HISTOIRE DIVINE DE JÉSUS CHRISTLIVRE PREMIERLE SACRÉ COEUR DE NOTRE-DAME MARIE DE NAZARETH
CHAPITRE DEUXIÈMEJE SUIS L'ALPHA ET L'OMÉGA« Voici, je viens bientôt. Heureux celui qui garde les paroles de la prophétie de ce Livre. Et moi, Jean, j’ai entendu et vu des choses. Quand je les ai entendues et vues, je me suis mis à genoux pour me prosterner aux pieds de l’ ange qui me les montrait. Mais il me dit : « Ne fais pas cela, car je suis ton compagnon de service, ainsi que celui de tes frères les prophètes et de ceux qui gardent les paroles de ce Livre ; adore Dieu. » Et il me dit : « Ne scelle pas les paroles de la prophétie de ce Livre, car le temps est proche. Que celui qui est injuste persiste dans ses injustices, que le stupide persiste dans sa stupidité, que le juste pratique encore la justice et que le saint se sanctifie davantage. Voici, je viens bientôt, et avec moi ma récompense, pour rendre à chacun selon ses œuvres. JE SUIS L’ALPHA ET L’OMÉGA, LE PREMIER ET LE DERNIER, LE COMMENCEMENT ET LA FIN. Heureux ceux qui lavent leurs tuniques pour avoir accès à l’arbre de vie et entrer par les portes qui mènent à la Cité. Dehors les chiens, les sorciers, les fornicateurs, les meurtriers, les idolâtres et tous ceux qui aiment et pratiquent le mensonge. Moi, Jésus, j’ai envoyé un ange pour vous attester ces choses concernant les Églises. Je suis le rejeton et la postérité de David, l’ étoile brillante du matin. Et l’Esprit et l’Épouse disent : « Viens. » Et que celui qui entend dise : « Viens. » Et que celui qui a soif vienne, et que celui qui le souhaite prenne gratuitement l’ eau de la vie… Amen »
1 La saga des restaurateurs
À cette époque (Ier siècle av. J.-C.), Dieu suscita parmi son peuple un homme qui lui plaisait. Issu de la lignée d’Aaron, le prêtre, cet homme nommé Abias était le seul citoyen de tout Jérusalem capable de se dresser devant le roi, de lui barrer la route, de lui couper la parole et de lui dire en plein visage toute la vérité sur ses actes et sa manière de gouverner. L’Asmonéen — Alexandre Jannée était son véritable nom — regardait cet Abias, les yeux perdus à l’horizon, la pensée rivée sur l’une des pages du livre dont cet homme de Dieu semblait s’être échappé, peut-être celles du livre de Néhémie. L’une de ces pages sur les rois et les prophètes que les enfants d’ Israël aimaient tant et que leurs pères leur racontaient avec des accents épiques dans la gorge, la voix en résonnant de l’écho de tambours lointains annonçant des exploits guerriers, quand les héros d’autrefois, Samson et Dalila, les trente vaillants du roi David et son arpège aux cordes de poils de chèvre, Élie le voyant volant sur le dos des quatre chevaux de l’Apocalypse, l’un de feu, l’autre de glace, un autre de terre et le dernier d’eau, les quatre chevauchant ensemble dans le vent des siècles à la poursuite du Messie qui devait être baptisé dans les eaux mêmes du Jourdain qui s’étaient fendues en deux pour laisser passer un prophète chauve. L’holocauste des nations perdues sous les cendres de l’apocalypse inscrites sur le mur, les guerres de la fin du monde des poètes morts, les histoires interminables des rêves des villes éternelles, les visions des druides sur une Babylone en pleine construction d’un escalier vers le ciel, des Hercule mis au monde par une louve au lait lait, ruines de cités philistines sans nom ni patrie à la recherche du paradis perdu, l’utopie des prostituées égyptiennes allaitant des Hébreux plus vieux que Mathusalem, le héros d’Ur la Sombre proclamant sa divinité sur l’autel des barbares du Nord, le sud à l’est de l’Éden, l’ouest à la droite du fleuve de la vie, quand la mort avait un prix, au commencement des temps, à l’aube des siècles. Il était une fois un échanson qui conquit un empire. Il était une fois un déluge universel, une arche sur les eaux qui recouvraient le monde. La passion d’être, le fait d’être, l’actualité d’hier toujours présente, omniprésente, omnisciente, encore des guerres de la fin du monde, encore des héros de fer, de nouveaux maîtres de l’univers, l’avenir, c’est demain, la vérité appartient à l’élu, l’élu est le vainqueur, à moi ceux de Yahvé !, j’ai le coin de ton manteau empalé sur la pointe de mon épée, roi, seigneur. Il faut plus qu’une couronne pour être roi, plus que trois bras pour être le plus fort, le passé, c’était hier, aujourd’hui, c’est demain, les anges ne boivent ni ne mangent jamais mais parfois ils s’accouplent avec des femmes humaines et engendrent une progéniture malfaisante, la semence du diable, quand les héros étaient des demi-dieux et les demi-dieux des monstres à deux têtes imposant leur loi de terreur. Et cela continue de faire resurgir des noms, et des époques. Ah, ces mythes et légendes du peuple qui est sorti de la mer, s’est répandu à travers la Palestine biblique et a bouleversé l’histoire du monde avec son séisme de tribus en mission sacrée ! Quel enfant à Jérusalem ne connaissait pas ces bandes dessinées de l'époque de María Castaña ! « Goliath arrive », disaient les grands-parents aux enfants quand ceux-ci se comportaient mal et qu’ils voulaient leur faire peur. L’Asmonéen se moquait de ces histoires
pour enfants et riait au nez de ses grands-parents des fantômes du passé.
