi. » Isabel essaya de comprendre ce qui arrivait à sa nièce.

La Veuve ouvrait les lèvres. Elle les ouvrait, certes, mais n’arrivait jamais à former une phrase complète.

« Ma María… Tita… »

« Qu’est-ce qui arrive à ta María, Anita ? »

« Tita… moi… ma María… »

Elle n’en finissait plus. Avec le caractère qu’avait cette femme, et pourtant elle faisait preuve d’une patience infinie envers sa nièce.

« Quand tu te seras calmée, tu me raconteras tout ça, ma fille. »

Cela s’est passé bien plus tard.

L’ours empaillé qui occupait le coin du salon principal du Cigüeñal, s’il avait été vivant, aurait déjà perdu tout espoir. Au-dessus de la cheminée, une tête de lion originaire d’ Assyrie bâillait, l’air impatient.

Isabel continuait à regarder le feu lorsque la Veuve parvint à terminer le récit du vœu de sa fille aînée.

« Répète-moi ça, Anita », lui demanda Isabel, absorbée et émerveillée.

« Tu vois, Tita ? Je savais bien que tu n’y croirais pas », et la Veuve se lança à nouveau.

À l’aube, enfin, la mère du Baptiste était au courant de l’événement qui allait changer le cours de l’ Histoire de l’Univers.

« Oui, Tita, ma María n’ôtera pas le voile de deuil qu’elle porte pour son père tant qu’elle n’aura pas vu mon petit garçon de quelques mois marié, et bien marié. Qu’ai-je fait, mon Dieu ? Et tu sais bien comment est ma María ; si elle était un homme, sa parole serait la dernière chose qu’elle romprait. »

Comme la veuve connaissait bien sa fille aînée !

  

LA MAISON DE JOSÉ LE MENUISIER  

Penchons-nous maintenant un peu sur l’histoire de Joseph, futur époux de la Mère de Jésus.

La famille des charpentiers de Bethléem connut un essor économique très important à la suite de la naissance de Joseph. Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans les détails intimes de la vie des parents de Joseph le charpentier. Le moment venu, nous ouvrirons la porte comme on lève un voile et nous verrons face à face la vérité de cette intimité que pour l’instant et jusqu’alors, je laisserai en suspens. La raison de ce choix sera comprise plus tard. Pour passer outre cette difficulté, disons qu’une incursion trop profonde dans la vie des parents de Joseph le charpentier romprait le rythme de ce récit. Continuons donc.

Héli, père de José, a mis au monde de nombreux enfants, filles et garçons. L’homme était au comble de sa joie quand, un jour, ses forces l’ont également abandonné, et il est mort.

Héli est mort comme meurent toutes les choses, de fatigue. À cette époque surtout, la cause de la mort des hommes était celle-là : le travail. Ils mouraient épuisés. Il y avait les impôts, les dîmes, les intérêts. Les travailleurs atteignaient à peine quarante ans en bonne santé ; à cinquante ans, ils étaient à moitié morts. À soixante ans, ils étaient déjà morts. Seuls les riches et les tyrans atteignaient sains et saufs l’âge de soixante-dix ans. Celui qui atteignait quatre-vingts ans était soit un saint, soit un monstre. Héli, père de Joseph, n’était ni l’un ni l’autre. Juste un autre travailleur vendant cher la vie de ses enfants contre des planches et des clous. Ainsi, lorsqu’il mourut, le Ciel emporta dans sa gloire un autre des bons.

Comme on le voit, la Mort suivait les traces de ses ennemis. N’ayant personne pour brandir l’épée contre eux, la Mort elle-même s’en prenait directement aux deux maisons messianiques. Invisible, silencieuse, elle frappait avec la seule arme à sa disposition : les ciseaux des Parques. Aveugle, la Mort écrivait dans les familles de ses ennemis des pages noires. Mais depuis la lumière de celui qui gouverne le destin de l’ univers, Dieu laissait le Serpent agir à sa guise.

Mais cessons de parler des chroniques de l’Enfer et de sa défaite. Revenons les pieds sur la terre ferme. Il y a toujours le temps de se souvenir des ruines et des misères.

Après la mort d’Héli, fils de Matat de Bethléem, le droit d’aînesse fit de Joseph un père pour ses frères et sœurs. Ce droit n’impliquait pas l’obligation de rester célibataire jusqu’à ce que le dernier membre de sa maison eût fondé sa propre famille. En effet, le mariage avec la Fille de Salomon – Marie était alors sa fiancée – se rapprochait à chaque année qui passait. Joseph devait avoir une vingtaine d’années environ lorsque son père partit pour le Paradis des justes. Marie devait en avoir un peu moins.

C’est à cette époque que mourut le père de Marie. Et c’est ainsi que les deux hommes qui s’étaient juré de marier leurs enfants disparurent soudainement de la scène. Toute leur vie, ils avaient rêvé de les voir mariés, et du jour au lendemain, un coup du destin leur arracha ce rêve des yeux.

Que deviendrait dès alors l’avenir de ce serment que Jacob de Nazareth et Héli de Bethléem avaient prononcé devant Zacharie, fils d’Abias, le prêtre ?

Les deux hommes étant partis, morts ceux-là mêmes qui s’étaient engagés à unir par les liens du mariage Joseph et Marie lorsque l’ âge le permettrait, Marie et Joseph étaient libres de poursuivre leur chemin et de faire leur ou non le serment de leurs pères. Que feraient-ils ? Comment obliger Joseph à rester célibataire jusqu’à ce que le dernier des fils de Jacob de Nazareth se marie ?

« Mon fils, sois sage devant Dieu et ses serviteurs. Aucune récompense ne comble davantage l’être humain que d’aligner nos pas sur sa sagesse. Nous ne sommes rien, nous ne sommes personne lorsqu’il s’agit de peser le pour et le contre entre satisfaire notre propre plaisir ou celui de notre Seigneur Dieu. Place toute ta confiance en son omniscience, dépose ta foi dans son bras tout-puissant, qui ne rate jamais son coup ni ne manque sa cible. Tu connais sa volonté ; ne lui tourne pas le dos. Je m’en vais, mais Lui demeure et reste avec toi. Il te guidera vers la victoire de nos Maisons. Son ange écrira dans son Livre : « Dieu a dit, et cela fut ainsi », José a grandi avec des conseils de cette nature.  

 

MADAME ISABEL

Après la mort de Jacob de Nazareth, père de Marie, la veuve se remit sur pied. Soutenue par Tita Isabelle, la Maison de la Vierge de Nazareth surmonta la tempête sinistre que, dans sa douleur, la veuve s’était imaginée lors de l’enterrement de son époux.

Madame Isabel, membre de la classe aristocratique de Jérusalem, experte dans le monde des affaires et du droit juif, prit tout en main, remua ciel et terre, et ne quitta pas Nazareth tant que tout ne fut pas si solidement rétabli qu’on aurait dit que Jacob n’était jamais parti.

Aussi rusée qu’on puisse l’être, disposant de moyens financiers suffisants pour mettre des bâtons dans les roues aux frères de Jacob qui auraient pu proposer à la veuve de lui racheter ses terres, Tita Isabel a conservé pour la fille de Salomon, sa petite-nièce, jusqu’au dernier arpent.

Grâce à Tita Isabel, la veuve ne venda pas un seul figuier. Tita Isabel était là pour embaucher des hommes lorsque venait le temps des récoltes, pour signer des contrats, pour payer les hommes, pour encaisser l’argent des ventes, et surtout pour prendre sous son aile sa petite-nièce Juana et lui enseigner de A à Z l’ abc des affaires.

Il arriva donc que Juana, la cadette après María, accompagna sa grande sœur au Vœu. Mais Juana, contrairement à María, qui était une artiste de la couture, hérita du caractère bien trempé de son défunt père ; elle ne se lassait jamais d’apprendre de sa tante Isabel comment mener les hommes par le bout du nez ni à se frayer un chemin dans le monde des contrats ; elle ne se lassait pas non plus de travailler aux champs à la tête des journaliers qui travaillaient pour sa maison. Beaucoup pariaient que dès le départ de Madame Isabel, la jeune fille s’effondrerait et que, tôt ou tard, la veuve devrait vendre.

« Ma fille, ne fais pas attention à eux », conseillait tante Isabel à sa petite-nièce Juana. « Les hommes nous regardent comme si la Sagesse n’était pas notre sœur. Parce qu’ils la prennent pour épouse, ils croient que la Sagesse nous tourne le dos. Toi, n’y prête pas attention, Juanita. Et si le soleil frappait fort et que la récolte était mauvaise, je te l’achèterais en totalité au prix d’une récolte d’or. C’est très simple, ma fille. Tiens toujours ta parole ; si tu t’es engagée à payer plus pour quelque chose qui s’est avéré valoir moins, tiens ta parole ; tu as dit tant, tu paies tant. Il en va de même quand ce sont eux qui se trompent à ton égard. Tu t’es mise d’accord sur tant, tu en touches tant… »

Avec le temps, la petite des Vierges de Nazareth apprit à parler aux hommes qu’elle engageait elle-même comme si elle était une adulte. Jamais les terres du clan des fils de David de Nazareth n’avaient été aussi fertiles que durant ces années qui suivirent les grandes sécheresses.

Et jamais non plus les jeunes maîtres du Cigüeñal, la grande maison sur la colline, n’avaient été aussi bien habillés.

Madame Isabelle, comme toute fille d’Aaron, était passée maître dans l’art de tisser des manteaux sans couture. C’était le manteau des membres du Sanhédrin. Épouse d’un grand seigneur du Sanhédrin, Isabelle pouvait assurer à sa petite-nièce Marie que son atelier de couture serait le plus rentable de tout le royaume.

— Mais Tita, lui dit Marie, je ne peux pas quitter la maison de ma mère.

— Ma fille, n’en parle même pas, lui répondit Tita Isabelle.

Le fait qu’on l’appelle « Tita » alors qu’elle était la grand-tante était dû au caractère d’Isabel elle-même. Le fait qu’on l’appelle « mamie » lui donnait l’impression d’être vieille.

C’est ainsi qu’entre ses petites-nièces Juana et María, Madame Isabel vit le temps s’écouler. À sa Juanita, Madame lui enseigna tous les secrets des affaires et, en son nom, elle engagea un contremaître pour l’aider en tout, et lui mit dans la tête que depuis Jérusalem, elle suivrait ses faits et gestes au quotidien, et, par Dieu, qu’elle s’en irait au ciel plutôt que de voir un autre malheur s’abattre sur ses petites-filles ; si elle avait placé sa petite-nièce Juana à la tête des champs, elle avait assis sa « petite-fille » María à ses côtés, et ne l’avait pas éloignée de son côté jusqu’à ce que sa petite-nièce ait appris, des mains d’une experte en travaux sacrés, les secrets les plus cachés de la coupe et de la confection d’un vêtement sans couture. La Niña, qui était déjà une artiste, car elle tenait cela de sa propre mère, lorsqu’elle fit ses adieux à « la petite grand-mère », avait non seulement hérité de l’un des mystères les plus jalousement gardés par les filles d’Aaron, mais elle ouvrit en outre son propre atelier de couture à Nazareth.

C’est de l’atelier de coupe et de confection de la Vierge de Nazareth que partirent pour Jérusalem certains des manteaux sans couture, fierté de la caste des princes de la Ville Sainte. Des manteaux pour lesquels on payait en or sonnant et trébuchant. On n’en possédait qu’un seul, et il était pour toute une vie.

— Mais Tita, où trouverai-je l’argent pour les soies et les fils d’or ? lui demanda-t-elle un jour. Elle.

— Ne t’inquiète pas pour un rien, ma fille, lui répondit Madame Isabelle. Quand je te confierai la commande, je t’enverrai des soies pour que tu habilles toutes tes sœurs, et un sac de fils pour que tu fasses à ton frère une tresse aux cheveux d’argent. Si le Seigneur ne m’a pas donné d’enfants, c’est sûrement pour une raison. Que croient donc les hommes ? Pour le fils de Nathan, tout. Ma fille, on a offert à ton José un poulain ibérique que même un général romain voudrait pour lui-même. Avec lui, avec ton José, ils baissent leur garde et ton Fiancé ressemble déjà à un prince parmi les mendiants. Qui va m’interdire d’offrir à la fille de Salomon la Lune et les étoiles enveloppées de soie et nouées avec des fils d’or ?

Et il en fut ainsi. En effet, la façon dont les filles de Jacob de Nazareth se sont habillées a suscité l’admiration de tous les membres du clan de David de Galilée. Au moment de les marier, on devine déjà la dot que la Veuve souhaiterait pour Esther et Ruth, les jumelles.

— Une dot ? Qui a parlé d’argent ici ? L’aimes-tu, ma fille ? — telle était la réponse de la Veuve aux prétendants de ses filles.

Ils se trompaient, et comment ! Acheter une fille à la Veuve ?

Impossible.

Le meilleur parti de toute la région ?

Aucun.

Les champs de la Fille de Jacob donnaient un rendement de cent pour cent. De l’atelier de la Vierge de Nazareth sortaient les robes les plus belles, les plus jolies et les moins chères de la région. Et le petit garçon de la maison ? Cléophas, le benjamin de la famille, il ne lui manquait que le diadème pour rendre les fils d’Hérode aussi insignifiants que des vauriens. Par conséquent, celui qui viendrait épouser ses filles n’avait pas à s’adresser à la Veuve de Jacob pour parler d’ argent. C’était son cœur qu’il devait mettre sur la table, grand ouvert, ouvert comme une pleine lune, nu comme le soleil d’un quarante de mai. Et ensuite, qu’il en soit ce que le Ciel voudra.

 

MADAME MARIE

À la mort de ses grands-parents, Cléophas et son épouse, Marie de Salomon hérita de la maison de sa mère dans la Ville Sainte. Il s’agit de la maison de l’héritière d’un docteur de la loi qui avait pour parrain dans sa carrière bureaucratique le chef du groupe d’influence le plus puissant de la cour naissante du roi Hérode. Il s’agit d’une maison cossue. Il s’agit d’une Dame, Madame Marie de Nazareth, fille d’Anne, fille de Cléophas, beau-frère de Zacharie, fils d’Abias –Abtalion selon l’historiographie officielle. Il s’agit donc d’ une Marie, membre légitime de l’aristocratie sacerdotale juive du côté de sa mère. (Dans cette première partie de l’Histoire, nous n’aborderons pas la vie de la maison de Cléophas, père de la mère de la Vierge. Dans la deuxième partie, nous nous y plongerons, nous demanderons la permission et nous verrons alors, avec les yeux de l’esprit, ce que je veux dire lorsque j’affirme que Cléophas, père de la veuve, appartenait au groupe aristocratique juif qui, sans être hérodien, était le plus influent à la cour du roi Hérode. Pour l’instant, qu’il suffise de la confiance nécessaire pour ériger, sur le roc de notre foi, les piliers sur lesquels repose l’édifice de cette histoire).

Sans aller plus loin, nous voyons le Seigneur Jésus, à l’aube de la Cène, envoyer l’un de ses disciples annoncer sa venue à l’un de ses serviteurs. L’homme ne proteste pas ; et il ne proteste pas parce qu’il connaît le messager, et sait qui est le « seigneur » qui le presse de tout préparer pour la Cène.

La légende de Jésus le Charpentier, disons-le clairement, trouve son origine dans la mentalité des petits villages d’autrefois. Le titre local du père se transmettait au fils. Si le père était charpentier, le fils serait le Charpentier toute sa vie, même s’il venait à posséder plus de fanegas qu’un marquis ; son père était le charpentier et son fils serait le fils du charpentier jusqu’à sa mort.

Il est vrai, continuons à tout dire, que Joseph est arrivé à Nazareth en suivant la route des nomades. L’ homme s’est installé dans le village, a loué à la veuve un lopin de terre pour y planter sa tente. Il a monté son atelier. José finit par apprécier l’ambiance – c’est ce qu’ il disait à qui voulait l’entendre – et finit par séduire l’héritière de la veuve. À cette époque, la Vierge était propriétaire de figuiers, de vignes, d’oliveraies, de terres fertiles, de bétail, et elle possédait en outre un atelier de confection et de couture en plein essor grâce à la vague nationaliste.

Jusqu’alors, les costumes traditionnels devaient être commandés dans un atelier de Judée. Les Juives, surtout celles de Jérusalem, avaient jalousement conservé le secret de la confection des robes de mariée et des tenues pour les fêtes nationales. C’est alors que la Vierge de Nazareth s’est lancée et a ouvert son propre atelier de confection et de couture.

Dans ces circonstances, la création de l’atelier de la Vierge de Nazareth, à vrai dire, a tout de suite fait son chemin. Grâce aux liens de parenté que sa famille entretenait dans toute la Galilée, la publicité nécessaire, sans qu’Elle ait à attendre que les choses se fassent d’elles-mêmes, s’est répandue comme une traînée de poudre. Il suffisait de regarder comment s’habillaient ses proches. Et puis, il y avait le prix ; la Vierge de Nazareth était une sainte ; si tu n’avais pas d’argent, tu pouvais la payer quand les choses s’arrangeraient pour toi. Elle adaptait le prix à ta situation et ne t’envoyait jamais l’homme en frac pour te réclamer ton dû. Une vraie sainte. Bien sûr, quand son mariage avec le Charpentier a été annoncé, tout le monde est resté bouche bée.

La Vierge se marie !?

En réalité, Joseph et Marie ont d’abord attendu que Cléophas se marie.

Le benjamin de la famille épousa Marie de Canaan, issue elle aussi du clan de David. Un an plus tard, Cléophas et Marie de Canaan mirent au monde Jacques. (Ce Jacques allait devenir le premier évêque de Jérusalem. L’Histoire le connaît sous le nom de Jacques le Juste, frère du Seigneur, l’un d’entre eux, qui fut ensuite assassiné par ses propres frères de sang. Le destin des frères de Jésus fait partie de l’histoire du christianisme. Une promenade dans les souvenirs de la fascinante aventure des premiers chrétiens, je suis désolé de le dire, dépasse le cadre de ce récit. Le fait est que le sort des frères de Jésus fut scellé la nuit du massacre des Saints Innocents. Les neveux de Joseph n’ont-ils pas été écrasés sous les pieds de la Fortune ? La Bête poursuivait l’Enfant, et dans son impuissance à le trouver, elle déversa du feu par les yeux contre tous ses proches. Combien de neveux de Joseph ont-ils tué en une seule nuit ? Combien d’enfants de Cléophas emporteront-ils ? Comme je l’ai dit, à l’avenir, si Dieu le veut, nous aborderons la tragédie des célèbres frères de Jésus, fils de Cléophas et de Marie, la femme de Cléophas. Eh bien, l’année suivant la naissance de Jacques le Juste, Cléophas et Marie de Canaan — Marie de Cléophas dans le Nouveau Testament — ont mis au monde Joseph. Et ils ont continué à donner à Jésus des cousins et des cousines.

 

LE NOMADE

Parmi tous les enfants de Nazareth, aucun n’a autant apprécié Joseph que Cléophas. Mais dès le jour même où Joseph est arrivé à Nazareth. Ce n’est pas un mensonge : Joseph a fait son entrée à Nazareth de manière spectaculaire. Son cheval ibérique noir comme la nuit et ses trois chiens assyriens chasseurs de lions rompaient avec brio la monotonie. Puis il y avait le cavalier ; un géant sur son Bucéphale, fils de Pégase, le cheval des superanges; les cheveux ni longs ni courts, à la ceinture la toute même épée de Goliath.

Et l’étranger disait qu’ il était un nomade parti à l’aventure à travers les provinces du royaume.

Les Nazaréens le regardaient et n’en croyaient pas leurs yeux. Un nomade comme les autres, à l’aventure sur ces chemins de Dieu, à dos d’un poulain de cette race, beau comme le cheval d’un archange en pleine bataille, gardé par trois bêtes féroces, belles comme des chérubins et redoutables comme des dragons ?

Ce géant était un pur mystère. Ses traits psychologiques et physiques ne correspondaient pas à l’image populaire du nomade sans patrie, toujours ivre, toujours querelleur, plutôt maigre, le nez rouge comme du vin, le cerveau brûlé par le soleil et le froid. Non, monsieur, ce nomade n’était pas comme les autres. Les nomades se déplaçaient à dos d’âne, au mieux sur de vieilles juments, en compagnie de punaises, de puces et de chiens errants. Non, monsieur, ce Joseph était un pur mystère.

Avec ou sans secret, le fait est que Cléophas, le petit frère de la Vierge, s’est pris d’une telle affection pour ce nomade né à Bethléem qu’il a fini par passer plus de temps dans la tente du Charpentier que chez lui.