Lui, il était bien réel, son prophète Abias était bien réel. À quoi avait bien pu servir à quiconque le
rêve du royaume messianique ? Où les avait-il menés, encore et encore, ce désir
de le concrétiser ?
« Et ils veulent encore réessayer une
fois de plus ! C’est de la folie », pensa l’Asmonéen.
Les hommes du roi de Jérusalem, tous des chiens de guerre, tous des soldats de fortune de la Palestine obscure et profonde au service de l’Abomination désolatrice, tous regardaient le dernier prophète hébreu avec des yeux transpercés par la rage. Même si l’Asmonéen trouvait cela amusant, son propre prophète de malheurs, il est vrai que lui aussi changeait de visage chaque fois qu’Abias lui lançait ses oracles à bout portant. Cependant, dans son rôle de roi face à un prophète, l’Asmonéen retenait la rage de ses hommes et se laissait laver les oreilles par ces phrases si apocalyptiques sur son sort. « Écoute l’oracle de Yahvé sur ta lignée,
fils de Mattathias », lui annonçait Abias de cette voix qui lui était si propre.
« Le Dieu que tu profanes sur le trône et dans son
Temple extirpera de racine ta descendance de la surface de la terre sur laquelle tu règnes.
Yahvé a parlé et il ne se repentira pas ; il n’annulera pas son jugement : tes fils seront
dévorés par une bête sauvage étrangère. »
Maudite soit la
grâce que le roi de Jérusalem trouvait dans ces annonces de morts,
de désolations, de ruines, de dévastations, de destructions, d’enfers, faites par les assassins à la solde de l’Asmonéen. Mais comment pouvait-il
se permettre, Alexandre Jannée, descendant légitime des Maccabées, de
race pure, qu’un prêtre lui parle de cette manière ? se demandaient
les uns aux autres ces chiens de guerre.
Alexandre les regardait d’un air stupéfait. Valait-il
la peine de perdre son temps à essayer de leur expliquer pourquoi il se laissait
laver les oreilles par ces phrases effrayantes, si bibliques, si
typiquement testamentaires, si nettement sacrées ? Pendant un instant, il y
réfléchit, mais l’instant d’après, il se dit que non. Ils ne comprendraient jamais.
Même s’il passait des journées entières à leur expliquer
de quoi il s’agissait, les cerveaux de ses mercenaires ne seraient jamais capables de
s’élever plus haut que la distance qui séparait leurs épées du sol.
Le monde était-il là pour perdre son temps à attendre
que les ânes s’envolent dans le sillage du char du soleil, ou que les poissons
volent à travers les montagnes enneigées à la recherche du dernier yéti, ou que les
oiseaux nagent dans les eaux derrière le navire d’un Colomb qui n’était pas encore né ? Comment
l’Asmonéen aurait-il pu faire comprendre à ses chiens de fortune que cet Abias
était son prophète !
Cet Abias était le prophète qui conférait tout le
sens divin à sa couronne. Sans son prophète particulier, personnel, le sien, sa
couronne ne transcenderait jamais, sa dignité de roi ne serait jamais sublimée aux
yeux de l’avenir. Abias serait le char de gloire sur lequel son nom
traverserait les siècles et porterait sa mémoire au-delà même des millénaires.
Il se pouvait que son nom tombe dans l’oubli, mais celui d’Abias vivrait à jamais dans
la mémoire du peuple.
« Vous comprenez maintenant ? Vous arrivez à le saisir ?
Mon nom et le sien seront associés pour l’éternité. Mais si je le tue, je tuerai
ma mémoire. Cette perspective vous dit-elle quelque chose sur la nature de ma relation
avec le créateur de vos pires cauchemars ? », l’Asmonéen faisait de son mieux pour
insuffler un peu d’intelligence dans les
crânes de pierre de ses chiens de guerre.
Tout cela pour rien.