Mais je sais que ce que ce garçon désirait le plus au monde, c’était de réaliser son rêve : monter sur le cheval de Joseph et trotter à travers les collines en soulevant de la poussière d’étoiles dans les yeux de sa princesse bleue. Des histoires de gamins !

Et c’est justement ce qui s’est produit. C’est ce qui s’est passé. Toutes les sœurs de Cléophas se sont mariées. À l’exception de ses deux sœurs aînées, Marie et Jeanne, qui étaient restées vierges depuis la mort de leur père. C’est la vérité, toutes ses sœurs s’étaient déjà mariées, avaient fondé une famille et avaient des enfants. Lui, Cléophas, était le seul des fils de Jacob de Nazareth qui vivait encore chez sa mère.

Vu de l’extérieur, pour les gens de l’extérieur, Cléophas était le petit monsieur du village, l’enfant chéri de ses sœurs, les Vierge. Alors que tous les garçons s’affairaient aux travaux des champs, le petit monsieur Cléophas menait la vie d’un prince sans savoir ce qu’étaient la faucille et la faux. Ainsi, s’il passait ses journées à la menuiserie de Joseph, ce n’était pas parce qu’il avait besoin de gagner sa vie. Loin de là. S’il avait décidé de devenir son apprenti, ce n’était pas parce que le frère de la Vierge devait apprendre un métier. Ce qui tenait vraiment à cœur à Cléophas, c’était de monter en grade aux yeux du Charpentier, de gagner sa confiance et d’obtenir sa permission de faire le grand saut, de monter au sommet de ce cheval ibérique et de s’offrir le plaisir de voir le monde à dos de cette créature magique.

Et c’est ce qui arriva. Finalement, Cléophas passa d’enfant de chœur à moine, et parcourait déjà le monde, de fête en fête, à dos du merveilleux cheval de son chef. Les habitants du village trouvaient louche que le Menuisier encourage autant le garçon. Un cheval de ce genre ne s’y prêtait pas, et encore moins, pour ainsi dire, à un enfant.

La réponse de José aux soupçons de ses nouveaux voisins fut de prêter à son apprenti, en plus de son cheval, deux de « ses chiots ». Chaque fois qu’il envoyait son assistant et apprenti menuisier dans un village voisin, José lui donnait pour compagnons de voyage une paire de ses petits chiots, deux chiens en voie d’extinction que lui avaient offerts en leur temps ses parrains babyloniens.

Cléophas commença par apporter une commande au village voisin, à cheval bien sûr. Et il finit par s’approprier le cheval de son patron lorsque, à l’occasion d’une fête locale, une fête des vendanges par exemple, ses sœurs mariées réclamaient sa présence. C’est ainsi que Cléophas fit la connaissance de Marie de Canaan, la future mère de ses enfants, les célèbres frères de Jésus.

Cléophas et son épouse se rencontrèrent, se marièrent, s’installèrent dans la maison de la Fille de Jacob, et eurent leurs enfants.

Disons-le franchement, la Menuiserie du Nomade n’était pas une multinationale du meuble et n’avait pas non plus la vocation de leader du secteur, mais pour Cléophas, José était le meilleur. Amoureux et père de ses enfants, l’atelier de son patron était tout ce qu’il avait, et Cléophas était prêt à se donner à fond plutôt que de le voir sombrer. De toute façon, son patron était un homme étrange. Il ne manquait jamais d’argent. Qu’il vende ou non, il gagnait toujours de quoi subvenir aux besoins de sa famille. Il ne l’accablait pas non plus avec ses problèmes. Jamais. En réalité, le seul problème de José, c’était qu’il n’avait pas de femme. On ne lui connaissait aucune prétendante. Non pas par manque de femmes. Non. C’était lui, José. Il n’avait pas de femme parce que Dieu ne la lui avait pas encore donnée. Et José le disait avec le mystère de celui qui a un secret inavouable.

— Dieu pourvoira, mon frère, Dieu pourvoira…, répondait José au jeune homme.

Peu après la naissance de son neveu José, deuxième fils de Cléophas, la Vierge mit fin au deuil causé par la mort de son père.

La Vierge avait vaincu. Elle avait fait un vœu et l’avait tenu. Elle était désormais libre de se marier ; et en se mariant, elle tiendrait le serment que son père avait fait au Seigneur et qu’il n’avait pas pu tenir parce que la Mort s’était mise en travers de son chemin.

Devant des témoins sacrés, Jacob de Nazareth avait juré en son temps, au-dessus du berceau de sa fille aînée Marie, héritière légitime du roi Salomon ; Jacob avait juré sur sa vie qu’il ne donnerait sa fille en épouse qu’au fils d’Héli, fils de Resa, fils de Zorobabel, fils de Nathan, le prophète, fils de David, le roi.

Peu après la naissance du deuxième des fils de Cléophas, Joseph le charpentier demanda la main de la Vierge Marie à la veuve. La veuve accepta la demande, et peu après furent signés les documents du contrat de mariage entre Marie, fille de Jacob, fille de Matán, fille d’Abiud, fille de Zorobabel, fille de Salomon, fille de David, roi, et Joseph, fils d’Héli, fils de Resa, fils de Zorobabel, fils de Nathan, fils de David, prophète.

La nouvelle du mariage de Joseph le charpentier et de Marie la Vierge fit sensation à Nazareth.

— La Vierge se marie.

-Avec le charpentier ? Je savais bien.

Un parti exceptionnel pour la mariée. Propriétaire de la maison sur la colline, propriétaire des meilleures terres de la région, fondatrice de l’atelier de couture et de confection de Nazareth qui vendait les robes de mariée les plus raffinées, les plus belles et les moins chères de la région.

Qui était le marié ? Un inconnu de Bethléem, un nomade en quête d’aventure qui avait trouvé ce qu’il cherchait. Qui aurait pu imaginer que là où tant de bons partis avaient échoué, un étranger sans but allait triompher !

Ainsi, si du côté de sa mère, notre Jésus était l’héritier de Cléophas de Jérusalem, docteur de la Loi, son grand-père, et si, du côté de sa mère également, toutes les propriétés de son grand-père Jacob de Nazareth lui appartenaient, nous parlons donc d’un jeune homme riche appelé Jésus de Nazareth. Ou bien croyez-vous que celui qui a demandé au jeune homme riche de tout quitter pour le suivre n’ait pas Lui-même accompli cet acte de renoncement et d’abandon de tous ses biens ?

Fils de ses parents, au cours de son règne, notre Jésus a élevé la situation financière de sa famille à son apogée de confort et de prospérité. Pendant les jours où il était à la tête de la Maison de sa Mère, les caves se sont remplies d’excellents vins, les entrepôts débordaient de blé, d’huile, d’olives de table, de figues, de grenades, de lait, de viande et de poissons qu’on lui apportait de la mer de Galilée jusqu’à sa maison, quand notre Jésus n’allait pas les chercher lui-même. Les vins des vignobles de Jésus de Nazareth se vendaient dans toute la Galilée ; peu abondants mais excellents, les meilleurs. Il te réjouissait et ne te rendait jamais violent ; le lendemain, on se réveillait avec la tête claire, le cœur joyeux. « Vin de Jésus de Nazareth, vin de Bacchus », disaient les Romains de la garnison de Séphoris, à deux heures de là.

Les grands-parents paternels de sa mère, Élisabeth et Zacharie, lui avaient également légué des propriétés aux abords de Jérusalem.

L’héritier légitime de Zacharie et Élisabeth était Jean, comme tout le monde le sait. Avant la naissance de Jean le Baptiste, comme Élisabeth et Zacharie ne s’attendaient plus à avoir un fils, ils léguèrent tout ce qu’ils possédaient à la mère de Marie. Ce testament ne fut jamais révoqué en raison de la mort violente de Zacharie et de la disparition d’Élisabeth et de Jean dans les grottes de la mer Morte.

Ainsi, dans la Jérusalem des richesses, le jeune Nazaréen était considéré comme un mystère. En réalité, personne ne savait qui il était. Sur un point, tout le monde semblait d’accord : il s’agissait de Jésus de Nazareth, le fils de Madame Marie, un jeune homme d’une prudence et d’une sagesse supérieures à ce qu’on attend normalement d’un homme de son âge. Il gérait l’argent, mais le pouvoir ne l’intéressait pas. Il était habitué à commander et à être servi, et pourtant il était toujours célibataire. Il était cultivé, parlait les langues de l’ empire ; pensez-vous qu’on lui ait fourni un interprète pour s’entretenir avec Pilate ? Il savait écrire, avait un don pour les affaires. Sa mère était le point faible du jeune Nazaréen. Mais à qui ne pardonne-t-on pas cela ?

  

MARIAGE ET NAISSANCE DE L’ ENFANT

Marie et Joseph se fidanchèrent. La règle générale voulait que le père du fiancé aille discuter avec les parents de la fiancée du désir de son fils d’épouser celle-ci. On parlait de la dot et on concluait l’accord. Dans le cas de Joseph, c’est Joseph lui-même qui s’est entretenu avec la mère de la fiancée et lui a demandé la main de sa fille. La mère de la fiancée a accepté et ils ont signé le contrat de mariage.

À cette époque, la tradition imposait une année de fiançailles entre la signature du contrat et le jour du mariage. Au bout d’un an, ils pouvaient se marier. Pendant cette année de fiançailles, cependant, les fiancés étaient soumis à la loi sur l’adultère. C’était la norme, mais en aucun cas une loi sacrée. Moïse n’avait donné aucun précepte concernant l’ interdiction de se marier immédiatement après la signature du contrat de mariage. C’étaient les Juifs eux-mêmes qui s’étaient imposé cette année d’attente.

On ne sait pas s’ils reprochaient à Dieu d’avoir été trop indulgent, mais le fait est que, non contents de la montagne de lois qu’Il leur avait dictées, ils s’étaient chargés d’une autre montagne de prescriptions, de lois, de traditions, de commandements, de règles canoniques et on ne sait combien d’autres obligations encore. Ainsi, comme ce n’était pas vraiment une loi, personne ne s’en faisait si jamais il fallait accélérer les démarches par faiblesse de la chair. L’enfant naissait à sept mois. Mais bon, ce n’est pas non plus une raison pour faire tout un scandale. Un mariage en bonne et due forme ne guérit-il pas le péché ? Bien sûr que oui.

Le revers de la médaille, c’est que, bien que ce ne fût pas une loi, la faiblesse de la chair pouvait se payer de la mort si le péché n’avait pas été commis par le marié. Dans ce cas, tout le poids de la loi sur l’adultère retombait sur la mariée. Jugée pour adultère, elle payait sa faiblesse par la peine de mort, généralement par lapidation.

Pour bien d’autres raisons, un contrat de mariage pouvait être rompu. Ce n’était pas courant, mais il y avait des cas. Une incompatibilité de caractères, par exemple. On se rendait l’argent et chacun reprenait le chemin de chez soi.

Dans le cas le plus courant, une grossesse pendant l’année d’attente, on n’en faisait pas tout un plat non plus. Ce sont des jeunes, mais que le petit-fils soit le bienvenu ! Quelle faute ont donc commis ces jeunes gens ! Banquet de mariage, fête en grande pompe, on fermait les yeux sur les petits défauts, l’enfant est né à sept mois. Et alors ? Quelle bénédiction ! Tout ce qui a bien commencé a bien fini, c’est ce qui compte.

Le cas de la Vierge était d’une autre nature. Un jour – leur confia-t-elle aux apôtres –, l’ ange de Dieu lui apparut et le lendemain, elle était déjà en état de grâce. Les apôtres le racontèrent à leurs successeurs, ceux-ci à leurs propres disciples, et ainsi se transmet la Confession de la Vierge de bouche à oreille.

Concevoir par l’œuvre et la grâce du Saint-Esprit, c’est si facile à dire.

« Je suis en état de grâce par l’œuvre et la grâce du Saint-Esprit ! », dut se confesser la Vierge à elle-même un de ces jours-là.

Personne ne croira que la Vierge s’est mise à courir de joie en criant à tout le monde le récit de l’ Annonciation. Ce n’est pas quelque chose qui arrivait tous les jours. En effet, dans toute l’ histoire de l’humanité, un phénomène semblable n’avait jamais eu lieu. Le cas le plus proche d’une conception surnaturelle de la nature que nous racontent les Évangiles, on le trouve dans le monde des mythologies.

Sans aller plus loin, la mère d’Alexandre le Grand elle-même a avoué avoir eu son fils avec l’un des dieux du monde classique auquel elle appartenait. Que ce soit par respect pour sa mère ou par fierté, son fils a gardé son origine semi-divine. Pour autant que je m’en souvienne, c’est le cas le plus proche de celui que la Vierge a mis sur la table des siècles.

Eh bien, pourquoi pas ? Le Dieu des Hébreux avait accompli de nombreux actes extraordinaires depuis l’époque de Moïse jusqu’à nos jours. Ses Écritures parlaient de la conception d’un Enfant né d’une Vierge. En tant qu’exemple de fantaisie poussée à son paroxysme d’ imagination et de génie, le fait que le Dieu qui avait créé les Cieux et la Terre puisse accomplir un acte de cette nature était à la hauteur de la conception que se faisaient les enfants d’Adam et Ève de sa Nature. Pourquoi quelqu’un doté des attributs accordés au Dieu de Moïse —toute-puissance, omnipotence, omniscience — n’aurait-il pas pu mettre en scène un événement aussi incroyable ?

Maintenant, Marie, cours vite l’expliquer à quelqu’un. Cours vite, va chercher ton mari et dis-lui que tu es la Vierge qui allait concevoir un Fils « né pour porter sur ses épaules le manteau de la souveraineté, pour être appelé Prince merveilleux, Dieu puissant, Père éternel ».

Bon Dieu, quelle chance !

Et maintenant, assieds-toi pour attendre et espère que ton mari te dise « Alléluia, Amen, Alléluia », qu’il saute de joie, qu’il te soulève dans ses bras et qu’il te couvre de baisers.

Tu n’en as pas encore assez ? Eh bien, va donc le raconter à ta sœur de cœur, et sache que ta sœur Jeanne t’aime plus que le Jourdain, plus que la mer des Miracles, plus que les montagnes de Juda. Allez, Marie, pars, cours et dis-le-lui.

Je dis cela parce que – quelle que soit l’opinion de tout le monde – les semaines passèrent et il arriva ce qui devait arriver. La Vierge commença à avoir d’étranges vertiges ; elle perdait connaissance, puis revenait à elle. Était-ce l’émotion ? Était-ce la chaleur ? Non, ma chère, c’étaient les symptômes typiques des femmes enceintes.

Pour n’importe quelle autre femme au monde, ses voisines auraient pu s’attendre à ce qu’un homme solide comme un roc, tel Joseph le charpentier, ait vaincu la forteresse de la vertu de la fiancée avant le mariage. Pour n’importe quelle autre femme, bien sûr, mais pour la Vierge Marie, cela ne leur passait même pas par la tête à ses voisines.

Qu’elles puissent l’accepter ou non, elles durent se rendre à l’évidence.

« Que le Seigneur vous le donne en bonne santé, mes enfants », c’est par ces mots et d’autres similaires que les voisins félicitèrent le marié, un Joseph qui ne comprenait pas où ils voulaient en venir. À vrai dire, il ne comprenait vraiment pas. L’homme croyait qu’on lui adressait des vœux de bonheur anticipés.

« Que ce soit un garçon, et que le Seigneur vous le donne en bonne santé, monsieur José », continuaient à le taquiner les voisines. Monsieur José ne comprenait toujours pas.

C’est la vérité : quelques semaines après l’Annonciation, la mariée commença à présenter les symptômes classiques des femmes enceintes pour la première fois. Des vertiges inattendus, des bouffées de chaleur inexplicables. Comme il s’agit de choses qu’on ne peut pas contrôler, la Vierge ne put s’empêcher d’être prise au dépourvu. Cependant, la dernière chose qu’elle pouvait faire était de s’enfermer, de se cacher. Elle devait continuer à vivre ; poursuivre sa vie était la meilleure façon de ne ni confirmer ni infirmer les rumeurs de ses voisines. Du moins tant qu’elle ne se déciderait pas à dire la vérité à sa mère .

La mère de la Vierge misa également du temps à comprendre la situation. Elle fut, à l’exception de José, la dernière personne à apprendre la rumeur qui commençait à scandaliser ses voisines.

Aux yeux de la Veuve, la chasteté immaculée de sa fille restait aussi inaccessible aux passions humaines qu’elle l’était avant ses fiançailles. À l’exception de l’accès plus libre du fiancé à la maison de la fiancée, et de cette liberté subordonnée à la présence nécessaire présence d’un membre de la famille de la jeune fille entre elle et le fiancé, sa fille Marie avait continué à mener sa vie comme avant, cette vie qui avait valu à la Vierge de Nazareth sa renommée d’un bout à l’autre de la Galilée. Comment donc soupçonner quoi que ce soit de mal chez sa fille à ce moment-là !

« Que le Seigneur te donne le plus beau petit-fils du monde », taquinaient les voisines de la veuve.

« Ta María mérite tout ; espérons que l’enfant ressemble à son grand-père Jacob, qu’il repose en paix », au cas où la veuve ne l’aurait pas compris, elles continuaient à la taquiner.

La veuve était originaire de Jérusalem, elle avait grandi dans un autre milieu. Mais elle n’était pas dupe. S’il ne s’était pas agis de sa fille, la veuve aurait parié un œil qu’une telle vierge était enceinte depuis tant et tant de semaines. Le problème, c’est qu’elle ne pouvait se faire à l’idée que sa María puisse être enceinte.

La foi et la confiance que la Veuve avait en sa fille aînée étaient si grandes qu’elles lui aveuglaient la vue. Dieu merci, la Veuve a ouvert les yeux avant Joseph. Finalement, la Veuve a dû l’admettre, même si sa fille ne le confirmait ni ne le niait.

« Qu’est-ce qui t’arrive, ma fille ? », lui demandait-elle.

« Rien. C’est la chaleur, maman », lui répondait sa fille.

Le dilemme de la veuve a commencé lorsque les voisines ont commencé à parler de choses graves, d’adultère, par exemple. Elles ne le lui ont pas dit en face, mais entre femmes et voisines, on le sait bien, les mots ne manquent pas. La veuve a donc commencé à prendre peur.

« Ma María est en état de grâce. Comment est-ce possible ? », finit par avouer la veuve.

Et sa fille chérie, sans ni le confirmer ni le nier. Désespérée par le silence de sa fille, elle alla chercher son gendre, pour qu’il réponde à cette simple question : fallait-il avancer la date du mariage ?

Et c’est ce qu’elle fit : la Veuve alla chercher « son fils » José. Aborder le sujet avec José allait coûter très cher à la Veuve. Comme elle ne savait pas dans quelle situation elle se trouvait ni quel était son rôle dans l’histoire, la Veuve se dit qu’elle devait amener José à aborder le sujet sans lui révéler le cœur du problème. Une situation bien étrange. Il fallait bien l’aborder, mais le problème était de le faire sans s’éloigner du sujet. Rusée comme elle l’était, sans le lui dire, elle allait lui expliquer en toutes lettres ce qu’il en était : sa femme était enceinte. Que devait-il répondre, lui, le futur marié ?

Après avoir longtemps tourné autour du pot, la Veuve comprit que soit José jouait les idiots à la perfection – un trait de caractère qu’elle ignorait chez ce saint de gendre –, soit tout simplement que José n’en savait absolument rien et ne comprenait pas de quoi lui parlait sa belle-mère.

José la regardait avec un air si innocent de toute culpabilité que la Veuve commença à ne plus savoir où elle était. L’espace d’un instant, elle eut l’impression que la terre s’ouvrait sous ses pieds et qu’elle ne savait pas ce qu’il valait mieux faire : lutter ou se laisser engloutir. Jusqu’à son âme tremblait de froid sous l’effet du frisson qui s’insinuait dans ses os à mesure que la vérité lui pesait de plus en plus lourdement. Son gendre n’en savait absolument rien et elle savait seulement qu’elle devait sortir de cet enfer, qu’elle devait parler à sa fille et lui faire dire, pour l’amour de Dieu, ce qui se passait.

Que se passait-il ?

Il s’était passé quelque chose d’incroyable, quelque chose d’impossible à raconter. Des générations entières et les siècles eux-mêmes allaient se scinder en deux, comme se divise le courant d’une mer qui rencontre dans son lit une gigantesque pierre angulaire. Et sa fille, sans trouver le moyen de lui révéler l’histoire de l’Annonciation.

Marie ne trouvait pas le bon moment. Enfin, un moment, si l’on peut dire, s’offrait bien à elle. Sa mère et elle avaient l’habitude de s’asseoir ensemble pour coudre. Pendant ce temps-là, elles parlaient et parlaient. Elles parlaient de tout et de rien. Ou bien elles restaient simplement en silence.