Mais c’était la vérité. Alexandre pouvait s’estimer heureux
car Dieu lui aussi lui avait donné son propre prophète. Tous les rois de
Juda avaient leur bouffon, leur harem et, bien sûr, leur prophète. Pour le meilleur ou pour le pire,
c’est une autre question ; l’important était de l’avoir.
Du reste, d’un point de vue
politique, ce tel Abias était inoffensif. Oui, monsieur, son prophète était aussi inoffensif
qu’une libellule de l’étang royal, aussi peu nuisible qu’une araignée du jardin
de son harem se balançant dans la poussière des rideaux, aussi sans défense qu’un
petit moineau abandonné, l’aile cassée, à la merci des intempéries d’un hiver boréal.
Une inattention, un seul faux pas et, en un clin d’œil, « le dernier
prophète » serait réduit à la trace que le souffle de l’aurore laisse
quelque part de l’autre côté de l’horizon. Ou bien ses chiens mercenaires croyaient-ils que
lui, Alexandre Jannée, le fils des fils des Maccabées, allait permettre à
ce tel Abias de franchir la ligne entre annoncer les malheurs et les provoquer ? Avaient-ils
toute leur tête ?
C’était son peuple. L’Asmonéen ne les aimait pas et
ne ressentait aucune passion nationaliste pour son peuple, mais c’était son peuple et il savait
comment fonctionnaient leurs esprits. Si Abias ne franchissait pas la ligne, ce n’était pas parce qu’il
avait peur de la mort ; c’était parce qu’il n’était pas dans sa nature de provoquer ce qu’
il annonçait, il se contentait de délivrer l’oracle de Yahvé. Son Dieu parlait et lui aussi.
Il aurait pu se taire et ne pas s’exposer à ce qu’une épée lui tranche le cou d’un seul coup,
mais cela aurait été contraire à sa nature.
De plus, avec la même passion qu’Abias lui
offrait sa tête sur un plateau d’argent sans craindre le moins du monde qu’un jour l’
Asmonéen se lasse de la danse, avec cette même passion, son prophète – non pas le prophète
de tel ou tel roi, mais son prophète, le sien, cet Abias-là
s’en prenait sans mâcher ses mots aux sadducéens et aux pharisiens réunis
pour attiser le feu de la haine qui les consumait tous et les entraînait vers
la guerre civile.
« Cet Abias est unique », se disait-il. Et l’Asmonéen poursuivait
son chemin, mort de rire.
2
Le massacre des six mille
Chose curieuse s’il en est : le peuple pensait la
même chose que son roi au sujet de la mission sacrée du dernier prophète vivant qui leur restait.
Le peuple accourait à la rencontre du prêtre
Abias, qui remplissait le Temple pendant son service. Comme s’il s’agissait d’un
essaim d’enfants livrés à eux-mêmes au cœur même de la
jungle des passions, alimentées par une haine qui ne se satisfait jamais, et que
tout à coup, ils voyaient surgir parmi eux un véritable homme, le peuple de Jérusalem
accourait à la rencontre d’Abias en quête de raison, de compréhension et
d’espoir.
« Ne pleurez pas, enfants de Jérusalem, pour les âmes
qui sont arrachées de leurs maisons par la violence. Elles reposent dans le sein d’Abraham,
dans l’attente du jour du Jugement. Pleurez plutôt pour celles qui restent, car leur
destin est le feu éternel », leur disait Abias.
L’homme de Dieu et le peuple étaient faits l’
un pour l’autre. C’était la vérité. Et lui, l’Asmonéen, était fait pour couper
des têtes et entendre ensuite la sentence de son prophète à son sujet :
« Le Seigneur a parlé, oracle de Yahvé, et il ne
se repentira pas. L’aigle contemple d’en haut le serpent et le vautour
plane en attendant la proie. Tes fils sont la chair. Qui est celui qui s’active
pour la maison d’un autre ? En temps voulu, on verra qu’il y a un Dieu sur cette terre lorsque le
serpent fuira devant l’aigle. »
Et cela aussi était vrai. Une vérité aussi grande
que l’île de Crète, que la Grande Mer, que le ciel infini rempli d’
étoiles, que la grande pyramide du Nil. Et si ce n’est pas vrai, qu’on le demande à la
montagne que l’Asmonéen a érigée avec les têtes qu’il a arrachées de leurs cous ce
jour voué à l’oubli.
Ce ne furent ni deux, ni trois, ni cent, ni deux cents. Ce furent
« six mille » têtes que le petit-fils
des Maccabées sacrifia à sa soif de pouvoir absolu. Six mille âmes en une seule journée. Quelle horreur, quelle folie,
quelle humiliation !
Cela s’est passé à Jérusalem la Sainte, cette Jérusalem
vers les murs de laquelle tous les Juifs du monde adressaient leurs prières. Cela ne s’est pas passé dans
la ville d’un roi barbare, ni en plein champ de bataille lors du
massacre des vaincus. Ce ne sont pas non plus les têtes d’un peuple étranger qui
ont dévalé la Via Dolorosa jusqu’aux pieds du
Golgotha. C’étaient les têtes de ses voisins, les têtes des gens qui le
saluaient chaque soir, les têtes des gens qui avaient l’habitude de lui dire bonjour.
Quelle catastrophe, quelle honte, quelle tragédie !
Cela s’est produit lors de la célébration d’une fête
religieuse. L’une des nombreuses fêtes que le calendrier templier consacrait à la
mémoire des événements inoubliables vécus par les enfants d’Israël
depuis Moïse jusqu’à nos jours. Il se trouve que l’Asmonéen avait hérité de ses pères la
souveraine prêtrise. En sa qualité de pontife, il alla célébrer le rite d’ouverture qui
venait rompre la monotonie de l’année. Ce fait qu’il se croyât l’égal de César, à la fois général et
pontife suprême, agaçait les nationalistes plus que tout au
monde. Cela les agaçait et les amusait. Quand a-t-on déjà vu un serpent rêver
de devenir un aigle ?
Dans son rôle de pape des Juifs, l’Asmonéen s’y rendit
pour déclarer ouverts les festivités qui rompaient habituellement la monotonie de l’
année. Il s’assit sur son trône de grand prêtre, tout à fond dans son rôle de Sa
Sainteté sur Terre. Il s’apprêtait à donner sa bénédiction« urbe et orbis»
lorsque, soudain, sans crier gare, poussé par un inexplicable changement d’humeur, le
peuple se mit à lui lancer des tomates pourries, des vers fétides, des pommes de terre barbouillées
de boue vermoulue, des citrons datant de l’époque où les dinosaures habitaient la Terre Sainte.
Quel scandale ! Ses ennemis contemplaient le spectacle depuis les remparts. De leurs
regards, ils se posaient toutes les questions : que ferait l’Asmonéen ? Se replierait-il à l’intérieur et
laisserait-il les choses suivre leur cours ? Ou sortirait-il furieux, avec la colère d’un demi-dieu arraché
à son septième rêve, le triomphateur ?
Par la barbe de Moïse, si l’Asmonéen les
avait laissés continuer, il est certain que les Jérusalémites auraient transformé la fête
en un concours et auraient tout misé pour voir qui lancerait le
premier la dernière pierre. L’Asmonéen sortit son épée de sous l’aisselle des
saints et donna l’ordre à ses chiens de guerre : « Qu’il n’en reste pas un seul ! », rugit-il
avec sanglant.
Ce qui se déroula alors n’avait jamais été vu
dans toute l’histoire des Juifs. Jamais auparavant on n’avait vu sortir du Temple
une armée de démons macabres, l’épée à la main, égorgeant sans distinction d’âge ni de
sexe. Si le Seigneur Dieu avait son trône dans le Temple de Jérusalem, sous les ordres
de qui donc ces monstres meurtriers fauchaient-ils des vies sans se soucier de
qui ils tuaient ?
N’est-ce pas plutôt le Diable qui a son trône
dans cette Jérusalem des Asmonéens ? se demanderaient plus tard, inconsolables, les
proches des défunts tandis qu’ils accompagnaient leurs
défunts au cimetière juif en descendant la Via Dolorosa. Mais il serait alors trop tard !
En ce jour de fête et de réjouissances, les chiens de l’
Asmonéen se sont répandus dans les rues et, à mesure qu’ils rencontraient des Juifs, ils
les égorgeaient, les transperçaient, les mutilaient, les décapitaient, les mettaient en pièces,
pour s’amuser, par sport, par passion, par dévotion au Diable.
Celui-ci, le Diable, assis sur son trône,
contemplait cette orgie de sang et de terreur, et, en proie à l’angoisse de celui qui
sait que le jour terrestre ne compte que 24 heures, il se lamentait de la rapidité avec laquelle
passent deux douzaines de soixante minutes. S’il avait eu à sa disposition une
douzaine de plus, il n’aurait certainement laissé aucun Juif en vie. La volonté du
Diable était claire : tous les tuer ; mais la toute-puissance de son serviteur pour l’exécuter
n’allait pas aussi loin. Ainsi, le maître et le serviteur durent se contenter du
chiffre de six mille têtes. Ce qui n’était pas si mal pour une seule journée. Après
tout compte fait, même le plus méchant des démons, travaillant d’arrache-pied, n’aurait pas dépassé ce
chiffre de beaucoup. On dit bien trop facilement « six mille morts » en une seule journée.