Dans ce nouveau silence qui s’était installé ces derniers jours entre la mère et la fille, battaient deux cœurs sur le point d’éclater en mille morceaux. La mère voulait demander à sa fille : « Es-tu enceinte, ma fille ? », mais elle ne savait pas comment s’y prendre. La fille voulait lui répondre « Oui, ma mère », un « Oui » merveilleux, divin, mais elle ne savait pas quand.

Le fait est que l’Enfant grandissait en elle, que les signes de son état devenaient de plus en plus évidents chaque jour, que si Joseph l’apprenait par la bouche des voisins… Elle ne voulait même pas y penser.

Elle avait besoin de révéler la vérité à sa mère. Sa mère était la seule personne au monde à qui elle pouvait confier un si grand mystère. Elle devait le faire, mais comme elle ne trouvait pas comment s’y prendre, le moment ne venait jamais.

Il arriva donc qu’un de ces jours-là, la mère et la fille s’assirent face à face. Les deux femmes savaient que le moment était venu, que c’était le moment. La première à prendre la parole fut la Vierge.

« Maman, crois-tu que Dieu puisse tout faire ? », souffla-t-elle avec toute sa tendresse.

« Ma fille », soupira la veuve, qui ne souhaitait qu’une chose : aller droit au but et demander : « Es-tu enceinte, ma fille ? », mais les mots ne lui venaient pas.

« Je le sais bien, mère. Vous allez me dire : Dieu est notre Seigneur, comment pourrions-nous mesurer la force de son bras ? Et je suis, ma mère, la première à répéter vos paroles. Mais ce que je veux dire, c’est : sa puissance s’arrête-t-elle là où commencent les limites de notre imagination, ou est-ce précisément de l’autre côté que commence sa gloire ? »

« Que veux-tu me dire, ma fille, je ne te comprends pas », prise dans une direction différente de celle que la mère de la Vierge mourait d’envie d’emprunter, elle articula tant bien que mal.

« Moi non plus, je ne sais pas très bien comment arriver là où je veux ni ce que je veux dire. Aie de la patience avec moi, mère. D’ici, nous irons au Ciel et, de là-haut, les choses de la Terre ne nous affecteront plus ; il nous reste donc à essayer de découvrir la nature du Dieu qui nous a appelés à rêver du Ciel alors que nous sommes encore ici sur Terre. N’est-il pas vrai que Dieu peut transformer les pierres en enfants d’Abraham ? Mais ce que je me demande, c’est si, en parlant ainsi, ce que le prophète a voulu nous faire comprendre, c’est que nous avons la tête aussi dure qu’une pierre. Une pierre peut-elle connaître Dieu ? Entre un homme qui ne veut pas connaître Dieu et une pierre, quelle est la différence ? »

« Où veux-tu m’emmener, ma fille ? », demanda la Veuve, qui réprima tant bien que mal son impatience.

« Vers un événement merveilleux, maman. Mais comme je ne connais pas le chemin, ne m’en veux pas si j’explore seule, comme ces alpinistes qui affrontent pour la première fois une paroi vierge. La seule chose qui peut m’arriver, c’est de tomber à tes pieds, anéantie par mon ignorance. »

« Ne dis pas cela, ma fille. Tu n’es pas seule ; même si je suis vieille, je te suis. Oui, Marie, je sais que la gloire de Dieu commence là où s’arrête l’imagination de l’homme. Continue. »

La Vierge s’engagea alors dans une direction apparemment encore plus opposée, en disant :

« Mère, qu’est-ce que le messager t’a dit à propos de mon grand-père Zacharie ? Pourquoi n’as-tu pas encore voulu me le raconter ? Pourquoi ne m’as-tu pas envoyée chez ma grand-mère Élisabeth ? Maintenant que tu le peux, réponds-moi : notre Dieu peut-il ou ne peut-il pas faire en sorte que des personnes âgées donnent naissance à un enfant ? ».

La Veuve et Joseph n’avaient pas encore voulu révéler à Marie la nature du message que Zacharie et Élisabeth leur avaient envoyé peu de temps auparavant ; en effet, la Veuve avait décidé de l’envoyer à Marie. La question de l’état de grâce dans lequel se trouvait soudain sa fille effaça tout le reste de son esprit.

En effet, le messager que Zacharie et Élisabeth avaient envoyé à Nazareth décrivit à la Veuve et à son gendre, détail par détail, ce qui était arrivé à Zacharie dans le Temple. En particulier l’image du très bel ange qui avait puni le manque de foi de Zacharie en lui ôtant la parole.

Seigneur ! Sa fille Marie lui décrivait cet ange comme si elle l’avait elle-même vu de ses propres yeux. Comment était-ce possible ?

En principe, c’était impossible. Le messager d’Élisabeth et de Zacharie ne lui avait pas parlé pendant qu’elle était à Nazareth. Bien sûr, Joseph aurait pu le lui raconter.

Lui avait-il raconté cela Joseph ? Joseph lui avait donné sa parole de ne pas être celui qui annoncerait la nouvelle à sa fille. La parole de Joseph, la veuve le savait, était une loi pure et immaculée comme les filets d’or. Il ne la rompait jamais. Non, Joseph non plus ne lui avait encore rien dit.

Elle se demandait comment sa fille avait pu l’apprendre quand son cœur s’est égaré dans le souvenir du jour où sa fille avait fait vœu de virginité.

À cette époque, la veuve se demandait pourquoi la faveur du Seigneur sur sa maison s’était éteinte, pourquoi il leur avait tourné le dos comme celui qui abandonne le butin à l’ennemi. Au plus profond de son cœur, la veuve se retrouva prise au piège dans les filets du dilemme de Job. Mais contrairement au saint, elle ne trouva pas la réponse tout de suite. Elle ne la trouva pas non plus au cours des années qui s’étaient écoulées depuis la mort de son mari jusqu’à ce jour-là.

L’heure était venue de savoir pourquoi le Seigneur avait alors emporté son mari. Émerveillée, absorbée, hors de ce monde, son être flottant sur les mêmes vagues qui, un jour, se transformeraient en collines sous les pieds de l’Esprit de Dieu, la veuve continua à regarder sa fille, les yeux rivés sur ses paroles.

C’est alors que la Vierge changea à nouveau de sujet.

« Mère, lui dit-elle, Dieu n’a-t-il pas juré qu’un fils d’Ève écraserait la tête du Serpent ? »

« C’est vrai », lui répondit la Veuve, la voix perdue quelque part dans l’infini où son regard était resté prisonnier.

« Et nos livres sacrés ne disent-ils pas aussi que, parmi tous les hommes qui ont existé sur la face du monde, aucun n’est jamais né aussi grand qu’Adam ? », poursuivit-Elle.

« C’est ce que m’a enseigné mon père, et c’est ce que le tien t’a enseigné à toi. Je t’écoute, ma fille. »

Marie poursuivit :

« Lorsque Dieu nous a promis la naissance d’un Fils destiné à porter sur ses épaules la souveraineté, ne pensait-il pas au Champion qu’il allait nous envoyer pour nous libérer de l’empire des Ténèbres ? »

« Bien sûr qu’il y pensait. »

« Mais si le Malin a vaincu autrefois l’homme le plus grand que le monde ait connu, le saint Job n’a-t-il pas raison de nous présenter l’assassin de notre père Adam devant le Trône de l’ Tout-Puissant, tout serein, attendant déjà sa prochaine victime ? »

« Oui, il avait raison. »

« Bien sûr que oui. Celui qui a vaincu le plus grand homme du monde, pourquoi n’aurait-il pas vaincu son fils ? ».

La Vierge baissa les yeux et respira profondément tout en enfilant l’aiguille et le fil. Sa mère resta là à la regarder sans dire un mot. Au bout d’un moment, Elle retourna sur le champ de bataille.

« Alors, mère, dites-moi vous-même : Dieu a-t-il donc fait un faux serment ? Je veux dire, à qui pensait le Seigneur lorsqu’il a prononcé ce serment béni ? David n’était pas encore né ; notre père Abraham non plus. Avec son jeune fils mort, notre père Adam à ses pieds tout-puissants en train de se vider de son sang, à quel Champion pensait notre Dieu en nous promettant sous un serment éternel qu’un fils de cette Ève écraserait la tête du Malin ? »

Cette fois, ce fut Elle qui fixa sa mère du regard. Celle-ci, en voyant le visage de sa fille, ne sut qu’ une chose : que sa fille était enceinte. La douceur de son visage, la tendresse de sa voix, l’éclat de ses yeux. Il lui suffisait de lui dire : « Mère, je suis en état de grâce » ; mais au lieu d’aller droit au but, sans même savoir comment sa fille l’avait emmenée au sommet d’une montagne d’où l’on voyait l’avenir du monde selon la femme née pour être la Mère du Messie, cet enfant de la Promesse qui devait naître pour écraser la tête du Malin.

« À qui Dieu pensait-il le jour où, sur le sang de son fils Adam, il jura la Naissance du Champion par la main duquel la vengeance serait exercée ? — répéta la Veuve. Ma fille, ce n’est pas moi qui fixerai des limites à la gloire de mon Créateur. Je veux seulement que ce soit toi qui me le dises. »

« Te souviens-tu, mère, de ce qu’ a écrit le prophète : “Une Vierge enfantera et son Fils sera appelé Dieu avec nous” ? »

Marie baissa à nouveau les yeux. Puis elle releva la tête et regarda sa mère droit dans les yeux.

« Mère, cette Vierge, vous l’avez devant vous. Cet Enfant est dans mes entrailles », lui confia-t-elle.

Tandis que sa fille lui révélait l’épisode de l’Annonciation, la Veuve resta là à regarder sa fille avec le regard de celle qui contemple le Cœur de Dieu le jour du meurtre de son fils Adam.

À la fin, inspirée par l’amour immense qu’elle portait à sa fille, la veuve se mit à répandre des bénédictions :

« Béni soit Dieu, qui a choisi la fille de mon époux pour apporter son salut à toutes les familles de la terre. Son omniscience brille comme un soleil inaccessible que, pourtant, tous croient pouvoir atteindre du bout des doigts. Il serre fort, mais n’ étouffe pas ; il frappe, mais ne fait pas sombrer ceux qu’il aime. Bénie soit son Élu, celle qu’Il a formée dès le sein de ses parents pour nous livrer son Sauveur à tous les peuples de la terre ». Et aussitôt, elle dit ainsi à sa fille : « Bénies seront toutes les familles de la terre par ton innocence, ma fille. Mais à présent, Marie, tu feras ce que je te dirai. Tu feras ceci, cela et cela ».

Le problème suivant était Joseph. C’est d’elle, la Veuve, qu’il reviendrait de s’occuper de Joseph. Ce que la Mère du Messie devait faire, c’était partir immédiatement en voyage et rester chez Élisabeth et Zacharie jusqu’à ce que le Seigneur en décide autrement.

Et c’est ce qui fut fait. La Veuve prit son gendre à part et lui raconta point par point toute la vérité. Elle ne lui parla pas de l’Annonciation comme quelqu’un qui a quelque chose à cacher et qui baisse la tête de honte. Pas du tout. Évidemment, elle le fit avec l’humilité et la certitude de celle qui sait que cet Événement allait plonger Joseph dans un dilemme angoissant, qu’il allait devoir surmonter, et qu’il surmonterait, mais dont il allait inévitablement devoir subir les tourments.

Et il l’a surmonté.

Néanmoins, vous l’imaginez bien, après l’Annonciation, Joseph a traversé une période de profonde déprime. Qu’est-ce qui avait bien pu mal tourner à la dernière minute ? Comment une femme de la classe morale et de la force de Marie avait-elle pu se laisser tromper par… ?

Par qui ? Sans que personne ne le veuille, Elle était sous surveillance toute la journée. Quand Elle n’était pas avec sa mère, Elle était avec ses neveux ; quand Elle n’était pas à l’atelier avec ses ouvrières, Elle était avec la famille des frères de son père. Le Seigneur avait tissé autour d’Elle un réseau de relations si prenantes que la simple idée d’adultère était une offense.

Et puis il y avait Elle, Marie. Elle était, en chair et en os, la meilleure défense que Dieu eût pu trouver pour la Mère de son Fils.

— Il l’a dit et nous ne l’avons pas cru : « Une Vierge concevra et mettra au monde un Enfant » ; en disant cela, Joseph a vu la lumière et s’est enfui. Il est revenu auprès de son épouse, le mariage a été célébré et tout le monde a oublié l’incident.

Un souvenir, cependant, est bel et bien resté. Je parle de cet autre incident entre Jésus et les pharisiens.

Les pharisiens et les sadducéens en avaient assez d’entendre dire que Jésus de Nazareth était le Fils de David. Comme ils ne savaient pas par où s’y prendre, ils ont fouillé dans son passé. Ils ont mis le doigt sur la plaie et ont découvert cet étrange incident de la disparition de sa mère au cours des premiers mois de sa grossesse, et comment Joseph était allé en personne la chercher… pour…

-Ahhhh, voilà son talon d’Achille.

Avec cette arme secrète cachée dans leur manche, les pharisiens ont amené Jésus sur le sujet des premiers-nés et des fils uniques. C’est alors que l’un d’entre eux a sorti le manuel des coups bas et a lancé la bombe.

-Notre père, c’est Abraham, et le tien, c’est qui ?

Jésus laissa son zèle dévorant pour sa Mère lui monter à la tête.

« Vous êtes les enfants du Diable », leur répondit-il avec la force d’un ouragan comprimé dans la gorge.

Une seule autre fois, une seule autre occasion dont ils ne voudraient pas se souvenir, ils verraient le fils de la Vierge lancer des éclairs du regard. Et il ne s’arrêtait plus jamais, il ne s’arrêtait plus jusqu’à assouvir sa colère jusqu’au dernier atome de rage.

Désormais, entre Lui et eux, la partie se jouerait à pile ou face. Pile, c’est Lui qui les emportait devant Lui. Face, c’était à eux de prendre leur revanche.

  

L'ENFANT JÉSUS À ALEXANDRIE SUR LE NIL

Peu après ces événements, Joseph le charpentier et son beau-frère Cléophas prirent leurs familles, achetèrent des billets et s’embarquèrent pour Alexandrie-sur-le-Nil.

Cette question de la Fuite a toujours été entourée de mystère. D’un point de vue documentaire, la vérité est qu’il n’existe nulle part d’indices laissant penser qu’Alexandrie-sur-le-Nil ait été le lieu choisi par Joseph pour sauver le fils de Marie de la persécution contre Lui décrétée par Hérode. Ainsi, si l’on me pousse dans mes retranchements, l’auteur de cette histoire pourrait être accusé d’inventer, pour répondre à des besoins littéraires, la destination des fugitifs. Ce qui me semble logique jusqu’à un certain point. Moi-même, je ne peux oublier que l’iconographie classique à ce sujet est assez succincte, voire prudente, dirais-je ; et j’oserais même avouer qu’il s’agit d’une prudence frôlant la lâcheté.

Le choix d’ Alexandrie-sur-le-Nil n’était pas fortuit de la part de Joseph ; il ne l’est pas non plus de la part de celui qui retrace ici ses déplacements. Heureusement ou malheureusement, la seule preuve que je puisse apporter est le témoignage de Dieu à ce sujet. Ce « malheureusement », c’est une façon de parler, bien sûr. Pour celui qui connaît Dieu, un seul de ses mots vaut mieux que tous les discours de tous les sages de l’univers réunis dans un concours de dissertations interminables. Malheureusement, la parole de Dieu ne convient pas à tout le monde.

Le fait est que la seule preuve réelle que l’Histoire nous apporte dans cette affaire est le témoignage de Dieu, celui qui dit : « J’ai appelé mon fils hors d’Égypte ».

Avant moi, nombreux sont ceux qui se sont portés garants de la réponse affirmative que mérite cette question. Depuis les distances apocryphes de celui qui ne croit pas, cependant, il existe deux objections invincibles contre les murs à l’épreuve des bombes desquels se brise notre rhétorique. La première est que cette phrase : « J’ai appelé mon Fils hors d’Égypte » a été écrite bien avant que l’un des événements que nous racontons n’ait encore eu lieu ; c’est pourquoi s’arrêter pour croire que, des siècles et des siècles avant la Nativité, la Fuite avait déjà été prévue pour s’inscrire dans le programme messianique, c’est, à vrai dire, beaucoup demander.

L’autre objection est que cette note prémonitoire n’a pas été écrite « a futuriori »mais a posteriori. Selon ces génies, ce ne serait pas la première fois que les Juifs auraient falsifié leurs textes sacrés. Ne le faisaient-ils pas depuis des siècles ? Ninive tombait et ils venaient écrire sur ses ruines qu’ils l’avaient déjà annoncé. Et comme Ninive, toutes les autres choses. Le prophète Daniel a lui aussi vu l’avènement au pouvoir de Cyrus le Grand. Et même la chute de son empire sous les sabots du cheval d’Alexandre le Grand. Pour l’amour de Dieu, qui voulaient-ils tromper ? Y a-t-il une nation plus nulle que celle qui se trompe elle-même ?

Bref, cette thèse de la création a posteriori des textes prophétiques a fait de nombreux adeptes à son apogée. Indifférents à leur ruse, comme il est naturel pour ceux qui ont été immunisés contre la ruse des génies, nous autres, qui continuons à à défendre la valeur divine des textes prophétiques, continuons à soutenir que ces modes de pensée seraient logiques chez un penseur antique, car prétendre adapter la pensée du Créateur à celle de la créature – ce qui revient à nier l’omniscience divine comme source des Écritures –, c’est nier ce qui sépare la créature de son Créateur.

Au niveau du hasard, il est vrai que certains hommes voient l’avenir. Dans les étoiles, dans les dés, dans le marc de café, et surtout dans une balle sur laquelle est inscrit un nom. Au niveau de la réalité, la nature humaine est bien loin de se voir attribuer un tel attribut.

C’est un point de vue.

D’un autre côté, n’est-il pas vrai que l’histoire est écrite par les vainqueurs ? Eh bien, si tel était le cas, il y aurait quelque chose qui cloche dans le système lorsque nous la voyons écrite par un peuple de perdants. Ils ont perdu face aux Égyptiens. Ou bien y a-t-il encore quelqu’un qui croit qu’on passe de la liberté à l’esclavage sans livrer une bataille terrible ? Ils ont combattu les Assyriens et ont perdu la guerre. Ils ont été à nouveau écrasés par les Chaldéens de Nabuchodonosor. Ils ont perdu face à Rome. Ils ont été à nouveau réduits en esclavage par les Arabes. Curieux, très curieux que la mémoire historique de la moitié de la planète repose sur les exploits guerriers du peuple perdant par excellence, le peuple juif !

Je dirais que l’Histoire s’écrit d’elle-même au rythme où Dieu utilise la main de l’homme comme une plume. Il trempe sa plume dans notre sang et écrit notre avenir selon sa clairvoyance, son omniscience, sa prescience et son génie créateur. En d’autres termes, nous ne voyons pas l’avenir, tandis que Dieu non seulement le voit, mais en plus, il l’écrit. Or, si cette capacité divine à créer l’avenir n’est pas admise, alors nous devrons nous en remettre à la nature même des événements, ou courir le risque de clore cette Histoire et d’ouvrir un livre totalement différent.

Ainsi, les adieux furent très brefs. Le Loup du Diable avait flairé l’Enfant.

En sécurité en Égypte, Joseph le charpentier ouvrit son atelier loin du quartier juif, dans la Ville Libre. Au fil des années, on en vint à appeler le sien « La Menuiserie du Juif ».

À ce sujet – l’événement du Massacre des Innocents –, je tiens à dire la même chose. Si le doute repose sur l’impossibilité de l’existence d’une personne capable de commettre un tel crime, alors nous pouvons d’ores et déjà prendre ce doute et le jeter à la poubelle. Si au contraire, il réside dans l’ignorance des peuples et de leurs habitants, au regard des circonstances sociales et politiques vécues par le royaume d’Israël à cette époque, dans ce cas, on ne peut rien ajouter à ce qui a été écrit, si ce n’est peut-être dire qu’on ne comprend pas comment, alors que le bonheur réside dans l’ignorance et qu’il y a tant d’ ignorants dans le monde, celui-ci puisse continuer à être si brillamment malheureux.

Mais revenons à nos affaires.

A-t-il été facile pour Joseph de devoir refaire ses valises et d’émigrer en Égypte ?

Ce n’était peut-être pas une décision facile, mais elle était courageuse.