Flavius Josèphe, l’historien officiel des
Juifs, accusé en son temps de falsification par les historiens chrétiens, a vu
grand en avançant le chiffre de six mille morts en une seule journée. La question est la suivante : Flavius Josèphe a-t-il
réduit le nombre de victimes au strict minimum possible afin d’atténuer, aux
yeux des Romains, l’ampleur de la tragédie ? Ou au contraire, mû par sa
haine envers la dynastie des Asmonéens, a-t-il exagéré ce chiffre ?
Comme tout le monde le sait, parmi les Juifs, la
popularité des Asmonéens était tombée très bas ces derniers temps ; au point
d’être considérée par les générations suivantes comme une période
maudite, une tache noire dans l’histoire du peuple élu. Flavius
Josèphe partageait sans doute cette dernière opinion et se montrait particulièrement critique envers les dynastes
Asmonéens, en particulier envers le règne d’Alexandre Ier Jannée, a exagéré la
gravité de leurs crimes dans le but de transmettre à ses compatriotes sa
haine particulière. Ou bien, c’était peut-être l’inverse, et il a minimisé le nombre en pensant au
dégoût viscéral que ses lecteurs romains éprouveraient en lisant l’
histoire de ce massacre. Revenons toutefois aux faits.
Du point de vue des Asmonéens, l’idéal
aurait été qu’il ne reste personne pour raconter l’histoire. Mais comme les morts
ne parlent pas, la renommée de cette journée ne serait pas restée gravée dans les mémoires et personne ne
s’en serait souvenu le lendemain.
Malheureusement pour les méchants, le Diable vante
sa gloire plus que ne le mérite sa gloire infernale ; par conséquent, ses
serviteurs finissent toujours frustrés et pris dans les filets d’une araignée qui,
sans être toute-puissante, est suffisamment forte pour les engloutir tous
dans ses manœuvres. Il serait naturel qu’un prince de l’Enfer s’assoie pour
contempler son œuvre depuis l’épicentre de la gloire de celui qui se trouve au-delà du
bien et du mal ; heureusement, les cornes du Diable se tordent vers
le bas et, contre nature, finissent par se planter dans le dos du démon lui-même.
Ignorants de leur sort, tôt ou tard, ses adorateurs font n’importe quoi, et
bien sûr, ils puent.
En définitive, même si la volonté du Diable
était l’extermination totale des Juifs, bon sang ! je dis bien qu’il devait bien en
rester quelques-uns. Et comme il semble que le lendemain, Jérusalem tout entière en ait eu assez de
pleurer, je ne mens pas en disant qu’il en est effectivement resté quelques-uns.
Puis, après y avoir réfléchi plus sereinement et avec plus de recul,
l’Asmonéen ne parvint pas à trouver la sortie du labyrinthe dans lequel sa colère l’avait
enfermé. Tout s’est passé si vite. Si seulement il avait senti le coup qui
se tramait derrière son dos ! Quoi qu’il en soit, il ne montra aucun signe
de remords. Au contraire. « Il faut le voir pour le croire : c’est incroyable le temps qu’il faut
à un petit de l’espèce humaine pour grandir, et le peu de temps qu’il lui faut pour se vider de son sang ! »
se dit-il.
L’Asmonéen ne se lassait jamais de s’émerveiller.
Plus tard, lors de l’enterrement collectif des malheureux Jérusalémites qui
avaient été pris au piège dans les filets de sa folie insensée, l’Asmonéen n’arrêtait pas de
secouer la tête. Personne ne savait si c’était par pitié ou parce qu’il lui manquait
un ou deux morts.
Je crois que l’Asmonéen commettait ses massacres avec l’
esprit d’un scientifique en pleine expérimentation d’une nouvelle formule.
« Si j’en tue deux cents, que se passera-t-il ? Et si j’en enlève un et que j’en ajoute trente et
quelques-uns ? » Un monstre ! Son amour pour la recherche n’avait pas de limites. Tantôt il faisait frire une
poignée d’enfants« made in Pharisée-land », tantôt il dévorait une assiette de
vierges en sauce. Mais sans se laisser emporter par la passion, tout cela de manière très correcte,
très scrupuleusement, avec l’objectivité froide et acérée d’un Aristote
donnant un cours de Métaphysique en plein air.
Qui a dit que les hommes ne peuvent pas devenir
des démons alors que nous savons que certains sont devenus comme des anges !
On l’appelait l’Asmonéen — son surnom pour la
postérité — en mémoire d’un homonyme de l’enfer, un diable de la cour du
prince des ténèbres. Tout comme son homonyme maléfique Alexandre Jannée,
il éprouvait pour le trône un amour meurtrier qui lui dévorait les entrailles et
transformait son sang en feu.
L’Asmonéen avait du feu à la place du sang dans les
veines. Le feu lui sortait des yeux tant ses pensées étaient mauvaises.
Quiconque osait soutenir le regard de l’Asmonéen voyait le Diable derrière le
fond de ses yeux, dominant son cerveau et, depuis son cerveau, ourdissant toutes
sortes de méchancetés contre Jérusalem, contre les Juifs, contre les païens,
contre le monde entier. Et le plus tragique, c’est que l’Asmonéen n’y croyait pas du tout.
« Si Dieu n’existe pas, comment le Diable pourrait-il exister ? »
confessait le grand pontife des Hébreux à ses hommes. Un pape athée !
Que César soit grand pontife, qu’il soit païen, athée et tout le tralala,
on peut encore l’admettre. Mais que le pontife des Juifs soit plus athée que
César, comment peut-on avaler une telle histoire ?
Le fait est qu’à cette occasion, l’Asmonéen
fut sur le point de se faire massacrer. Finalement, il y réfléchit à deux fois et se dit : « Mais
quel idiot je suis, j’ai failli croire pour de vrai que j’étais le Saint-Père. »
À vrai dire, si l’on doit raconter toute la vérité,
la vérité, c’est que l’humeur populaire est passée à une telle vitesse de la joie la plus saine à
la démence la plus absolue qu’il n’y avait rien à faire. Alors, comment reprocher à l’
Asmonéen d’avoir lutté pour sa vie et de s’être défendu en poussant à l’extrême le
droit sacré à la légitime défense ?
Et comment l’absoudre d’avoir provoqué, par ses
crimes, une situation aussi terrible ?
Il n’est pas facile de trouver le coupable, le bouc
émissaire à qui imputer ce massacre monstrueux. Ce que l’
Asmonéen n’allait pas faire, c’était s’en prendre à lui-même. Il n’avait pas un grain de bêtise en lui.
« Que les pierres du Mur des
Lamentations tremblent, qu’elles tremblent », se dit-il. « Que le sang coule avec rage à travers Jérusalem
jusqu’au Jardin des Oliviers, qu’il coule. Que le vent, ému,
emporte sur ses joues déchirées une élégie pour Jérusalem qui brisera l’âme d’
Alexandrie sur le Nil, à Sardes, à Memphis, à Séleucie sur le Tigre et même jusqu’à
Rome elle-même, qu’il l’emporte. Ce qui m’inquiète, c’est de savoir quand la vie m’
accordera la grâce d’en finir avec ces lâches qui se sont enfuis comme des
rats. S’ils les aimaient tant, s’ils les pleurent tant, pourquoi les ont-ils
les ont-ils abandonnés au massacre ? » C’est ainsi que l’Asmonéen justifiait son crime.
Les sicarii de l’Asmonéen riaient de sa plaisanterie. Les
Juifs, au contraire, ne savaient comment réprimer leur cri de vengeance. S’ils
ne supportaient déjà pas auparavant l’Asmonéen, qui leur arrachait leurs filles sans leur donner d’
argent en échange, et qui les emmenait pour les vendre à sa guise et selon sa volonté en invoquant
des traditions salomoniques, toutes sacrées ; s’ils ne pouvaient déjà plus le supporter lorsqu’
il tuait leurs fils pour le simple fait d’essayer d’ouvrir la bouche pour
protester contre ses crimes ignores ; après le massacre des six mille en une
journée, la haine s’allia à la folie et la déclaration de guerre sans
quart contre l’Asmonéen retentit d’un bout à l’autre du monde.
« L’Asmonéen doit mourir », réclamait Alexandrie
du Nil.
« Mort à l’Asmonéen », répétait Seleucia sur le Tigre.
« L’Asmonéen mourra », jurait Antioche de Syrie.
« Amen », répondait Jérusalem la Sainte.
3
Les Rois mages d’Orient
La haine envers l’Asmonéen se répandit de synagogue en
synagogue. Une synagogue transmit le message à la suivante et, en moins de temps que
l’Asmonéen ne l’aurait souhaité, le monde entier fut au courant de ses exploits.
« Les ailes de Mercure sont bien légères,
Votre Altesse », vinrent lui dire ses chiens de guerre pour le rassurer.
« Une maigre consolation, des larmes de crocodile »,
disait le proverbe.
Le fait est que la haine des Jérusalémites
à l’égard de l’Asmonéen s’envola à ailes légères d’un bout à l’autre du monde
juif. Bien sûr, la nouvelle parvint également à la synagogue mère, la Grande Synagogue
d’Orient, la plus ancienne synagogue de l’univers.
Bien qu’elle ait été fondée par le prophète Daniel dans la
Babylone de toujours, la Babylone des légendes, la Babylone classique des
anciens, avec le passage du temps et les transformations du monde, la Grande
Synagogue d’Orient a changé d’emplacement. À l’époque actuelle, les Mages de
Nabuchodonosor s’étaient installés dans la capitale d’un empereur qui ne connaissait pas
la gloire des Chaldéens et ne s’intéressait pas aux fantômes d’Akkad, d’Ur, de Lagash,
d’Umma et des autres cités éternelles de l’Âge des Héros et des dieux, lorsque
des créatures d’autres mondes trouvèrent belles les femmes humaines et, au mépris de
l’interdiction divine, se sont croisés avec elles, commettant ainsi, contre les lois de
la Création, un péché inoubliable, un crime puni par l’exil du
cosmos tout entier.