Le récit de l’ Adoration des Rois mages nous ouvre l’esprit sur le passé et nous dépeint la Sainte Famille fuyant vers la deuxième plus grande ville du monde, Alexandrie-sur-le-Nil, ville ouverte et cosmopolite où Joseph et sa famille sont arrivés avec leurs besoins à l’abri des soucis financiers. De l’or, de l’encens et de la myrrhe, tels furent les cadeaux que leur offrirent les Rois mages.

Pourquoi Alexandrie du Nil et non Rome ?

Eh bien, Alexandrie se trouvait à deux pas des côtes d’Israël. Le massacre des Innocents ayant eu lieu, l’assassinat de Zacharie, père du Baptiste, étant consommé, la dernière chose que Joseph pouvait se permettre était de mettre en danger la vie de l’Enfant. En effet, entre la Naissance et la présentation au Temple, les jours ; c’était maintenant ou jamais. Retourner à Nazareth, faire ses valises, prendre le bateau à Haïfa et dire adieu à la patrie.

Cette décision de Joseph, imposée par des circonstances sanglantes, transforma l’homme de manière radicale. Parmi les Saints Innocents, les enfants de ses frères tombèrent dans le piège. L’homme qui, depuis le pont du bateau emmenant la Sainte Famille vers Alexandrie, regardait l’horizon, seul, tournant le dos à tout le monde, portait caché dans son cœur ce secret, qu’il ne révélerait pas aux siens avant sa mort. Lorsqu’il débarqua sur la côte égyptienne, le Joseph d’avant le Massacre et l’assassinat de Zacharie avait sombré dans les eaux de la Méditerranée.

Ses compatriotes ?

Plus ils étaient loin de lui, mieux c’était. Il n’a expliqué à personne la raison de ce changement radical, ni à sa femme, ni à son beau-frère.

Et nous voici déjà à Alexandrie-sur-le-Nil.

L’environnement dans lequel Jésus a grandi, en raison du comportement étrange de son père envers les siens, était extraordinaire. Joseph, son père, refusa de s’installer dans le quartier juif ; il préféra se faire une place parmi les païens, en plein cœur de la Ville Libre. Il acheta une maison et ouvrit son atelier. Avec le temps, celui-ci allait devenir connu sous le nom de « la menuiserie du Juif ».

Les grands-parents de l’Enfant, Cléophas et Marie, la femme de Cléophas, continuèrent à mettre des enfants au monde.

Aussi débrouillard qu’il était, dès que Jésus se retrouvait à la hauteur de son cousin Jacques, bien que celui-ci fût de deux ans son aîné, Jésus l’attrapait et l’emmenait au port romain. L’Enfant ne se laissait intimider par personne ; sa soif de nouvelles de l’Empire n’était jamais assouvie. Son habileté à soutirer aux marins des nouvelles de Rome, d’Athènes, de l’Hispanie, des Gaules, de l’Inde, de l’Afrique profonde suscitait la sympathie des loups de mer. Ceux-ci les regardaient tous les deux, les Enfants, de la tête aux pieds, les voyaient vêtus d’habits propres aux enfants de la haute société et se mettaient à raconter à Jésus et à son cousin Jacques comment allait le monde.

Grâce à ce don naturel, à l’âge de douze ans, l’Enfant parlait parfaitement le latin, le grec, l’ égyptien, l’hébreu et l’araméen. J’insiste : croyez-vous donc qu’on lui ait trouvé un interprète pour l’audience avec Pilate ?

Comme je le disais, Jésus était un enfant prodige dans toute la mesure du terme. Un enfant prodige qui a eu la chance d’avoir pour père un homme extraordinaire. Cependant, même les prodiges ressentent des émotions, souffrent, ont des moments de faiblesse, s’attristent et pleurent la solitude qui les accable.

 

LA COLOMBE MUETTE DES LOINTAINS

Jésus s’est effondré. Cet Enfant divin qui mettait sens dessus dessous toute la bande de gamins de la rue, qui partait, se perdait parmi les bateaux du port et revenait en courant pour s’asseoir, à la tombée de la nuit, sur les genoux de son père parmi ses amis ; ce véritable ouragan d’ Enfant s’est effondré. Jésus a cessé de sortir de chez lui. Il se mit à s’asseoir sur le seuil de la menuiserie du Juif pour regarder la vie défiler. L’Enfant ne mangeait presque plus. Jésus se laissait tomber sur les genoux de sa mère, parmi ses amies, quand, à la tombée de la nuit, les femmes avaient coutume de s’asseoir dans la rue, sous le ciel méditerranéen, pour coudre, pour bavarder, puis il s’en allait.

C’était comme si cette flamme du buisson se consumait entre les bras de Marie. Au début, elle ne se rendit pas compte de la solitude qui, dans la poitrine de son Enfant, avait ouvert un trou noir et, par là, l’engloutissait un peu plus chaque jour. Peu à peu, la Mère ouvrit les yeux et commença à voir ce qu’il y avait dans le Cœur de son Enfant.

Elle ne pouvait supporter cette agonie indescriptible qui lui arrachait son Enfant des mains. Elle l’aimait plus que le monde, plus que le temps, plus que les vagues de la mer, plus que les étoiles, plus que l’amour, plus que sa propre vie. Et il s’en allait. C’était nuit après nuit, et chaque nuit un peu plus. L’Enfant ne parlait pas, ne riait pas, il se laissait tomber sur la poitrine de sa Mère, le regard perdu dans le ciel de cette Alexandrie du Nil, et là, il s’enfonçait.

— Qu’est-ce qui t’arrive, mon fils ? lui demandait-elle.

— Rien, Marie, lui répondait-Il.

— Je sais ce qui t’arrive, mon petit Jésus.

« Ce n’est rien, Marie, vraiment.

— Mon ange, ton Père te manque. Ne pleure pas, mon amour. Il est là, en ce moment même : quand je pose mes lèvres sur tes joues, c’est Lui qui t’embrasse ; quand je te serre dans mes bras, c’est Lui qui te serre fort.

Pour l’Enfant, cette femme qui l’écoutait avec le sourire le plus doux de l’univers sur le visage tandis qu’Il lui parlait du Paradis de son Père, de la Cité de son Père, de ses frères les superanges Gabriel, Michel et Raphaël, cette femme… cette femme était sa Mère. Il l’aimait plus que tout au monde. C’était la seule personne à qui il pouvait tout raconter. Il adorait sentir les battements de son cœur lorsqu’il lui parlait de son Royaume. Et ce regard lumineux qui illuminait son visage lorsqu’il lui révéla toute la vérité ! Cela ne s’effaça jamais de sa mémoire.

— Oui, Marie, lui dit l’ Enfant. C’est moi.

— Raconte-moi encore comment est le Ciel, mon fils. lui demandait-elle à nouveau.

— Le Ciel, lui confiait l’Enfant, est comme une île qui est devenue un continent, et qui continue de s’étendre au-delà de l’horizon. Le Rocher sur lequel il repose est la plus haute montagne qu’un homme puisse imaginer. La Montagne de Dieu, Sion, élève son sommet jusqu’aux nuages, mais là où devraient se trouver les nuages, il y a douze remparts, chacun constitué d’un bloc unique, chaque bloc d’une couleur différente, chaque rempart brillant comme s’il renfermait un soleil en son sein. Et ils sont comme douze soleils illuminant un même firmament. Les douze remparts ne forment qu’une seule et même muraille entourant la Cité qu’ils renferment. Dieu a appelé sa Cité Jérusalem, et sa Montagne Sion. À Jérusalem les dieux ont leur Demeure, et parmi les dieux, mon Père a sa Maison. Depuis les remparts de la Cité de Dieu, les confins du Ciel se perdent à l’ horizon qui jouxte l’aube, de l’autre côté des frontières du Paradis.

Tu verras, le Ciel est comme un miroir merveilleux qui reflète l’Histoire des peuples qui l’habitent. Par exemple, ce monde, la Terre. Vous consignez les souvenirs de vos ancêtres dans vos livres ; mais le Ciel les enregistre en direct, car ce qui se reflète à la surface de l’Univers se matérialise à celle du Ciel. Ainsi, si tu te mets à parcourir la Demeure des hommes dans le Paradis de mon Père, tu constateras que toutes les Époques de l’Homme sont rassemblées dans sa géographie. Lorsque tu iras au Ciel, tu verras de tes propres yeux que toutes les espèces d’ animaux, d’oiseaux, d’arbres, de plantes, de montagnes et de vallées qui ont autrefois existé ici en Bas existent pour toujours là-haut.

Comme mon Père a créé d’autres mondes, et qu’il continuera à en créer d’autres, le Ciel est un Paradis regorgeant de merveilles qui ne s’épuisent jamais. Pour le parcourir dans son intégralité, il te faudrait marcher une éternité, et chaque tronçon du chemin serait une aventure. Comment te l’expliquer ? Mon Père sème la vie dans les étoiles. Les étoiles de l’ Univers sont comme l’océan qui entoure l’île, et cet océan de constellations s’étend lui aussi, élargissant ses rivages au rythme des frontières du Ciel. La vie devient un arbre, et mon Père et moi la recueillons dans notre Paradis pour qu’elle vive éternellement. Les espèces d’animaux et d’oiseaux sont innombrables . Un grand fleuve prend sa source dans les hauteurs du Mont de Dieu, et se divise dans la plaine en bras qui couvrent tous les Mondes et leurs territoires. Vois-tu toutes les étoiles ? Le Ciel est plus haut encore.

— C’est de là que tu viens, mon fils ?

- Je te raconte, Marie.   

 

LA MENUISERIE DU JUIF

L’Enfant raconta beaucoup de choses à Marie. Il lui en raconta tellement que la pauvre immigrée n’avait plus de place dans sa tête et dut commencer à les garder dans son Cœur. Si je vous les racontais toutes, j’y passerais sûrement toute l’année, et ce n’est pas la solution.

Ce que je peux vous dire, c’est ce que vous savez déjà. Vous savez que la Sainte Famille est revenue dans sa patrie il y a une dizaine d’années, voire avant. Mais vous ignorez ce qui leur est arrivé pour que le bon Joseph et son beau-frère Cléophas prennent la décision de vendre la Menuiserie du Juif, une affaire pour le moins très prospère, qui avait le vent en poupe et filait à toute allure, non pas en naviguant, mais en volant, etc.

La Menuiserie du Juif se trouvait en plein cœur de la ville. À cette époque, il n’y avait qu’une seule véritable ville dans le monde entier. C’était Alexandrie sur le Nil. Rome était la plus grande caserne militaire du monde. C’est à Rome que vivaient les sénateurs impériaux. Mais c’était à Alexandrie du Nil que se trouvaient tous les sages de l’Empire. On peut dire qu’Alexandrie était le New York de l’époque. À Washington se trouve le pouvoir, mais à New York se trouve l’argent. C’est ce genre de relation qu’entretenait Alexandrie avec Rome.

Pourquoi donc devaient-ils rentrer déjà ? Et justement à ce moment-là, alors que les affaires leur allaient comme sur des roulettes, que la mer ne se navigue pas mais s’envole, etc. ? Rentrer pour quoi faire ? Pour survivre comme la mouche dans la maison de l’araignée ? Il y avait de quoi réfléchir. Une entreprise de moins de dix ans d’existence, c’est comme un gamin qui commence à avoir de la moustache. C’est à travers ses yeux qu’on lui trouve le moins de défauts dans le monde. Le monde sera aussi mauvais que tu veux, mais lui, le gamin, c’est un vrai champion. Bref, ce n’était pas une mince affaire. José et son beau-frère avaient eu du mal à s’en sortir, à se frayer un chemin, à trouver une place, et une grande place parmi les Gentils, car José ne voulait rien savoir, ou très peu, de ses compatriotes. Dans ce chapitre, M. José était un Juif très singulier. Il ne voulait pas savoir grand-chose de ses compatriotes, et il n’aimait pas non plus les avoir trop près de lui. Personne ne savait pourquoi, et lui-même n’en parlait pas beaucoup. C’était peut-être parce que M. José parlait le latin et le grec depuis son plus jeune âge et semblait être parmi les Gentils comme un poisson dans l’eau.

Il faut dire que pour Joseph, sa maîtrise des deux langues de l’Empire lui a ouvert la voie dans le monde des affaires. Contrairement à ses compatriotes, racistes envers tout le monde, qui se croyaient d’une race supérieure, élue, et regardaient de haut le reste du genre humain, M. José était ouvert, intelligent, peu loquace, mais chacun de ses mots était celui d’un homme fait et droit qui ne trahissait jamais sa parole pour rien au monde.

Comment un menuisier ébéniste de province, venu d’un village perdu dans les montagnes, avait-il réussi à maîtriser à ce point les deux langues internationales de l’époque ? C’était, en vérité, un autre mystère !

Encore un élément parmi tant d’autres qui faisaient du propriétaire de la Menuiserie du Juif une créature sui generis, introvertie, indéfinissable. Ses compatriotes d’Alexandrie critiquaient M. José précisément pour son éloignement de la compagnie des siens.

Contrairement à José, Cléophas, le frère de Marie, était très attaché à sa terre et se rapprochait de ses proches. Ce qui rééquilibrait la balance et maintenait l’équilibre des relations de la Maison avec les nationalistes. Un jour, entre beaux-frères et associés, Cléophas aborda avec lui le sujet de sa distanciation et des causes de cette position si inébranlable. Mais José trouvait toujours le moyen de faire traîner les choses.

José n’imposait rien à son beau-frère Cléophas ; celui-ci était libre d’élever ses enfants selon son cœur ; il n’allait pas interdire à ses enfants d’aller à la synagogue et de participer à la vie de la communauté juive en accomplissant leurs devoirs de bons fils d’Abraham. Seulement, il voulait pour lui-même la même liberté que José lui offrait.

Face à ce raisonnement, Cléophas en riait et laissait tomber le sujet. Car s’il interrogeait sa sœur Marie sur le comportement si étrange de son mari, elle non plus n’allait pas plus loin.

La même énigme que suscitait chez Cléophas cette façon d’être de Joseph surprenait Marie depuis qu’ils avaient quitté leur patrie. Et Cléophas ne devait pas croire qu’elle lui cachait quelque chose. Joseph était bon comme tout, mais quand il s’agissait d’ouvrir son cœur, il ne disait pas un mot, même à sa propre épouse.

Au total, Cléophas et son épouse avaient déjà mis au monde toute une ribambelle d’enfants à ce stade de l’histoire. Joseph et Marie, en revanche, n’avaient gardé que le premier et le dernier, à la fois premier-né et fils unique en une seule et même personne.

— Qu’y a-t-il, mon frère ? — demanda Cléophas. — Pourquoi cette précipitation à vendre un bateau qui a le vent en poupe ?

Joseph ne voulut pas dire à son beau-frère toute la vérité, ou du moins la vérité telle qu’il la vivait.

 

LE RETOUR À NAZARETH

L’Enfant surmonta cette tristesse qui faillit le plonger dans les ténèbres d’un chagrin infini. Sa Mère s’interposa entre l’Enfant et ces ténèbres inconnues, elle fit appel à son époux et, à eux deux, ils renvoyèrent le diable en enfer. Mais ils n’avaient pas oublié cette bataille lorsque l’Enfant ouvrit un nouveau chapitre de leur vie. Jésus avait déjà neuf ou dix ans. L’idée s’était mise dans la tête de l’ Enfant de quitter l’Égypte et d’être emmené en Israël.

Vous comprendrez que Joseph se soit énervé comme jamais. Sa femme était du côté de son Enfant. Logique. Pour Marie, il n’y avait aucun problème. Mais pour Joseph, les choses n’étaient pas si simples.

Bien sûr, Joseph avait entendu l’Histoire divine de la bouche de Jésus, dans les bras de sa Mère. Et c’est précisément pour cette raison qu’il ne pouvait pas, aujourd’hui plus que jamais, se permettre de prendre une mauvaise décision. Tant qu’il ne savait pas qui il avait chez lui, le problème lui semblait maîtrisé ; mais maintenant qu’il connaissait l’identité du Fils de Marie, il ne pouvait pas, aujourd’hui plus que jamais, se permettre l’indécision dont il avait fait preuve lorsqu’il s’était un peu moqué du conseil des Mages.

« Pars, Joseph, sinon les Hérode vont le tuer », le supplièrent-ils.

Retourner en Israël alors que Hérode le Jeune est encore en vie ?

—Dis à ton Fils que l’heure n’est pas encore venue, répondit Joseph à sa femme.

Des paroles emportées par le vent.

-Dis à ton mari que je dois m’occuper des affaires de mon Père, insista l’Enfant.

Une réponse que le vent apporta.

- Marie, pour l’amour de Dieu, c’est un enfant. Personne ne bouge d’ici. Au moins jusqu’à ce que ce fils de Satan meure.

Je vais aller droit au but. Monsieur José était comme ça. Il parlait très peu, mais quand il prenait la parole, personne au monde ne pouvait le faire changer d’avis.

Et ils auraient pu en rester là toute leur vie si l’Enfant n’avait pas mis son plan à exécution. Je ne vais pas m’attarder sur les détails, mais le fait est que le fils du Charpentier a ouvert la bouteille de son intelligence prodigieuse et s’est amusé comme un enfant à asperger de champagne de sa gloire le rabbin de sa synagogue.

— La liste des rois ? Celle d’avant le Déluge ou celle d’après le Déluge, monsieur le rabbin ?

Un monstre. Il savait tout. Le rabbin, complètement abasourdi, finit par s’intéresser de très près à l’Enfant.

— Et toi, de qui es-tu le fils, mon enfant ?

- Je suis le fils de David, monsieur le rabbin.

-Ton père est le fils de David ?

-Et ma mère aussi, monsieur le rabbin.

— Et ta mère aussi ? Quelle chose curieuse !

-Et mon cousin ici présent aussi, monsieur le rabbin.

« Tu as vraiment tout d’un rabbin », pensa l’homme en lui-même.

C’est ainsi que le rabbin entra un beau jour dans la menuiserie du Juif pour demander des explications à José. Comme s’il avait des droits simplement parce qu’il était le serviteur des serviteurs de Dieu.

Joseph le regarda de haut en bas et le mit à la porte. Et cela devant l’Enfant lui-même. Car bien sûr, tout ce désordre venait de l’Enfant.

Vous comprendrez qu’ après la frayeur qu’il avait eue lors de l’Épiphanie, José avait interdit chez lui la moindre allusion aux origines davidiques de sa famille. Et si l’occasion se présentait, il fallait éluder la question de ses origines davidiques comme quelqu’un qui n’est pas disposé à mettre la main au feu. C’était bien le cas ; mais qui sait ? Leurs parents leur avaient dit qu’ils l’étaient et ils n’allaient pas contester l’autorité de leurs papas.

L’Enfant enfreignait cette règle familiale. Et il le faisait en pleine connaissance de cause. Il savait, parce qu’il connaissait Joseph comme s’il était son frère, son ami, son père, que dès que Joseph détecterait le moindre danger menaçant la vie du Fils de Marie, Joseph mettrait fin à l’affaire et s’exilerait ailleurs.

José avait remporté le premier round. Mais le deuxième allait bientôt commencer.

L’Enfant reprit ses vieilles habitudes. Non seulement il était le fils de David, comme si de rien n’était, mais sa mère était la Fille de Salomon.

— Eh bien oui, monsieur le rabbin. La Fille de Salomon en personne.

— Et tu dis que ton père peut le prouver avec des papiers sur la table ?

— Eh bien oui, monsieur.

Ce rabbin qui avait eu la chance ou la malchance de l’avoir comme élève se mit sur le qui-vive. Confus, désemparé, le rabbin, tout à fait abasourdi, porta l’affaire devant le grand rabbin.

- C’est ce que je vous dis, lui dit-il. S’il s’agissait d’un autre enfant, je prendrais ça pour une plaisanterie, mais venant du fils du Charpentier, je crois déjà tout ce qu’il dit. Il en sait plus que tous les sages de la cour de Salomon réunis. Y compris le roi sage – c’est avec ces mots que le rabbin de Jésus se rendit chez son supérieur.

Et tous deux se présentèrent un beau jour à la menuiserie du Juif, bien décidés à aller au fond de l’ affaire.

Ils allèrent trouver Joseph. Ils vinrent lui exiger qu’il leur montre les documents dont leur avait parlé l’Enfant. Jésus leur avait dit que son père conservait les documents généalogiques de la famille, des documents datant de l’époque du roi David en personne, réédités par le prophète Daniel pendant la captivité babylonienne.

Joseph se retrouva soudain face à un coup de maître, un échec et mat. Le Fils de Marie jouait le tout pour le tout. Il voulait les emmener tous à Jérusalem et rien ni personne ne l’en empêcherait.

La discussion que Joseph eut avec les deux rabbins fut très vive. Je ne vais pas tenter de la restituer pour ne pas donner l’impression de raconter des événements fantastiques.