Alexandre le Grand, comme vous le savez tous, a rasé
cette Babylone des légendes. Son successeur sur le trône d’Asie, Séleucos Ier
« l’Invincible », a dû estimer qu’il ne valait pas la peine de reconstruire ses murs et, à
leur place, il fit construire une ville entièrement nouvelle. Suivant la mode de l’
époque, il l’appela Seleucia ; et du Tigre, car elle se trouvait sur les rives du fleuve du même
nom.
Contraints par le nouveau roi des rois, les
habitants de l’ancienne Babylone changèrent de domicile et vinrent peupler la
nouvelle. De leur plein gré ou sous la contrainte d’un décret, telle est la question. Mais connaissant la
structure de ce monde, on peut se permettre de croire que ce changement
de domicile s’est fait sans autres protestations que celles de ceux à qui
se sont vu refuser le permis de séjour. En construisant Seleucia sur le Tigre, son fondateur
a écarté de sa ville les éléments perses qui n’avaient pas été purgés par Alexandre le Grand.
Une mesure qui, comme vous le comprendrez, a profité aux familles juives qui, à l’ombre
de l’aristocratie perse, dirigeaient le commerce entre l’Extrême-Orient et l’
Empire. Protégés par les Achéménides et experts dans toutes les
fonctions gouvernementales, les Juifs atteignirent dans l’Empire perse une position
sociale importante, au point de susciter la jalousie d’une partie de l’
aristocratie. La Bible nous raconte comment le complot de cette partie contre les
Juifs a donné naissance à la première « solution finale », miraculeusement avortée par l’
accession au trône de la reine Esther. Cette épreuve surmontée, la nature a suivi
son cours. Les descendants de la génération de la reine Esther se sont consacrés au
commerce et sont devenus, avec le temps, les véritables intermédiaires entre l’
Orient et l’Occident.
Lorsque Alexandre renversa la Babylone perse,
les familles juives furent libérées de la domination des Achémenides. Alexandre
fut succédé à la tête de l’Asie par son général Séleucos Ier l’Invincible. Avec
ce changement de souverain, la situation des Juifs s’améliora. La seule chose que Séleucos
aux habitants de Séleucie-sur-le-Tigre, c’était de se consacrer au
commerce et de ne pas s’immiscer dans la politique.
La concurrence perse étant éliminée, seules à la tête
du commerce entre l’Orient et l’Occident, au tournant du siècle où
nous nous trouvons, le premier avant Jésus-Christ, les familles hébraïques qui avaient
survécu aux bouleversements des deux siècles précédents parvinrent à
s’enrichir considérablement. (N’oublions pas que les mines du roi Salomon tiraient
leur origine du contrôle du commerce entre l’Orient et l’Occident. C’est vers
cette région que les libérés de Cyrus orientèrent leur talent. D’autant plus que la
reconstruction de Jérusalem et le rachat pacifique de la terre perdue allaient
leur coûter des montagnes d’argent. Comme nous le savons tous, la dîme due par tout
Hébreu au Temple était un devoir sacré. Le Temple ayant disparu, cette dîme n’avait plus
de sens. Mais lorsque celui-ci fut reconstruit et remit en service,
la nécessité de faire parvenir à Jérusalem cette dîme universelle exigea la
naissance d’une succursale chargée de la collecte : la synagogue.
La Grande Synagogue d’Orient, dirigée par les
Mages de Babylone, fut créée pour servir de centre à partir duquel la dîme de
toutes les synagogues dépendant de l’Empire perse serait acheminée vers
Jérusalem. Plus la situation de toutes les synagogues s’améliorait, plus abondant serait
le fleuve d’or qui, sous forme de métal ou d’épices — or, encens et myrrhe —,
se déverserait dans le Temple.
La paix universelle était dans l’intérêt des Juifs dans la
mesure où elle garantissait les communications entre toutes les parties de l’empire.
Les années de la conquête grecque et les décennies de guerre civile qui suivirent entre
les généraux d’Alexandre constituèrent un obstacle qui freina cet afflux d’or et
d’épices que les Mages avaient coutume d’apporter chaque année à Jérusalem. Cependant,
malgré le caractère tragique pour le Temple de la cessation de cet afflux d’or, Jérusalem fut
récompensée lorsque, Alexandrie-sur-le-Nil étant devenue une ville
impériale, un nouveau flux de capital sacré vit le jour depuis sa synagogue. Autrement
dit, quoi qu’il arrive, le Temple y gagnait toujours ; et quels que fussent les changements
politiques qui se produisaient, les Rois mages d’Orient arrivaient toujours dans la Ville
Sainte avec leur cargaison d’or, d’encens et de myrrhe).