- L’impression que le Fils de Marie faisait sur ses précepteurs était si immense qu’ils avaient accordé crédité à la parole d’un gamin… blablabla. En esquivant la question, leur répondit le Charpentier.

S’ils l’avaient connu, ils auraient compris que pour Joseph, affirmer, c’était avoir le dernier mot.

Joseph en était parfaitement conscient. Le Fils de Marie pouvait bien être le Fils de Dieu en personne, mais c’était à lui, à Joseph, que son Père avait confié sa garde, et c’était à lui, et à lui seul, Joseph, qu’il revenait de décider quand la Sainte Famille retournerait en Israël.

Pouvait-il s’agir du Fils de Dieu ?

Ne pouvait-il être que… ?

« À quoi penses-tu, Joseph ? »

Les rabbins croyaient qu’ils avaient acculé le Charpentier, et même l’Enfant lui-même, qui écoutait derrière la porte, en vint à le croire. Les mots, tels des épées dans un duel à mort, s’entrechoquaient lorsque l’Enfant passa la tête par la porte avec l’air du vainqueur qui demande à son ennemi vaincu : « Tu en veux encore ? »

C’était la première fois de sa vie que Joseph voyait le Fils de Marie avec les yeux de sa Mère. C’était le Fils de Dieu en personne. Ce n’était pas une plaisanterie. Il se trouvait simplement qu’il avait le corps d’un enfant. Mais celui qu’il avait devant lui était le Premier-né de Dieu.

Et c’était Lui en personne qui lui parlait par la pensée.

Oui, monsieur, il lui parlait par la pensée, avec la même certitude que vous lisez ce livre.

Les rabbins s’adressaient à Joseph à tue-tête dans sa propre maison, et son esprit était ailleurs, dans un autre lieu. Ils lui réclamaient les documents généalogiques de l’Enfant et lui était ailleurs, dans un autre temps. L’Enfant se tenait contre le linteau de la porte de la menuiserie, debout, lui disant sans ouvrir la bouche : « Tu ne me crois toujours pas, Joseph ? Ne vois-tu pas que je dois m’occuper des affaires de mon Père ? »

Mais la manœuvre tourna mal pour l’Enfant.

Une fois le moment passé, les rabbins partis, Joseph se referma sur lui-même, encore et encore, et cette fois plus que jamais. Ils ne retourneraient jamais en Israël tant que son Dieu ne lui aurait pas donné l’ordre de rentrer. Et c’en était fini, il ne voulait plus rien entendre.

Et c’est ainsi que l’Enfant subit une nouvelle défaite. Il cessa de parler à Joseph. Il avait joué la partie et l’ avait perdue. Personne ne quitterait l’Égypte tant que Dieu n’aurait pas donné à Joseph l’ ordre de retourner en Israël, aussi simple et aussi tragique que cela.

Simple à dire, oui ; à vivre, pas du tout. Le père et le fils cessèrent de se parler, voire de se regarder . Le petit Jésus ne mangeait même plus. Il s’affalait par terre contre la façade de sa maison, regardant la vie passer, accablé par la peine de celui qui peut tout et à qui on ordonne de ne rien faire.

Marie ne savait pas qui souffrait le plus. Si c’était l’Enfant pour n’avoir pas réussi à imposer sa volonté, ou si c’était son mari pour ne pas pouvoir supporter le silence et l’éloignement de son fils. Car ils ne se regardaient même pas. Joseph n’osait pas, et l’Enfant ne le pouvait pas.

Cléophas était le seul qui semblait prendre plaisir à vivre cette situation.

« Qu’est-ce qui t’arrive, mon frère, pourquoi es-tu si têtu ? », disait-il à Joseph.

« Ce n’est qu’un enfant, Cléophas », lui répondait Joseph.

Or, il arriva qu’un jour, Joseph rentra chez lui après avoir conclu une affaire. Jésus avait déjà perdu tout espoir de convaincre ce bon monsieur Joseph. Depuis combien de temps ne s’étaient-ils pas parlés ?

Joseph, le menuisier, revint après avoir conclu cette affaire, tout sérieux, mais les yeux très brillants. Dès que Marie le vit franchir la porte, son cœur fit un bond, mais elle ne voulut pas dire un mot. Elle attendit que son mari lui parle.

— Femme, dis à ton Fils que nous partons.

Il ne lui en dit pas plus.

La Mère prit l’Enfant et partit le distraire au petit marché. Elle allait lui acheter tout ce qu’il voudrait, pour le réconforter et lui redonner le sourire, lui dit-elle. Jésus la suivit comme il aurait pu suivre un nuage sans but. Depuis l’incident entre Joseph et les rabbins, il ne voulait plus rien savoir, il n’avait envie de rien. Et il n’y avait rien que sa propre Mère pût lui dire pour lui remonter le moral.

Rien ?

En fait, il y avait bien quelque chose. Il avait deux signes, et ce n’était qu’un seul mot. Joseph le lui refusait et Marie ne pouvait pas le lui donner.

Elle ne pouvait pas le lui donner ?

Cette promenade au marché du port d’Alexandrie, ils ne l’oublieraient jamais. Elle n’arrêtait pas de lui sourire, de le chatouiller, de lui dire par ses gestes : « Devine, devine, qu’est-ce qui m’arrive ? »

Logiquement, l’Enfant s’est agacé un moment, jusqu’à ce qu’il finisse par ouvrir les yeux. Il prit Marie – Il l’appelait toujours par son prénom –, l’assit sur l’un des bancs du quai et, en la regardant dans les yeux, il lut dans son cœur avec la même facilité que tu lis ces lignes.

— Marie, c’est ça ?, fut tout ce que lui demanda l’Enfant.

Elle hocha la tête, comble de bonheur. Et là, sur fond d’horizon méditerranéen, ils dansèrent, fous de joie.

Ils coururent pour rentrer chez eux. Joseph était en train de travailler quand ils entrèrent. Marie passa sans s’arrêter, mais Joseph perçut la lumière qui brillait dans le cœur de sa Femme. Ses pupilles s’illuminèrent et il tourna la tête. Avant qu’il n’ait pu prononcer un mot, l’Enfant se précipita pour se jeter dans ses bras. Étant donné la stature imposante du mari de Marie, celui-ci l’attrapa et le souleva comme le font tous les pères avec leurs petits. À présent, les deux avaient bel et bien vaincu. L’Enfant avait obtenu ce qu’il voulait et Joseph avait reçu l’ordre de Dieu de se mettre en route.

Cléophas ne pipa mot. Il ne dit rien. Son beau-frère était le chef du clan, c’était lui qui décidait, c’était lui qui commandait.

Jésus partit en courant à la recherche de Jacques, son cousin, en criant dans la rue : « À Jérusalem, Jacques, à Jérusalem ! »  

 

RENAÎTRE

Les émigrants sont revenus à Nazareth, pour ainsi dire, riches. Joseph a vendu la « Menuiserie du Juif » à un très bon prix.

Adieu Alexandrie, adieu — murmurèrent les lèvres de Joseph qui laissait derrière lui des amis, son commerce, des années heureuses, de nouvelles perspectives, une ville sage, la joie d’avoir vécu des choses merveilleuses et d’en avoir entendu d’autres, incroyables à croire si elles n’avaient pas été racontées par les lèvres de l’Enfant.

De l’autre côté de l’ horizon l’attendait le retour de la douleur endormie sous les draps épais d’un subconscient cruellement blessé. Retourner à Nazareth ? S’installer à Bethléem, son village ? Que ferait-il ?

Pendant l’absence de la Maîtresse du Cigogne de Nazareth, la grande maison sur la colline, Jeanne, la sœur de Marie, avait maintenu en bon état le patrimoine de son neveu Jésus. De ce côté-là, Joseph n’avait aucun souci. Tout ce qui appartenait à sa femme était à lui ; José pouvait donc se consacrer à vivre de ses rentes et commencer à mener la bonne vie. Seulement, aussi prospère que fût l’héritage de sa femme, cette façon de penser ne lui convenait pas.

En tant que père, José se souciait davantage de l’avenir de ses neveux que de celui de son fils Jésus.

À cette époque, son beau-frère Cléophas avait mis au monde toute une ribambelle d’enfants. Si sa sœur Marie était restée célibataire, il aurait été plus que probable que l’héritage de Jacob de Nazareth et son legs messianique soient passés à l’homme de la maison ; auquel cas l’ avenir des enfants de Cléophas aurait été lié à celui des biens de Marie.

Ce n’était pas le cas. Tôt ou tard, les fils de Cléophas devraient quitter la maison de leur tante Marie, s’installer et fonder leurs propres familles. Ainsi, sans y réfléchir à deux fois, Joseph prit la décision définitive de repartir à zéro, comme la première fois qu’il était arrivé à Nazareth, inconnu de tous ceux qui ne le connaissaient pas, sans sol où tomber mort, le ciel pour toit, les horizons pour murs de sa maison, la terre mère pour sol où reposer son corps, une pierre en guise d’oreiller sous les étoiles, ses fidèles chiens assyriens montant la garde autour du feu, l’aurore à l’aube, l’étoile du matin sous la Lune, Jérusalem au loin, en route vers la Samarie, tel celui qui s’enfonce dans un corps et voyage jusqu’au cœur par les artères inconnues de la terre. Pourquoi pas ? Dieu ne nous a-t-il pas dotés de sa force pour garder l’esprit toujours jeune ? Les forces finissent par faiblir, mais l’envie persiste au-delà de la fatigue des os.

Bien sûr, rouvrir la menuiserie allait être un travail de taille, mais comme ces deux hommes ne manquaient ni de force ni de courage pour repartir de zéro, eh bien voilà. De plus, les créatures ténébreuses qui avaient ordonné le Massacre des Innocents étaient déjà passées de ce monde et, à vrai dire, même si José ne semblait pas très désireux de retourner dans son pays natal, lui aussi ressentait l’envie de retrouver sa famille, de revoir ses frères et sœurs, de voir sa femme et son beau-frère heureux dans les bras de sa mère. Bref, la nature humaine a été tissée de fibres d’amour divin et a besoin de se baigner dans des larmes de joie pour surmonter cette tendance innée qu’elle manifeste à ressembler aux bêtes, qui ne rient ni ne pleurent.

Quant au travail, eh bien, José aurait pu se consacrer aux affaires agricoles, mais ce n’était pas son tracassement. Le métier de menuisier-ébéniste coulait dans ses veines, il battait dans son sang ; c’était sa vocation, il pouvait enfoncer un clou les yeux fermés, polir la surface la plus rugueuse tout en discutant. La campagne ? La campagne n’était pas pour lui, et il n’était pas fait pour la campagne. Les talents de sa belle-sœur Juana avaient-ils failli à maintenir la propriété à flot ?

Oui, pour les affaires de la campagne, il y avait sa belle-sœur Juana. Et quant à l’atelier de couture de Nazareth, l’ affaire était entre les mains des ouvrières de sa femme, et celle-ci, désormais consacrée à sa famille, la première chose qu’elle fit fut de laisser les choses telles qu’elles étaient.

L’Enfant, quant à lui, dès qu’il eut posé le pied en Israël, mourait d’envie de voir arriver le jour de son admission dans la communauté avec tous les droits des adultes, ce qui avait généralement lieu à treize ou quatorze ans. Dans son cas, les choses s’accélérèrent dès l’âge de douze ans, car son esprit fonctionnait mieux que celui d’une personne plus âgée. Je tiens à préciser que je ne dis pas cela pour impressionner le lecteur. La vérité, c’est que pendant tout le trajet de l’Égypte à Israël, l’Enfant est resté hyperactif ; s’il n’en avait tenu qu’à Lui, il se serait mis à voler, ou à courir sur les eaux, et il ne se serait pas arrêté avant d’arriver à Jérusalem. Il imaginait déjà tout cela. Il se frayerait un chemin jusqu’à la cour du Temple, demanderait la parole et laisserait jaillir de sa bouche la vérité, toute la vérité et rien que la vérité.

« Me voici, Jérusalem », murmura l’Enfant alors qu’ils laissaient l’Égypte derrière eux.

L’idée que se faisait l’Enfant de sa destinée messianique était celle, classique, de la pensée populaire de l’époque. Le Fils de David se présenterait, monté sur son cheval de gloire, devant les autorités du Temple, rassemblerait autour de lui tous les fils d’Abraham du monde entier et les mènerait à la conquête des confins de la terre.

Avec ces saintes intentions en tête, une fois la cérémonie d’admission dans la communauté célébrée, à l’âge de douze ans révolus, Jésus se rendit au Temple pour mettre en œuvre sa stratégie.

Le premier jour, il attirerait l’attention sur lui ; le deuxième, la nouvelle se répandrait ; et le troisième, tous les Sages d’Israël seraient révélés dans l’immensité de sa réalité divine. Le quatrième jour, le Messie serait sur son trône, appelant à ses rangs toutes les armées du Seigneur à travers le monde.

Et il en fut ainsi. Du moins pendant les deux premiers jours. Mais le troisième jour, il se passa quelque chose qui allait marquer son existence à jamais.

Émerveillés par l’ intelligence de cet Enfant qui en savait plus que tous les sages d’Israël réunis, les autorités du Temple finirent par se rassembler pour prendre une décision sur ce qui se passait.

Parmi eux, autour de Jésus, lui-même entouré des docteurs et des princes du Temple, prit place un certain Siméon. Ce Siméon était le vieillard qui avait salué l’Enfant nouveau-né et dit à son Dieu qu’il pouvait désormais le laisser partir, rejoindre ses parents, car il avait déjà vu le Christ.

Dieu ne semblait pas être tout à fait d’accord avec Siméon. Au lieu de l’emmener au Ciel, il l’a laissé encore sur Terre.

Dès qu’il vit l’Enfant, ce Siméon reconnut le Fils de Marie. Émerveillé par ce qu’il vivait, il prit la parole alors que tous étaient déjà convaincus d’avoir devant eux le Fils de David.

« Dis-moi, mon fils », rompit le silence ce Siméon.

Et il continua à prononcer des paroles d’une sagesse inconnue de l’Enfant et de tous.

— Que se passera-t-il quand tu sera parti ? Car tu devras partir. Retournerons-nous, nous les hommes, à notre ancien monde quotidien, ou bien crois-tu que le Christ restera pour toujours parmi nous ?

« De quoi lui parlait donc ce vieil homme ? », se demanda l'Enfant.

Ce vieillard lui disait, au milieu des protestations de tous ses collègues, que le Christ devait se retrouver entouré d’une meute de chiens, porter tous les péchés du monde, s’offrir en agneau expiatoire.

« Mais s’il s’assoit sur son trône, comment les Écritures pourront-elles s’accomplir ? », conclut ce Siméon.

L’Enfant resta pétrifié. Était-il le Serviteur de Yahvé des prophéties d’Isaïe ?

Ce n’était pas que l’Enfant ne connaissait pas les prophéties. Il connaissait les livres prophétiques par cœur. Ce qui le bouleversait, c’était l’interprétation que Siméon en donnait. C’était une sagesse aussi nouvelle et inconnue pour Lui qu’elle l’était pour les autres qui l’écoutaient.  

 

L'ÉPÉE DE DAVID

La légende racontait que le grand guerrier avait exécuté la danse de la victoire autour du cadavre de l’ennemi. Elle racontait également que ces barbares avaient dérobé le secret du fer aux héros de Troie avant qu’Énée ne succombe à la ruse des Grecs.

Parmi ces monstres sans âme, le plus horrible était toujours le chef. Le chef n’était pas toujours le plus grand, mais il était toujours le plus cruel, le plus terrible, le plus impitoyable, le plus mortel et le plus malfaisant. En cette occasion, le plus grand, le plus cruel et le plus impitoyable des barbares imaginables s’étaient réunis en une seule et même personne. Il s’appelait Goliath. Son épée était aussi grande que celle de cet autre guerrier que les Hispaniques appelaient Rodrigo Díaz de Vivar, celle qui tranchait d’un seul coup cinq têtes de Maures alignés en file indienne. Personne ne voulait s’approcher à moins de trois mètres du Cid Campeador ; ces trois mètres correspondaient à la longueur de son arme, de l’épaule à la pointe de cette épée en acier espagnol. Le bras et l’épée ne faisaient qu’un avec ce guerrier castillan qui, en stature, n’avait guère ou pas du tout à envier celle du Philistin, ce voyou fanfaron qui commit la terrible erreur d’ôter son casque devant le frondeur.

La légende raconte que David ramassa l’énorme épée du géant et s’en servit pour lui trancher la tête d’un coup sec. Et elle ajoute que le guerrier hébreu combattit avec elle à la tête de ses armées. Nous devons en déduire que si ce David était beau de visage, il n’était en aucun cas de petite taille ni doté de bras délicats et fins. Ce n’était pas un géant, mais ce à quoi il ressemblait le moins, c’était bien sûr un nain.

Au début de son règne, l’épée de Goliath fut le symbole royal par excellence qui conférait à celui qui en était en possession le trône de Juda. Salomon l’a reçue et Salomon l’a transmise à son fils. Roboam à son fils, celui-ci au suivant, et ainsi de suite, de main en main, pendant les cinq siècles qui se sont écoulés depuis le couronnement de David jusqu’au dernier roi de Jérusalem.

Nabuchodonosor l’arracha des mains du dernier roi vivant de Juda et jeta cette épée de musée parmi les autres trésors que ses armées avaient amassés aux quatre coins du monde. Il la trouva si grande et si lourde qu’il la prit pour un objet de décoration. Il l’oublia et elle y serait restée pour toujours si, après avoir conquis Babylone, Cyrus le Grand ne l’avait pas remise au prophète Daniel afin qu’il fasse de ce symbole sacré des Hébreux ce que son esprit lui dicterait.

De plein droit, l’ épée de David, l’épée des rois de Juda, revenait par héritage à Zorobabel. Mais le prophète Daniel la lui refusa car ce n’était pas avec cette épée qu’il devait reconquérir la Patrie perdue. L’épée de Goliath resterait dans la Grande Synagogue des Mages d’Orient jusqu’à la naissance du Fils de David.

Nous ne savons pas comment l’épée de Goliath est venue se retrouver entre les mains du Cid Campeador. Ce que nous savons avec certitude, c’est que cette épée était celle que Joseph tenait à la main le jour où il entra dans le Temple à la recherche du Fils de Marie.

L’épée de David était un cadeau des Rois mages au père du Messie. C’était à lui de la garder jusqu’au jour du couronnement de son fils.

Les Rois mages offrirent bien des choses à Joseph. De l’or, de l’encens et de la myrrhe furent les trois derniers cadeaux qu’ils lui firent ; mais ceux-ci étaient destinés à l’Enfant. Auparavant, ils avaient offert à Joseph un cheval ibérique qui volait comme une étoile filante et était capable de traverser la Samarie sans boire ni se reposer. Et trois chiens de la même portée, vestiges des chiens que les rois de Ninive emmenaient avec eux lors de leurs chasses au lion. L’un s’appelait Deneb, l’autre Sirio, et le troisième Kochab. Joseph ne les sortait jamais tous les trois ensemble. Ils se ressemblaient tellement que ceux qui ne connaissaient pas Joseph croyaient qu’il ne possédait qu’un seul spécimen de cette espèce en voie d’extinction. Ils étaient dociles comme des agneaux aux pieds de leur maître, mais plus féroces que le pire démon de l’enfer le plus effroyable s’ils sentissaient le danger. Ses trois chiens, son cheval ibérique et l’épée de Goliath furent les trois choses que José emporta avec lui de Bethléem le jour où Isabelle lui dit :

« Mon fils, toutes ses sœurs se sont mariées et sont heureuses ; le jeune homme est déjà dans la fleur de l’âge et possède toute la grâce de son père. Cléophas est fort, grand, intelligent, il ne tardera pas à trouver celle qui l’aimera à la folie. Très bientôt, la Fille de Salomon sera libérée de son vœu, n’est-ce pas ce que le Fils de Nathan attendait depuis toutes ces années ?

Et José emporta avec lui à Nazareth une quatrième chose, qui lui était la plus précieuse de toutes : le document généalogique de sa Maison. Mais revenons à nos moutons.

À deux reprises seulement dans sa vie, la main de Joseph s’est portée instinctivement vers l’épée de son père David. Que son bras se soit levé ainsi en dit long sur la stature de l’homme et la force de son bras. La première fois, c’était lorsque Joseph est allé chercher Marie chez Élisabeth. La seconde, lorsqu’il est entré dans le Temple pour chercher le Fils de Marie.

Que se serait-il passé si, au lieu de dire à ses parents ce qu’il leur a dit, l’Enfant s’était adressé à Joseph en ces termes : « Fils de Nathan, remets-moi l’épée des rois de Juda. »  

 

TU ES POURRIE ET TU RETOURNERAS À LA POUSSIÈRE

Qu’est-ce donc qui, en définitive, a été révélé à l’Enfant par ce vieillard ? Qu’est-ce que cet homme lui a montré pour que le Fils de Marie renonce à ses projets ? Que lui a-t-il dit ? Pourquoi cet Enfant s’est-il tu et a-t-il renoncé à monter sur le cheval du Fils de David, ce prince vaillant et impétueux qui, selon l’interprétation populaire des Écritures, à la tête de ses armées, devait apporter la paix de Dieu au monde entier ? Pourquoi celui qui était entré dans le Temple, prêt à se révéler et à revendiquer ce qui lui appartenait de droit humain et divin, a-t-il soudainement abandonné ses projets messianiques et est-il parti rejoindre « ses parents » sans dire un mot ?

Que ce vieil homme – dont nous découvrirons l’identité dans la deuxième partie – a révélé à l’Enfant la sagesse que vous connaissez tous par la bouche de l’Église catholique depuis l’époque des Apôtres, cela ne fait aucun doute. Mais il y a eu plus, bien plus encore, cela aussi.

Et la seule façon de découvrir ce qui lui est passé par la tête est de nous mettre à sa place. Mais pas de la manière arbitraire qui nous plaît le plus et qui nous semble conforme à notre nature. Pendant un instant, oublions tout ce que nous avons entendu et mettons-nous à sa place. Pour cela, acceptons la thèse catholique de l’ Incarnation du Fils de Dieu. Adoptons-la à tous les niveaux et poussons-la jusqu’à ses dernières conséquences.

Envisageons la possibilité que cet Enfant ait été le Fils de Dieu en personne. Pas un fils quelconque à notre image et à notre ressemblance, par adoption ; pas même un fils de Dieu à l’image et à la ressemblance des anges que l’on voit dans le livre de Job en présence de Dieu. Non, nous allons partir du principe que cet Enfant était un fils de Dieu à l’instar de celui qui est le Fils unique de son Père, car il a été engendré de son Être. Et qu’en sa qualité de Fils unique, il remplit toutes les exigences que le Credo catholique met sur la table : Lumière issue de la lumière, vrai Dieu issu du vrai Dieu. C’est une possibilité. Possibilité que nous allons examiner dans toute l’étendue de sa portée.

Le premier à avoir envisagé cette possibilité fut Jésus lui-même. Dans sa doctrine, il s’est proclamé Cause métaphysique de la Création, c’est-à-dire la raison pour laquelle Dieu fait toutes les choses, y compris notre univers. De cette position de Fils unique, Jésus a répondu aux Juifs qui lui demandaient son âge : « Il existait déjà avant qu’Abraham », ce qui est logique si l’on considère qu’en tant que Cause métaphysique de la Création, sa présence était nécessaire au Commencement et avant le début de l’ action. Fidèle à lui-même, Jésus a de nouveau proclamé pour lui-même cette condition de Raison métaphysique lorsqu’il a affirmé que « son Père lui montre tout ce qu’il fait ». Quant au fait qu’il nous invite à assister au Spectacle lors des prochains Actes Créateurs, c’est tout simplement accessoire. C’est un élément qui n’a pas sa place ici pour l’instant. La thèse que nous défendons est que lorsque Dieu a inauguré le Commencement et créé les Cieux et la Terre, son Fils unique était à ses côtés et c’est par amour pour Lui qu’il s’est disposé à nous créer, nous, le genre humain.

Tout était parfait. Jusqu’à ce qu’ Adam commette l’erreur de se laisser séduire par la ruse du Serpent.

Indépendamment du dilemme que nous posent la perfection divine et la liberté humaine, ce qui importe vraiment, c’est que le Fils de Dieu a vécu la condamnation d’Adam comme quelque chose qui le concernait directement.

Il ressort des Écritures que Dieu et son Fils ont abandonné Adam et Ève pendant un certain temps. À leur retour, ils ont constaté que le mal était fait. Leur Père a compris tout ce qui s’était passé, a jugé l’affaire et, dans la colère du Juge de l’Univers, a prononcé une sentence contre tous les acteurs. Il jura au Serpent qu’un fils d’Adam se lèverait et lui écraserait la tête. Il condamna Adam et Ève à mourir.

Abasourdi, abasourdi par cette rébellion contre Dieu, son Fils, frère d’Adam défunt, sentit le sang lui monter à la tête et rêva du jour de la vengeance du fils de l’ Homme.

Mais ce Jour de la Vengeance n’était ni pour demain, ni pour après-demain. En réalité, personne ne savait quand il viendrait. Le Fils de Dieu savait seulement qu’au fil du temps, la perte de l’identité de l’Homme que Dieu avait créé ne cessait de s’aggraver. Elle devint si grande, et la haine qui, par sa faute, s’accumulait contre les anges rebelles lui parut si immense qu’avec tout son Être, il demanda à son Père de l’envoyer en personne sur Terre pour affronter le Diable lui-même. Une fois le Diable vaincu, la couronne d’Adam reviendrait au Vainqueur ; et puisque le Vainqueur et le Fils de Dieu ne faisaient qu’un pendant son règne, le genre humain sortirait de l’enfer où il avait été précipité et reprendrait le chemin pour lequel il avait été créé et dont la Trahison l’avait détourné.

Le Fils de Dieu vint donc sur Terre, le sang bouillonnant dans ses veines, prêt à essuyer les larmes de notre monde. Son épée était dans sa bouche, c’était sa Parole. Pour conquérir le monde, il n’avait pas besoin de l’épée de Goliath ; il lui suffisait d’ouvrir la bouche et d’ordonner aux vents de se lever, aux armées de déposer les armes. Il apportait la Paix ; son étendard était celui d’un Salut qui triomphe de la Mort et conduit les hommes à l’Immortalité.

L’immortalité ?

Ai-je dit « l’ Immortalité » ?

« Eh bien oui, mon fils, mais vas-tu te rebeller contre le jugement de ton Père ? » lui dit ce Siméon. « Pour nous sauver, vas-tu te condamner toi-même ? Pour sauver le présent, vas-tu condamner l’avenir ? Certes, ton Père t’a envoyé affronter le Malin et tu lui écraseras la tête, mais si tu brises les murs de notre prison contre le jugement divin, en quoi te distinguera-tu de celui contre qui tu es venu venger la mort de notre père Adam ? Car le jugement de Dieu est immuable : Tu es poussière et tu retourneras à la poussière. Tel est notre sort. Ton Père et Dieu t’ont-ils peut-être dit : « Va leur annoncer la fin de leur captivité ; libère-les et donne-leur l’immortalité à laquelle ils aspirent depuis que je les ai créés » ? Ne vois-tu pas, mon fils, qu’en te laissant emporter par l’amour que tu nous portes, tu t’entraînes toi-même à la perdition et tu entraînes avec toi toute la Création ? Qui d’autre que le Juge de nous tous peut sceller notre liberté ? Mais s’il a donné ce pouvoir à son Fils, alors fais selon ta volonté ».

 

LA PENSÉE DU CHRIST

Que le Fils de Dieu n’avait pas besoin d’être crucifié pour retrouver sa condition surnaturelle, c’est ce que nous ont montré les évangélistes dans l’épisode de la Transfiguration. La Transfiguration dont ils parlent était justement cela, la réponse à cette question si simple. La nécessité de la mort du Christ dont ils parlent dans leurs Évangiles se réfère aux prémisses de la doctrine du royaume des cieux. S’il y avait nécessité de la mort du Christ, ce n’était pas en raison d’une incapacité de Jésus à retrouver sa condition divine. Pour retrouver sa condition divine, Jésus n’avait qu’à le vouloir.

Lorsqu’il revint à Nazareth, ce qui arriva réellement à l’Enfant, c’est qu’il renaquit. Le Fils de Dieu qui s’était fait homme, qui mourait d’envie de grandir et qui ne voyait jamais venir le jour où il s’assiérait parmi les adultes, s’est enfin glissé dans notre peau. Dieu est là-haut et nous sommes ici-bas, et tout le dilemme de l’humanité passe par un pont sur des sables mobiles. Comment connaître la pensée de Dieu ? Comment découvrir son plan de salut éternel ?

Désormais, c’était un homme qui se posait toutes les questions que tous les hommes se posaient et auxquelles aucun ne répondait. Désormais, c’était le Christ qui levait les yeux vers le ciel et regardait Dieu face à face, cherchant à connaître ses pensées. Désormais, c’était le Fils de l’Homme qui reconnaissait son ignorance et regardait Dieu en quête de sa sagesse

Mais tu as douze ans. Et tu as toute la vie devant toi. Et chaque jour où tu te lèves, tu te lèves avec cette croix. Et chaque année qui passe, chaque année qui passe, cette croix te pèse davantage. Et que tu le veuilles ou non, ce poids t’écrasera plus d’une fois.

Tu peux tout faire et ne rien faire ; tu vois le monde autour de toi vivre en enfer et tu ne peux rien faire, alors que tu as le pouvoir de tout faire. Tu peux sauver le Présent et condamner l’Avenir, ou laisser le Présent vivre son Destin et garder ta Liberté pour le moment où le prisonnier sortira de prison. Tu l’attendras de l’autre côté de la porte pour le guider vers un nouveau jour de liberté qui ne s’achèvera jamais. Jusqu’à ce jour, le monde devra suivre son chemin, et jusqu’à ce que ton heure vienne, tu devras sombrer maintes fois dans de profondes dépressions, et tu n’auras personne pour te soutenir, il n’y aura personne à tes côtés avec qui partager ton destin, personne ne te donnera un coup de main, personne ne te tendra la main car personne ne sera avec toi pour savoir ce qui t’arrive et pourquoi tu t’enfonces jusqu’à t’étouffer.

Tu es Jésus de Nazareth, un jeune homme riche, tu as tout ce qu’un homme peut désirer et tu ne prends que ce que tu veux. Tu n’as besoin de rien ni de personne. On t’ouvre les portes partout où tu veux aller ; on t’appelle « seigneur » et ta parole vaut de l’or pour ceux qui font des affaires avec toi. Personne ne connaît ton secret ; une seule femme le connaît. Son mari est mort quand tu avais environ vingt ans, et Cléophas aussi. Il ne reste plus qu’elles, ta mère et sa sœur Jeanne ; elles seules savent qui tu es. Mais aucune ne sait où tu vas, ni quels sont tes projets. Tu es seul. Quand les tempêtes s’abattront sur ton esprit, tu n’auras personne à serrer dans tes bras pour lutter ensemble contre la tempête. Si tu ne deviens pas fou, ce sera uniquement parce que tu es celui que tu es, mais même en étant celui que tu es, tu devras subir la tempête en pleine campagne, sans toit ni abri contre l’eau qui tombera à torrents sous un ciel couvert de ténèbres au-dessus de ton corps mortel. Ce que tu vas faire est d’autant plus amer que la vie que tu mènes est douce.

Pour celui qui meurt de faim, le pain dur a le goût de la gloire, mais si tu donnes ce même pain à celui qui mange des petits pains, il s’y cassera les dents. Les tiens, Jésus, sont habitués à manger le meilleur pain. Ton corps est habitué aux vêtements les plus raffinés. Et tu vas conduire une armée d’hommes vers le même sort que le tien. Ne vas-tu pas sombrer ? Ne seras-tu pas assailli par leurs fantômes dans tes rêves ? Ne te réveilleras-tu pas à genoux dans les déserts, implorant miséricorde ? Ne seras-tu pas tourmenté par les visions de leurs corps mâchés par les bêtes sauvages des cirques romains tandis que tu lèves les yeux vers le Ciel pour demander la fin de la condamnation d’Ève et de ses enfants ? Combien de temps durera pour toi chaque année que tu vivras ? Les vingt années qui t’attendent ne seront-elles pas pour toi une éternité ? Tu les as sous les yeux. Ils sont tous purs. L’un après l’autre, ils sont tous innocents. Leur seul crime est de t’aimer par-dessus tout. Ils t’aiment plus que le temps, plus que l’immortalité, plus que tous les trésors de l’ univers. Tu es leur vie. Et ils sont là, suspendus à leurs croix, acteurs d’un spectacle sanglant, ode à la folie, chantant en l’honneur des larmes que tu as, Jésus, versées pour eux dans le désert, lorsque tu disparaissais mystérieusement et que tu revenais sans dire à personne d’où tu venais ni ce que tu avais fait. Ils ont vu tes larmes et ont adouci ton cœur le jour de leur martyre afin de ne pas éveiller dans ta poitrine le cri de la vengeance. Ne souffriras-tu pas dans ta chair le crime de tes centaines de milliers de petits frères, que tu conduiras à la croix sans qu’aucun délit ne puisse les rendre coupables ? T’aimer sera leur délit. N’imploreras-tu pas la miséricorde de ton Père ? Ne chercheras-tu pas une autre alternative viable ? Et pourtant, le Calice est plein et tu devras le boire jusqu’à la dernière goutte. Un espoir te soutient, mais tu ne peux en parler à personne, tu ne peux partager avec personne la joie infinie dont tout ton être se réjouit lorsque, en regardant celui qui siège sur le trône du Jugement dernier, tu vois, tu contemples, et tu te vois toi-même.

 

JÉSUS-CHRIST

Nous ne savons pas à quel moment de la vie nous franchissons la frontière entre l’enfance et l’adolescence ; ni à quel moment nous avons cessé d’être jeunes pour devenir adultes. Il ne semble pas y avoir de règle générale ; c’est quelque chose que chacun découvre par lui-même et vit à sa manière.

Si tel est le cas entre nous, combien il est plus complexe d’appliquer notre psychologie à quelqu’un comme le Jésus des Évangiles !

Une fois que nous avons adopté la démarche consistant à le voir tel qu’il se voyait lui-même, après avoir expérimenté, dans la mesure où notre compréhension nous le permet, ce qui se passait dans son esprit, poursuivons notre chemin. Il reste encore de nombreux domaines inaccessibles à l’intelligence des siècles passés, et qui, soumis à l’imagination de ceux qui ont voulu y pénétrer, nous sont parvenus déformés, à l’instar de tableaux altérés par les passions des copistes.

Si, à un moment donné, j’ ai laissé libre cours à mes propres passions, le lecteur, en tant qu’être libre, se doit à lui-même de recréer le fil historique à partir des caractéristiques de sa propre intelligence. L’auteur ne peut que désigner l’ horizon et peindre ce qu’il voit de ses propres yeux, et bien que la configuration de l’œil soit la même pour tous, la manière de voir les choses revêt un caractère personnel et intransférable. C’est à partir de cette perspective personnelle et de cette compréhension individuelle que l’auteur recrée ce qu’il écrit ; le lecteur devra les adapter à sa propre manière de rire, de pleurer, de haïr, d’aimer, de comprendre et même d’ignorer.

Revenons donc avec Jésus à la maison de ses parents à Nazareth, et à partir de ce qu’il a découvert, sachant désormais ce qu’il venait de découvrir, la Croix du Christ, sa Croix, essayons d’ouvrir l’horizon de ses souvenirs aux reflets purs de la réalité telle qu’ils l’ont vécue, Lui et les siens.

L’Enfant qui était descendu à Jérusalem était à tous égards, vu par les yeux d’un étranger, un jeune maître d’hôtel. Son cousin Jacques, par exemple. Jacques avait deux ans de plus que son cousin Jésus, et pourtant, alors que ce dernier n’avait encore jamais tenu un marteau ni ne savait ce que c’était que d’enfoncer un clou, Jacques, fils de Cléophas, avait déjà devenu un as, le garçon s’étant pleinement investi dans son rôle d’apprenti charpentier. Joseph, le père de ce garçon grand et surdoué, a dû essuyer plus d’une critique sur sa manière d’élever son fils unique. Il le gâtait, lui disaient-ils.

Nous n’allons pas parler d’ envie ni mettre en scène des passions que nous aurions tous préféré ne jamais avoir connues . Ce qui est certain, c’est que la mentalité des petits villages de toujours a toujours été un vivier de l’ignorance la plus flagrante et la plus ennuyeuse.

Les critiques adressées à José concernant la manière dont il élevait son fils aîné ne disaient rien à Marie et ne pouvaient être prises plus au sérieux qu’il n’y avait lieu, étant donné qui était l’Enfant. Cet Enfant qu’on critiquait était l’héritier de la fille de Jacob. Une grande partie de tout ce que voyaient les Nazaréens autour d’eux appartenait au « petit maître Jésus ». Si ses parents ne voulaient pas qu’il touche aux clous et aux marteaux, qui était-on pour leur en faire le reproche ?

Le fait est qu’à son retour de Jérusalem, cet Enfant a rompu avec le rôle de « petit monsieur » qu’on lui attribuait et s’est attaché à son père avec l’obéissance et la diligence du bon garçon dynamique que tout père souhaite avoir pour fils.

Marie le voyait terminer sa journée, accaparé. De toute sa vie, son Enfant n’avait jamais soulevé une planche, et soudain, il ne cessait de réclamer du travail. Il suffisait que son père ouvre la bouche pour qu’il lui obéisse. Même Joseph le regardait en se disant : « Qu’est-ce qui t’arrive, mon fils ? »

Mais pas seulement à la menuiserie. Si tante Juana avait besoin qu’on lui fasse une commande, le fils de sa sœur était là pour tout ce qu’il fallait. S’il fallait aller à la campagne cueillir des amandes ou moissonner le blé, son neveu Jésus était le premier sur place dès l’aube. Il ne se plaignait jamais, ne répondait jamais, ne disait jamais « non ». Ni à ses proches, ni à quiconque lui demandait une faveur. Comment aurait-il pu ne pas se retrouver surchargé de travail!

C’était comme s’il ne voulait pas réfléchir, comme s’il avait besoin d’oublier quelque chose. Il avait besoin de se consacrer à l’ activité physique. Il avait mal aux bras et ses tendons tremblaient de fatigue, mais il ne disait jamais non et n’abandonnait jamais. Il se levait le premier et se coucha le dernier. Il ne jouait plus avec les enfants du village. Il ne parlait pas non plus, sauf quand on lui posait une question. Le changement fut si brusque, si colossal, si surprenant que sa Mère s’asseyait au bord de son lit pendant que son Enfant dormait, se demandant ce qui se passait dans cette tête. Avant, son Enfant lui parlait, il lui racontait tout ce qui lui arrivait. Depuis leur retour de Jérusalem, son Enfant était devenu une autre personne, il était comme un inconnu pour elle. Pour tout le monde, il était tel qu’il devait être, un garçon obéissant et silencieux qui ne coupait jamais la parole aux aînés ni ne répondait quand on le grondait pour quelque raison que ce soit. Mais pour elle, son Enfant était en train de devenir un inconnu.

Il devient un homme. C’est ce qu’on lui disait. Cela ne lui suffisait pas. Elle savait que, quoi qu’il arrive à son Enfant, cela ne pouvait s’expliquer par l’expérience humaine. N’avait-elle pas vécu l’effondrement de son Enfant à Alexandrie ? Pour ceux qui l’avaient vu assis à la porte de la menuiserie du Juif, la tristesse de l’ Enfant pouvait s’expliquer par un caprice que son père lui avait refusé et qu’il lui avait interdit de redemander. Était-ce aussi simple que cela ?Loin de là! Elle savait que son Fils ne fonctionnait pas comme les autres enfants.

À cette occasion-là, là-bas à Alexandrie, Marie avait trouvé le moyen de se frayer un chemin jusqu’au cœur de son Enfant. Mais cette fois-ci, cela lui semblait tout à fait impossible. La seule chose qu’ elle pouvait faire, c’était de se blottir à ses côtés et de s’endormir en gardant ses rêves, car quelle que soit la raison de ce qu’il traversait, cette fois-ci, son Enfant ne lui ouvrirait jamais la porte de son esprit, ni ne lui permettrait de trouver le chemin de son cœur.

Ce n’était pas qu’il fût triste ou qu’il portât un chagrin si grand que la simple idée de le partager lui semblât impossible à l’Enfant. Elle savait que c’était quelque chose de plus profond ; si profond que même en le regardant dans les yeux, son regard se perdait dans l’étendue des yeux de Jésus sans jamais atteindre l’horizon derrière lequel son Fils cachait sa pensée.

« Qu’est-ce qui t’arrive, mon fils ? », se demandait-elle en son for intérieur, sachant que son Enfant ne lui donnerait jamais la réponse.  

 

LA MORT DE CLÉOPHAS

Cléophas, le père de Jacques le Juste et de ses frères, était un homme béni. S’il est vrai qu’avant la mort, l’être humain revit les années passées en ce monde, les derniers instants du frère de Marie furent heureux.

La seule peine qui aurait pu assombrir ses souvenirs lumineux, c’était que son père soit mort peu après sa naissance ; mais même cette peine ne parvint pas à troubler ses derniers instants. Sa sœur Marie transforma cette absence physique en une présence angélique toujours attentive à son enfant.

À présent qu’il se trouvait à deux doigts de franchir le seuil de la mort, Cléophas pouvait se remémorer en souriant la façon dont sa sœur aînée avait su atténuer l’absence de leur père en le transformant en son propre ange gardien. Comment aurait-il pu douter de l’innocence de sa sœur Marie le jour où sa mère lui avait raconté l’Annonciation ?

Il fut le premier homme au monde à connaître le Mystère de l’Incarnation, et le premier à croire les yeux fermés en la Vierge qui concevrait le roi Messie. Ce fut sa mère qui le prit à part et le lui dit en toutes lettres : « Mon fils, voici ce qui va se passer, ceci, cela et cela, et je veux que tu fasses ceci, cela et cela. »

Cléophas oublia sa femme et ses deux jeunes enfants, sella son cheval, la jument pour sa sœur, et, sans donner plus d’explications que nécessaire à son beau-frère, ouvrit la voie à la Vierge à travers la Samarie.

Mon Dieu ! Comme il était beau, tel un chérubin sur son cheval de feu, le regard d’aigle scrutant l’horizon, l’épée prête et affûtée pour tracer autour de sa Sœur le cercle que le soldat romain inconnu avait tracé autour du grand roi d’Asie. « Si tu franchis la ligne, tu déclares la guerre à Rome ; si tu fais demi-tour, pars en paix. Si tu veux la guerre, tu l’auras. »

Son beau-frère lui donna pour compagnie deux de ses chiens, Deneb et Kochab. Ces derniers spécimens de leur race semblaient avoir été contaminés par la tension de leur jeune frère humain ; Deneb ouvrait la marche, Kochab surveillait l’arrière-garde.

La Vierge serait descendue seule en Judée sans autre protection que la confiance qu’elle plaçait dans le Seigneur par l’intermédiaire de son ange Gabriel. Mais son Cléophas était si beau, la couvrant du manteau de sa foi absolue en son innocence.

Quelque temps avant que ne soit découvert à Nazareth l’état de grâce dans lequel se trouvait la femme du charpentier, état de grâce dont tout le voisinage parlait, arriva à Nazareth un jeune homme de Judée, de Jérusalem même, à la recherche de Joseph. Il apportait un message de Zacharie. Son contenu laissa Joseph bouche bée et pensif. « Élisabeth était enceinte ».

Lorsque, peu après, sa belle-mère se décida à envoyer Marie chez Élisabeth, afin qu’elle l’aide pendant les derniers mois de la grossesse de Jean, Joseph trouva cela naturel. Mais ce qu’il ne trouva plus aussi logique, c’est que ce soit Cléophas qui le devance et accompagne Marie vers le sud. À présent, sur son lit de mort, Cléophas se souvenait avec tendresse de l’air surpris que son beau-frère avait pris en l’entendant, lui, un jeune garçon à ses yeux, prononcer les paroles d’un homme mûr.

« N’en dis pas plus. La conversation est terminée. Ma mère décide, sa fille obéit, et moi, son fils, j’exécute. Jusqu’au jour de ton mariage, ta fiancée est soumise à l’autorité de ma mère. Il n’y a rien d’autre à dire, Joseph. À notre retour, nous nous reverrons. » Joseph resta là à le regarder, avec les yeux de celui qui découvre l’homme dans le jeune garçon et qui s’en réjouit, car c’est ainsi que les choses doivent être.

Zacharie et Élisabeth s’étaient retirés dans leur maison de campagne dans les montagnes de Juda, loin de Jérusalem. Cela faisait déjà quelque temps que le fils d’Abias s’était retiré de la fonction officielle qu’il avait occupée toute sa vie au sein de la hiérarchie bureaucratique du Temple. Et ce n’est que quelques mois auparavant qu’il s’était retiré du Temple lui-même, car le sacerdoce étant à vie et n’ayant pas d’enfants, son service l’obligeait jusqu’à sa mort ou jusqu’à ce qu’une maladie l’en empêche.

En bonne santé et longévif à une époque où l’espérance de vie moyenne d’un homme dépassait à peine la cinquantaine, Zacharie, bien qu’il eût pu mettre le service de son père à la disposition du Temple, préféra rester à son poste sacré jusqu’à ce que la mort ou la maladie l’obligent à se retirer. Et c’est exactement ce qui s’est passé. Car, devenu muet, il ne put plus maintenir cette posture d’inamovibilité qui lui avait valu tant d’ennemis.

La gestion du trésor du Temple incombait aux familles sacerdotales détentrices des vingt-quatre quarts de service. Le président de ce conseil d’administration était le grand prêtre, qui était lui-même élu parmi ces vingt-quatre familles. En règle générale, le siège se transmettait de père en fils. Mais de temps à autre, il arrivait ce qui était arrivé à Zacharie.

Zacharie n’avait pas d’enfants à qui transmettre son siège. La chose naturelle dans ce cas était de mettre le service à la disposition du conseil des saints et d’élire un successeur parmi les familles. Comme on le comprendra, il ne pouvait manquer de se trouver quelqu’un pour mettre sur la table l’argent nécessaire à l’achat de ce poste vacant.

Contre nature et sans besoin, Zacharie s’est fait de nombreux ennemis en refusant catégoriquement de vendre son tour de garde. Personne ne pouvait l’obliger à mettre à la disposition du Conseil le tour de garde de son père. Et il ne l’a pas fait.

Personne n’a jamais su ce que l’ange avait dit à Zacharie, mais les conséquences de cette Annonciation furent miraculeuses pour ses ennemis. Muet, le fils d’Abias fut contraint de mettre son Tour de garde à la disposition du Conseil, de signer sa démission et de se retirer de la fonction.

Zacharie se retira dans la villa que lui et son épouse possédaient dans les montagnes de Juda. C'était une maison de campagne, loin du monde et de son agitation, à laquelle seul Siméon le Jeune, le seul survivant de la lignée des Précurseurs, avait accès. À part Siméon le Jeune, ils ne recevaient aucune visite. La raison ?

Eh bien, la raison était le miracle que vivaient alors les parents de Jean-Baptiste.

Sur son lit de mort, Cléophas se souvint de la merveille qu’il avait vécue le jour où il avait rencontré ses « grands-parents ». Zacharie sautait de joie, et sans les cheveux blancs comme la neige d’Élisabeth, personne n’aurait pu jurer que cette femme avait déjà dépassé la soixantaine. Le garçon lui ressemblait, à lui, son grand-père. Il ne parlait pas, mais il ne cessait de bouger. Un seul autre couple dans toute l’histoire du monde avait vécu un miracle de cette nature : Abraham et Sara, bien sûr.

Depuis le porche de la maison de campagne de ses grands-parents, Cléophas se souvenait avoir regardé l’horizon en se disant : « Qu’est-ce qui t’arrive, Joseph, pourquoi mets-tu tant de temps ? ». Comment redonner vie à la joie de ce jeune garçon lorsqu’il vit Joseph apparaître dans la vallée, galopant à toute allure à travers la plaine ! Les larmes ne lui montèrent-elles pas aux yeux lorsqu’il vit ce géant s’agenouiller aux pieds de la Vierge pour lui demander pardon d’avoir douté de son innocence ?

Le jour où Joseph lui annonça qu’il emmenait Marie et Jésus loin d’Hérode, Cléophas le regarda dans les yeux comme pour lui dire : « Et toi, tu as cru que j’allais rester ici pendant que tu emmenais ma sœur au bout du monde ? ».

Dès la première fois qu’il vit ce grand garçon dégingandé, Cléophas plut énormément à Joseph. Et ils ne se séparèrent plus jamais.

Père d’une famille nombreuse qui semblait ne jamais s’arrêter, Cléophas n’a jamais reproché à Joseph le comportement de son fils Jésus ni la manière dont Joseph l’éduquait. Si son fils Jacques se fendait les poings contre les coins des planches tandis que que son neveu Jésus partait parcourir les collines, Cléophas voyait cela avec les yeux de celui qui, après tout, avait autrefois été le petit maître du Cigüeñal. C’était ainsi que sa propre mère l’avait élevé.

De tous les enfants de Nazareth, Cléophas était le petit prince qui ne travaillait pas et n’avait pas besoin de se donner du mal pour aider la famille. Sa sœur Jeanne se débrouillait toute seule pour s’occuper des champs ; sa sœur Marie dirigeait l’atelier de confection le plus rentable de la région. De temps en temps, la grand-tante Isabelle venait de Jérusalem les bras chargés de cadeaux. Allait-elle oublier l’enfant de la maison ?

Quelle était sa mission dans cette vie ? Profiter de la vie !

Son neveu Jésus lui rappelait tellement lui-même que Cléophas riait en voyant José se débattre tant lorsqu’il devait défendre son Jésus devant ses amis et ses voisins.

Lui aussi, le changement si brusque de son neveu à son retour de Jérusalem le prit par surprise et le laissa émerveillé. Et tout comme sa sœur, lui non plus ne parvenait pas à s’expliquer ce qui se passait dans la tête de son neveu. Le seul qui semblait comprendre l’Enfant, c’était Joseph.

Joseph était le seul à ne pas paraître surpris. Il était le seul à sembler savoir parfaitement ce qui lui arrivait, et, tout comme l’Enfant lui-même, il suivait sa ligne de conduite consistant à ne pas dire un mot à qui que ce soit. Avec sa Mère et son oncle Cléophas, Jésus se sentait mal à l’aise car il lisait dans leurs yeux ce qu’ils pensaient. En revanche, avec Joseph, l’ Enfant se sentait à l’aise. C’était le seul qui ne le regardait pas avec des questions dans les yeux et le seul qui savait s’y prendre avec lui de telle sorte que Jésus en oubliait ses problèmes et redevenait le garçon vif, intelligent et travailleur que tout le monde louait auprès de ses parents.

Oui, bien sûr, Cléophas menait une vie merveilleuse avant de rencontrer Joseph. Mais ce nomade géant, chevauchant son cheval ibérique et errant à travers les provinces du royaume, ses trois chérubins assyriens tirés d’une fresque perdue d’un palais de Ninive, ce nomade a apporté à sa vie ce qui lui manquait : l’image du père, du frère qu’il n’avait jamais eu. Et maintenant, sur son lit de mort, il serait pour ses fils et ses filles le père qui allait leur manquer.

Oui, s’il est vrai qu’ avant de mourir, l’esprit parcourt les années vécues, une à une, Cléophas revécut des années uniques, merveilleuses. La Vierge pour sœur, le roi Messie pour neveu, un chérubin pour beau-frère, une femme merveilleuse qui lui avait donné des fils et des filles, tous en bonne santé, tous robustes.

— Joseph…, commença-t-il sur son lit.

- Frère, intervint Joseph. Tes fils sont mes fils, tes filles sont mes filles. Parmi nous tous, c’est toi qui es en ce moment le bienheureux. Notre père David attend son prince Cléophas au sein de cette lumière qui s’allumera lorsque tu fermeras les yeux. Là-bas, nous nous reverrons, mon frère. Viens me donner la main quand ce sera à mon tour de fermer les miens.

Et il en fut ainsi. Cléophas mourut jeune, comme son père Jacob.

— Tout comme notre père, Jeanne, dans la fleur de l’âge. Tu vas tellement nous manquer, mon frère !, s’écria la Vierge en pleurant.

On l’enterra à Nazareth, dans la tombe de son père Jacob, aux côtés de son grand-père Matán, sur les restes d’Abiud, fils de Zorobabel, fils de Salomon, fils de David.

  

LA MORT DE JOSÈPHE

La vie de Joseph le charpentier s’éteignit peu après celle de Cléophas.

Si l’existence de Cléophas fut belle et digne d’être vécue, celle de Joseph le charpentier fut celle d’un guerrier toujours au bord du précipice, les muscles constamment tendus, les nerfs à fleur de peau, toujours vigilant, toujours prêt à s’adapter au prochain revirement du destin.

« Rien n’est prédéterminé, qui sait ce que demain nous réserve ? Lorsque le livre de la vie tournera la page, on verra alors ce qu’il contient. Et à chaque jour suffit sa peine. »

« Le sort qui revient aux enfants de l’ Esprit est de répondre rapidement au son de la trompette appelant à l’action. »

« La Mort attaque toujours par derrière, mais celui qui lui tient tête lui arrache des mains cet atout appelé l’effet de surprise ».

Les proverbes de cette nature faisaient partie du quotidien de Joseph le charpentier. Zacharie, le futur père de Jean-Baptiste, son précepteur, tuteur, mentor, maître, tout ce qu’il y a de meilleur en une seule personne, a consacré son talent, son génie, sa sagesse, son art, tout ce qu’il avait de meilleur à la formation de l’esprit du jeune Joseph. Grâce à sa patience et à son dévouement, le guerrier intrépide qui coulait dans les veines du jeune Joseph apprit à regarder en face la Mort, et, avec l’éclat dans les yeux du héros qui se sait invincible, jusqu’à l’Enfer lui-même.

Mais ce à quoi son esprit ne s’était jamais préparé, c’était de se retrouver pris dans les filets de Dieu lui-même.

De même, sa conception de toujours concernant la naissance du fils de David était celle, classique et courante : papa, maman, ils se marient, s’unissent, deux personnes différentes ne font plus qu’une, l’appel du sang, le pouvoir de la chair. Se serait-il imaginé que Dieu allait s’immiscer par l’Incarnation de son Fils ? Eh bien, à vrai dire, non ; ce qui s’est passé ensuite, il ne l’avait jamais imaginé.

En repensant au passé, en revivant ces jours-là, Joseph le charpentier riait de bon cœur.

Cette fois-ci, le guerrier avait atteint l’autre rive du champ de bataille. Autour de son lit de mort, ses neveux et ses proches pleuraient l’adieu au chérubin qui n’avait jamais baissé la garde, la mort du héros qui ne s’était jamais déparé de son casque et de son armure. Il s’apprêtait déjà à rendre son âme.

Tous croyaient déjà que ses forces avaient atteint leur terme, que son souffle s’évanouissait dans les lointains entre le Ciel et la Terre, lorsque José le Charpentier sortit de son sommeil. Ce fut le souvenir de la réponse qu’il avait donnée à son maître Zacharie le jour où Élisabeth leur avait annoncé la nouvelle du vœu de la Vierge qui le réveilla.

« Que la volonté de Dieu soit faite. Mon peuple attend ce jour depuis mille ans, je peux bien attendre dix », dit Joseph.

Ô Dieu, quel tournant inattendu tu as donné à la vie de ton serviteur !

Le jeune Joseph grandit en rêvant du jour où il verrait naître de son épouse le roi Messie, le maître de l’épée des rois, le légitime détenteur des deux rouleaux messianiques.

Ses frères et sœurs ne comprenaient pas que leur Joseph ne se marie pas à l’âge où tout le monde avait coutume de le faire. La vie était brève. L’existence, très dure. À ce stade de l’ histoire, personne ne pouvait se permettre le luxe de laisser passer les années à la manière des patriarches, qui se mariaient à partir de quarante ans. Beaucoup étaient déjà grands-parents à seulement quarante ans. Qu’attendait donc le chef du clan des charpentiers de Bethléem pour choisir une femme et les honorer tous d’un sang nouveau ?

Joseph le charpentier gardait le silence. Il répondait à ses frères par le silence de celui qui semblait, contrairement aux autres mortels façonnés d’argile, avoir été forgeé dans le fer.

Loin de sa poitrine n’abritait pas un cœur de pierre, mais tu ne lui as pas laissé, ô Dieu saint, d’autre choix que d’adopter cette attitude pour le bien de tous, car si la moindre nouvelle du complot davidique qui se tramait dans son dos était parvenue aux oreilles des assassins d’Hérode, combien de temps ce serpent aurait-il mis à ordonner la mort de tous les frères de ton serviteur ?

Joseph le charpentier sortit de son sommeil en revivant ce jour inoubliable, le jour où il s’était rendu chez sa belle-mère Anne pour lui demander des explications sur la rumeur qui avait scandalisé tout le monde à Nazareth.

Que se passait-il ?

Qu’est-ce qui parvenait à ses oreilles ?

Les voisines lui lançaient des allusions accablantes.

« Comment appellerez-vous l’ enfant, monsieur Joseph ? Car ce sera un garçon. »

Le Charpentier finit par se sentir piqué au vif ; il cessa de tergiverser et alla directement parler à sa belle-mère.

La veuve, qui attendait sa visite, alla lui ouvrir la porte.

La mère de la Vierge s’était préparée pour cette rencontre.

Elle l’avait redoutée. Elle l’avait souhaitée. Elle en rêvait, elle soupirait après lui, elle tremblait en pensant à lui.

Serait-elle à la hauteur des circonstances ? La grâce qui émanait de l’innocence de sa fille lui aurait-elle été transmise, à elle, sa mère ?

En tant que mère, elle était tout à fait prête à arracher les yeux de quiconque prononcerait le mot « adultère ». Son gendre Joseph était un saint, un homme d’une grande bonté, mais quel homme ne serait pas scandalisé en apprenant que sa femme était enceinte par l’œuvre du Saint-Esprit ?

Le cœur battant à tout cœur, la veuve ouvrit la porte à son gendre.

« Assieds-toi, mon fils », lui dit-elle. « C’est un grand jour pour toutes les familles de la terre. »

Quelle façon de mettre les choses sur le tapis !

Le charpentier s’assit. Quant à ouvrir la bouche, il ne le fit pas. Il n’en aurait d’ailleurs pas eu besoin. Son regard disait tout.

Certes, peut-être que mille images valent moins qu’une parole de Dieu, et qu’une image vaut plus que mille paroles d’homme. Dans cette situation précise, la mère de la Vierge face à l’homme directement concerné par l’Incarnation du Fils de Dieu par l’œuvre et la grâce du Saint-Esprit, ni les mots ni les images ne semblaient suffisants à cette mère prise dans les filets d’un Dieu qui ne demande à personne la permission de s’immiscer dans la vie des créatures qu’Il façonne à partir de l’argile.

Les regards suffisaient. Les regards disaient tout.

La veuve savait pourquoi son gendre était venu, et son gendre savait qu’elle savait pourquoi il était venu. La question était de savoir qui allait briser la glace.

La mère de la Vierge, inspirée d’une part par l’amour infini qu’elle portait à sa fille, et d’autre part par la sagesse du Saint-Esprit lui-même, s’écria :

« Mon fils, crois-tu que Yahvé est Dieu ? », lança-t-elle à son gendre sans lui laisser le temps de dire un mot. Elle savait bien qu’une entrée en matière de ce genre était la dernière chose à laquelle son Joseph aurait pu s’attendre.

Le Charpentier ne bouga pas d’un poil. Un homme de glace aurait fait plus de vagues que le Charpentier à ce moment-là.

En effet, il connaissait déjà sa belle-mère Anne, il savait quelle empreinte avait marqué l’âme de cette femme. Zacharie l’avait élevé, lui, Joseph ; mais c’est de ses propres mains, Élisabeth, la femme de son Maître. Ainsi, si ce que faisait la veuve de Jacob de Nazareth, c’était défendre sa fille Marie – et c’était sans aucun doute le cas –, la mère de la Vierge prenait un bon départ. On verrait bien à quoi aboutirait toute cette philosophie.

La mère de la Vierge, sans perdre son sang-froid ni se laisser déstabiliser par le sérieux de pierre de son gendre, poursuivit :

« Pardonne-moi, homme de Dieu, de franchir cette porte, mais les événements m’y obligent. Je veux dire, crois-tu qu’il y ait quelque chose d’impossible pour Dieu ? ». Puis elle resta là à regarder son gendre comme si, à cet instant, le mystère des yeux de Dieu s’était révélé à elle et lui permettait de lire dans les pensées de Joseph le Charpentier.

Un autre homme aurait perçu ce regard comme une forme d’intimidation. Le Charpentier le soutint sans bouger d’un muscle.

Même s’il n’avait pas encore compris où sa belle-mère voulait en venir, Joseph resta assis tranquillement. Il était venu chercher un seul mot, un « oui » ou un « non ». Et c’est tout. Et il n’allait pas quitter la maison sans avoir obtenu ce « oui » ou ce « non ». Sa femme était-elle en état de grâce ? C’était tout ce qu’il voulait savoir.

La mère de la Vierge avait l’avantage, elle savait que son gendre José ne bougerait pas d’un pouce tant qu’ elle ne lui aurait pas donné ce « oui » ou ce « non ».

La vérité, toute la vérité et rien que la vérité, c’était un « oui », un « oui » merveilleux, un « oui » divin, un « oui » éternel, infini, un « oui » sans réserve, indescriptible, inexplicable.

C’était aussi un « non », un « non » total, un « non » sans concessions, sans discussion d’aucune sorte, un « non » profond, non négociable, la vie du Messie dans une main, la mort du Fils de David dans l’ autre main.

Que choisirais-tu, mon ami ? Opterais-tu pour la moquerie, rirais-tu au nez de Dieu, refuserais-tu à Dieu le pouvoir d’accomplir cette Œuvre extraordinaire, surnaturelle ?

Mon ami, tout n’est que néant lorsque tout est insuffisant. Mais si la créature refusait de reconnaître son Créateur et le réduisait à son niveau d’intelligence naturelle, l’œuvre extraordinaire consisterait à sortir un tel âne du puits des insensés.

Les dés – car la grâce souffle dans le sens du vent – attendent toujours le prochain coup. À chaque homme et à chaque femme revient le tour de donner sa réponse. De s’affirmer dans le « oui » ou dans le « non ».

Si tu avais tout le bien dans une main, et tout le mal dans l’autre, pour laquelle des deux te déciderais-tu ?

Joseph le charpentier a eu en son temps les dés de la fortune du Fils de Marie entre ses mains. Jamais dans l’ histoire de l’univers un homme n’a traversé une épreuve pareille ou semblable. Sa décision allait changer l’avenir du monde. Son « oui » ou son « non » allait faire aboutir ou faire échouer tout le plan de salut universel de son Créateur.

De ses lèvres, cependant, la mère de la Vierge ne pouvait attendre que des paroles de sagesse. Avec cette force et ce courage propres à une fille d’Ève, la mère de la Vierge poursuivit sa révélation

« Voyons voir, homme de Dieu. Imagine que le Seigneur te mette au défi de lui faire passer une épreuve. Oui, exactement comme ça. Imagine que notre Seigneur t’offre la possibilité de le mettre au défi, toi-même, de te prouver qu’Il est vraiment Dieu, pas seulement en paroles et parce qu’Il peut faire quelques tours de plus que les magiciens du Pharaon.

Supposons que cela ne te suffise pas de croire sur parole qu’Il est Dieu, et que tu veuilles, que tu aies besoin de Le voir de tes propres yeux. Tu veux voir Sa toute-puissance et Son omniscience, tu veux les voir à l’œuvre, surmontant l’obstacle le plus difficile qui soit, vainquant l’épreuve la plus grande qui puisse te venir à l’esprit.

Homme de Dieu, je sais bien que ta foi est plus solide que le roc, que sans voir, tu te contentes et te suffis de la Parole qui voyage de bouche en bouche à travers le firmament des siècles pour croire en la Vérité de notre Seigneur. Cependant, accorde-toi cette opportunité. Réponds-moi sans préjugés. Dis-moi : quelle épreuve imposerais-tu à Dieu pour qu’il s’investisse pleinement ? Quelle épreuve lui lancerais-tu qui soit digne de sa toute-puissance et qui l’oblige à mettre sur la table toute son omniscience ? Mon fils, ne te retiens pas, ne laisse pas ta langue collée au ciel de ton cœur par crainte de ne pas trouver les mots. Ose, défie ton Créateur, car tu le mérites, pour tant de souffrances, tant de douleur et tant de cruauté que nos pères ont endurées. Que étions-nous, mon fils, avant que l’Esprit de Dieu ne plane au-dessus des eaux de nos mers ? Des animaux dépourvus d’intelligence. Puis, un jour, nous avons été aimés par notre Créateur et il nous a fait don de la parole. Or, ne te prive pas de ce don, parle, lève la tête vers le Tout-Puissant, dépose ton âme à ses pieds, demande-lui d’accomplir une œuvre extraordinaire, unique, irremplaçable, merveilleuse, à la mesure de son Grand Esprit, qui étanche ta soif de connaissance et ta faim de sagesse. Il est là pour toi. Demande-toi quelle épreuve tu imposerais à ton Créateur, une seule et unique, saint Isaac ; mais une qui remplisse ton âme d’un bonheur infini et ton être d’une joie éternelle. Allez, ne sois pas timide ». Et la mère de la Vierge se tut.

Même si cela vous semble étrange, Joseph le charpentier restait toujours aussi stupéfait. Il était venu chercher la réponse à quelque chose d’aussi simple que la vérité sur la rumeur concernant l’état de grâce dans lequel on disait que se trouvait son épouse, et voilà que sa belle-mère lui sortait une discussion théologique en bonne et due forme.

Joseph la regarda fixement, essayant de deviner ce qui se passait. Était-ce un « oui » ou un « non » ?

Sa belle-mère profita de cette confusion pour pousser sa Révélation un peu plus loin.

« Mon fils, réponds-moi », le supplia-t-elle. « Ne me mens pas et ne reste pas silencieux par crainte d’offenser le Seigneur. Dis-moi la vérité : oserais-tu défier ton Dieu ? Ou bien te retiendrais-tu et ne ferais-tu pas un mot par crainte d’offenser ton Créateur ? »

Sans s'accorder un instant de répit, la Veuve reprit son souffle. Elle retourna aussitôt sur le champ de bataille.

« Homme de Dieu, je sais bien que je te prends au dépourvu ; mais accorde-moi ces quelques minutes de ta vie. Je te le demande à nouveau : quelle épreuve imposerais-tu à Dieu ? Ou disons-le plutôt ainsi : quelle serait, selon toi, la plus grande épreuve qu’un homme puisse imaginer pour un Dieu ? Par exemple, tu veux qu’Il te prouve une fois pour toutes qu’Il est le Dieu de la Vérité, qu’Il ne s’est pas attribué Lui-même la gloire de l’Être Incréé. Veux-tu qu’Il efface toutes les étoiles du ciel ? Veux-tu que le soleil ne se couche jamais ? Veux-tu que les ânes volent ? Veux-tu que les baleines marchent ? Je ne sais pas, que veux-tu ? N’importe qui peut devenir empereur. Midas, tous ceux qui en sont capables. Ne demande pas à Dieu des choses qu’un homme peut faire. Tu vas le mettre au défi avec une œuvre extraordinaire, supérieure ; tu vas lui présenter une tâche à laquelle même Hercule, au sommet de sa gloire, n’aurait pas pu s’attaquer. Tu me suis ? … Et qu’est-ce que je voulais te dire ? Ah oui, tu vois, ce qui m’inquiète, c’est que, connaissant la nature des hommes, es-tu sûr qu’une fois les étoiles effacées du ciel, tu ne chercheras pas une explication naturelle à un phénomène aussi divin ? Face à un Soleil figé au sommet du firmament, je suis sûre que vous, les hommes, ne vous creuserez pas la tête pour lui trouver une cause naturelle qui vous semble plausible ? ».

Après avoir renvoyé la balle dans le camp adverse, la veuve de Jacob de Nazareth se tut. Joseph le charpentier n’entra pas dans le jeu.

Je dirais que quiconque l’aurait vu à ce moment-là, assis face à sa belle-mère, aurait juré que cet homme de Dieu avait de la glace à la place du sang dans les veines.

Joseph le charpentier ne bougea pas d’un sourcil. Le regard figé sur sa belle-mère, il ressemblait davantage à une statue de pierre qu’à un être de chair et d’os.

La veuve soutint son regard. Elle savait très bien que son gendre ne dirait pas un mot ; ce n’était pas pour rien que le mari de sa fille était à l’image du mari de sa tante Isabelle.

Inspirée par l’amour si grand qu’elle portait à sa fille, la veuve fit comme si le silence de José était une reconnaissance de la valeur de l’idée mise sur la table.

José, qui commençait à s’émerveiller de la tournure que prenait la conversation, agrémenta son silence de ces premiers mots :

« Dites-le-moi, mère. Pourquoi aurais-je refusé à mon Créateur la gloire de son Bras ? ». Puis il se tut.

La mère de la Vierge franchit le pas décisif. Le moment était venu.

« Mon fils. Je ne suis pas un homme. »

Elle avait fait un pas en avant, certes, mais dans la direction qui lui convenait.

« Je ne sais pas comment vous pensez, vous les hommes », insista-t-elle. « J’ai été créée à partir d’une côte de l’homme. Ce qui, pour un homme, peut être la plus grande épreuve de l’Univers, ne l’est peut-être pas autant aux yeux d’une femme. La seule chose que je me demande, c’est : aux yeux d’une femme, peut-on imposer à Dieu une épreuve plus grande que de concevoir sans l’intervention de l’homme ? Je veux dire, pas à la manière de ces fils de Dieu qui ont couché avec les filles des hommes et ont eu une descendance. Tu sais bien que chez les Grecs, les Romains et les barbares, leurs dieux couchaient avec leurs femmes et leur donnaient des héros, le dernier en date étant Alexandre le Grand lui-même. Non, mon fils, je te parle d’autre chose. Qu’une Vierge donne naissance à un Enfant sans avoir connu d’homme. »

C’est alors que Joseph le charpentier écarquilla les yeux. Que lui laissait-elle entendre, sa belle-mère ? Où voulait-elle l’emmener avec ce détour métaphysique ? Était-elle en train d’envelopper le « oui » qu’elle était venue chercher dans une sorte de nœud théologique impossible à dénouer ? Le sujet était si ahurissant que Joseph resta immobile.

« Mon fils, penses-tu qu’une épreuve pareille dépasserait les limites du Pouvoir Divin ? » La veuve continua d’attaquer sans laisser le temps à son gendre de préparer sa stratégie de contre-attaque.

Quoi qu’il en soit, son gendre prit enfin la parole. « Non. Jamais », dit-il d’un ton grave.

Et aussitôt, il reprit son rôle de gendre, complètement désorienté par les détours que prenait sa belle-mère pour répondre à cette question si simple et concise qu’il était venu chercher : oui ou non.

Cela ressemblait à un « oui », mais c’était en réalité un « non ».

Apparemment, on lui enrobait ce « oui » de sucre pour que la pilule des événements ne lui soit pas trop amère. Mais l’idée avec laquelle sa belle-mère le mettait au défi lui semblait si fantastique que son corps refusait de partir sans avoir d’abord entendu de ses propres oreilles la conclusion de l’argument que l’on était en train de lui concocter.

« Je n’en attendais pas moins de toi, mon fils », interrompit le fil de ses pensées cette mère prête à défendre sa fille bec et ongles. « Maintenant, faisons un pas de plus en avant. Le Seigneur relève ton défi. Le Seigneur va te donner la preuve que tes os attendent avec impatience : il va faire en sorte qu’une Vierge conçoive un fils par l’œuvre et la grâce du Saint-Esprit. Te souviens-tu, mon fils, de la prophétie ? Je sais que oui.

— Le prophète Isaïe dit au roi Achaz: « Demande à Yahvé, ton Dieu, un signe dans les profondeurs du shéol ou là-haut dans les cieux. »

- Et Achaz répondit : « Je ne le lui demanderai pas, je ne veux pas tenter Yahvé. »

-Alors Ésaïe lui dit : « Écoute donc, maison de David : vous ne vous contentez pas encore de tourmenter les hommes, que vous tourmentez aussi mon Dieu ? Le Seigneur lui-même vous donnera pour cela le signe : voici que la vierge enceinte enfantera, et elle l’appellera Emmanuel. »

La veuve interrompit son discours et plongea son regard au plus profond de l’âme de Joseph.

Le charpentier n’en croyait toujours pas ses oreilles. Lui disait-on que le Signe s’était produit ? La veuve était-elle devenue folle ou voulait-elle le rendre fou, lui ?

Comme si elle lui lisait dans les pensées, la veuve reprit le sujet.

« Mon fils, tu te dis : « Allons droit au but, madame. » Et je te demande de ne pas t’impatienter. Nous ne parlons pas d’une chose insignifiante, c’est la gloire de l’Éternel qui est en jeu. Fais preuve de patience. Si, en courant trop vite, l’athlète ne voit pas les panneaux, les ignore et atteint la ligne d’arrivée par un chemin non balisé, alors qu’il aurait de toute façon gagné s’il avait emprunté la piste officielle, le jury lui remettra-t-il la couronne de laurier ? N’est-ce pas ? En effet, mon fils, l’Éternel est déjà en mouvement, à la recherche de la Femme, de la Vierge dans le sein de laquelle prendra corps son Signe. Je te le demande : sur quelle bienheureuse Dieu fera-t-il reposer son Bras ? Sur quelle femme unique et exceptionnelle parmi toutes les filles de David le Très-Haut étendra-t-il le manteau de sa Gloire ? Laquelle aimera-t-Il comme on aime l’épouse unique et adorée ? Tu me diras que, tout bien considéré, le Très-Haut Lui-même l’engendrera et la prédestineront dès le sein de ses parents pour qu’elle soit la Mère. Et tu auras raison. Ou bien ne devance-t-Il pas celui qui demande en l’engendrant pour qu’il puisse formuler cette demande ? C’est l’Omniscience du Seigneur qui anime toute âme qui respire en sa présence. N’est-ce pas son Esprit qui est la source inspirant chaque parole qui parvient à son oreille ? Bien sûr que oui, mon fils. Il ouvre la bouche de celui qui demande : « Qu’une Vierge enfante sans l’intervention d’un homme ! » Le Seigneur sourit. Il ouvre la bouche et dit : « Qu’il en soit ainsi, je vais vous épater tous en accomplissant une œuvre dont on se souviendra à jamais : le fils d’Ève naîtra de cette Vierge. C’est déjà fait, mon fils. Dis-moi maintenant, parmi toutes les femmes, quelle femme le Très-Haut choisira-t-il pour être cette Vierge bienheureuse ? »

L’espace d’un instant, Joseph le charpentier crut avoir déjà entendu tout ce qu’il était venu chercher, mais l’ idée que sa belle-mère lui présentait était si incroyable qu’ il resta figé sur place.

Que lui disait donc la veuve, que sa fiancée était en état de grâce par l’œuvre et la grâce du Saint-Esprit ?

La mère de la Vierge ne lui laissa pas le temps de trop réfléchir.

« Mets-toi à ma place, mon fils. Dieu annonce quel sera le Signe par lequel Il manifestera la Gloire de son Fils devant toute la création. Dès le sein de ses parents, Il forme le couple qui portera dans ses bras l’Enfant né de la Vierge. Mais il faut maintenant surmonter un problème, il faut franchir un dernier obstacle. Oui, mon fils, l’ orgueil masculin. Laisses-tu l’orgueil masculin aveugler ton intelligence ? »

Joseph comprit enfin l’argument de sa belle-mère.

« Tu veux dire, mère, que cela s’est produit ? »

« Ne tire pas de conclusions hâtives, mon fils. Laisse-moi te rappeler le chemin parcouru jusqu’ici. Mieux encore, considérons cela sous un autre angle. Qu’a dit plus tard le Prophète en parlant de l’Enfant né de la Vierge ? :

« Un Enfant nous est né, un Fils nous est né, sur les épaules duquel repose la souveraineté, et il sera appelé Prince de la paix, Conseiller merveilleux, Dieu puissant, Père éternel… ».

« Qu’est-ce qui est né, dis-tu, mère ? » l’interrompit-il. Pour la première fois, Joseph le charpentier bougea, laissant transparaître que sa patience était à bout. La mère de la Vierge reprit l’ attaque avant de perdre sa proie.

« Ne laisse pas l’orgueil masculin aveugler ton intelligence, mon fils. Car s’Il ne trompe ni ne ment et tient toutes ses promesses, que dirons-nous ? Que les prophètes d’Israël étaient tous des menteurs et des imposteurs ? Que, dans le seul but de se glorifier eux-mêmes, ils ont écrit les Saintes Écritures sans autre intention que de réciter de la poésie ? À toi de me le dire. J’attends ta réponse ».

Joseph le charpentier suivit le raisonnement. Il se dit que, vue sous cet angle, la veuve avait tout à fait raison. Soit son peuple était une nation d’imposteurs dotés d’une capacité infinie à se tromper eux-mêmes, soit, puisque l’Enfant n’était certainement pas né, il ne pouvait y avoir de Naissance. Jusque-là, tout allait bien. Ce qui lui restait en travers de la gorge, c’était la conclusion que la mère de son épouse lui présentait. Elle lui disait que la Vierge était sa Marie. Elle ne le lui avait pas encore dit en ces termes, mais il était clair que tout ce discours avait pour but cette déclaration finale.

Aussi vive qu’on puisse l’être, inspirée par la foi, sa belle-mère coupa court à ses pensées. On aurait dit que, plus qu’ inspirée, elle était divine. Elle lisait dans ses pensées plus vite qu’il ne les lisait lui-même. Profitant de l’occasion, la mère de la Vierge entra dans le vif du sujet.

« Ma fille, ton épouse, est l’Élue qui concevra dans son sein l’Enfant qui devait naître de cette Vierge dont nous a parlé le Prophète. Toi, Joseph, tu es l’Homme. »

L’espace d’un instant fugace, Joseph fut sur le point de se lever et de mettre fin à cette conversation inoubliable par un « ça suffit ». Mais il resta assis. Sa belle-mère poursuivit.

« Devant toi, mon fils, Dieu a ouvert deux portes. Ces deux portes resteront ouvertes devant les générations qui nous succéderont lorsque toi et moi ne serons plus qu’un souvenir dans la mémoire des siècles. L’une est celle de la foi, l’autre celle de l’incrédulité. Si tu choisis cette dernière, tu agiras comme celui qui défia son Dieu et qui, en découvrant que la Vierge choisie pour lui montrer Sa Gloire était sa propre femme, se rebella contre Celui qu’il avait lui-même défié. Mais je sais que tu ne feras pas cela. Mon fils, je suis devant tous le témoin de l’ innocence immaculée de ma fille. Son ange te sortira des ténèbres du doute qui t’envahit. L’autre, mon fils, est la porte de la foi. Mon cœur me dit que tu choisiras celle-ci. Et que tu courras à la rencontre de la Mère du Messie que notre peuple attend depuis tant de millénaires. »

Inexplicablement, sur son lit de mort, Joseph le charpentier esquissa un sourire. Y a-t-il plus belle mort que celle de la créature de Dieu qui fait ses adieux à ce monde avec un sourire aux lèvres ?

Or, alors que tous ses neveux et ses proches croyaient que d’un instant à l’autre Joseph allait fermer les yeux pour toujours, celui-ci se redressa et les supplia tous de sortir et de le laisser seul avec sa femme et son fils. Une fois partis, seuls tous les trois, Joseph respira et se mit à parler.

« Femme, ma bouche est restée scellée jusqu’à ce jour pour des raisons que tu comprendras toi-même à la fin de ces paroles que plus rien ne m’empêche désormais de porter à ta connaissance et à celle de ton Fils.

Mon fils, que dirai-je à mon Seigneur ? Mon âme est devant mon Dieu. Je pars à la rencontre de mon Juge, devant qui je devrai rendre compte de ma vie. Mais il y a quelque chose que tu dois savoir avant que je ne quitte ce monde.

Ta Mère t’a déjà parlé de ses grands-parents, Élisabeth et Zacharie, que tu n’as pas connus et à qui ta Mère et moi devons tant. Sois patient avec moi en cette dernière heure et souviens-toi de mes paroles le Jour venu.

Par où commencer ? Comment t’ouvrir la porte de la connaissance des hommes et des femmes qui ont mis leur vie aux pieds de leur Dieu afin que ta Lumière se lève sur les ténèbres ? Si je ne t’ai jamais fait part des faits que je te révèle aujourd’hui, c’était en pensant à ton bien. Ne m’en veux pas de t’avoir tenu à l’écart de l’histoire de ces hommes et de ces femmes qui ont vécu leurs jours sur le fil du rasoir, la tête ne tenant qu’à un fil chaque jour de leur vie, afin que ta Venue s’accomplisse. Tu sauras, mon fils, ce que tu devras faire lorsque ton Père Éternel prononcera : « Que ton Jour s’ouvre ».

 

 

LE CŒUR DE MARIE

 

 

 

 

Réponds-toi toi-même : pourquoi les apôtres, alors qu’ils avaient la Mère de Jésus parmi eux, se sont-ils contentés d’écrire exclusivement sur ce qu’ils avaient vu et entendu chez Jésus lui-même et à son sujet ? N’avaient-ils pas à cœur de connaître et de transmettre aux chrétiens l’histoire de leurs pères et de leur maison, afin de démentir dès le départ les fables qui seraient inventées à ce sujet après leur départ ? En effet, la Mère a gardé ce trésor dans son cœur, et en s’en allant, elle a emporté avec elle, dans le monde d’où venait son Fils, cette histoire. C’est pourquoi l’Apôtre dit : « Qui montera au Ciel ? »

Voici le trésor que Marie a gardé dans son cœur, cette histoire t’émerveillera. Ne manque pas l’occasion de voir la VÉRITÉ de tes propres yeux.

AMAZON ÉDITIONS