En son temps, au sein de la communauté juive de Séleucie sur le
Tigre, la nouvelle de la guerre d’indépendance des Maccabées suscita un
tumulte prophétique spontané. De loin, la Grande Synagogue d’Orient
attendait ce signe depuis des siècles. Le Jour annoncé par
l’ange au prophète Daniel était enfin arrivé. Trois siècles s’étaient écoulés dans l’attente de ce
moment, trois siècles s’étaient dissous de l’autre côté de l’horizon du temps, trois
longs siècles, infinis, dans l’attente de cette Heure de la Libération nationale. La
prophétie de Daniel avait plané sur l’horizon de la Synagogue des Mages
d’Orient comme une épée impatiente d’entrer en bataille.
« La vision des soirs et des matins est
vraie », disait-elle, « garde-la dans ton cœur car elle est pour les temps à venir ».
« Le bélier à deux cornes que tu as vu, c’est
le roi de Grèce, et la grande corne entre ses yeux, c’est son roi : lorsqu’elle se brisera,
quatre cornes surgiront à sa place. Les quatre cornes seront quatre royaumes, mais
ils n’auront pas autant de force que celui-là. »
La prophétie ne s’est-elle pas accomplie lorsque Alexandre
le Grand a renversé le roi de Perse et de Médie, et ne s’est-elle pas accomplie davantage lorsque, à sa mort, ses
généraux se sont partagé l’empire, la guerre des Diadoques ayant abouti à la
formation de quatre royaumes ?
La prophétie de la conquête de l’empire
persan par le Grec s’étant accomplie, l’enthousiasme que suscita parmi les jeunes de
la Nouvelle Babylone le soulèvement des Maccabées fut aussi intense en passion que grand
fut chez les chefs de leur synagogue le désir de redevenir jeunes pour brandir
l’épée et suivre vers la victoire le champion que Dieu leur avait suscité.
De même à Alexandrie-sur-le-Nil, à Sardes, à
Milet, à Athènes et à Reggio de Calabre, partout où une synagogue avait pris racine et
prospéré, là où les jeunes s’enrôlaient et où leurs aînés les équipaient pour la
gloire.
Longue vie à Israël ! C’est par cette proclamation
que les vaillants répondaient au cri de guerre du Maccabée : « À moi, ceux de Yahvé ».
La victoire finale des Maccabées, aussi
prophétiquement annoncée fût-elle dès le début, n’en fut pas moins
célébrée par les Juifs comme si personne ne la leur avait jamais prédite. Les
frères Maccabées tombèrent, comme tout le monde le sait, mais leurs exploits furent
consignés dans le Livre des livres afin que leurs noms restent à
jamais gravés dans la mémoire des siècles.
4
Le parti des sadducéens contre le syndicat
des pharisiens
L’exaltation suscitée par l’indépendance conquise
a remonté le moral du peuple. Le cri de victoire que la guerre des Maccabées
a fait retentir dans le monde juif a ravivé l’espoir au sein du peuple.
Ce qui s'est passé ensuite, personne ne s'y attendait.
La joie de vivre la liberté adoucissait encore leurs âmes. On peut
dire qu'ils savouraient l'ivresse du doux vin de la liberté quand, au
tournant de la rue, alors qu'ils s'engageaient sur la ligne droite, le vieux spectre du fratricide de
Caïn s'est réveillé de sa léthargie.
Est-il venu à l’improviste ? Ou peut-être pas ? Comment
l’affirmer ? Comment le nier ? L’ont-ils vu venir, ne l’ont-ils pas vu venir ? À quoi pensaient-ils
lorsqu’ils ont regardé en arrière ? N’apprenaient-ils donc jamais ? Ceux qui ont favorisé
de l’intérieur la « solution finale » d’Antiochus IV Épiphane n’allaient-ils pas rompre à
nouveau la paix, semant, en ce jour de liberté, la zizanie des passions
violentes pour le contrôle des trésors du Temple ?
N’est-ce pas les sadducéens, le parti sacerdotal,
qui ont poussé Antiochus IV Épiphane à décréter la « solution finale » contre le
judaïsme ? La Bible dit que oui. Elle donne des noms, des détails. Des grands prêtres qui
tuent leurs frères, des pères qui assassinent leurs enfants au nom du Temple.
Plus tard encore, lorsque les hordes criminelles de la
quatrième génération des Antiochos se sont livrées à ce carnage, les sadducéens ont été les premiers
à abandonner la religion de leurs pères. Ils ont choisi la vie, ont renié le Dieu
de leurs pères, ont sacrifié aux dieux grecs. Lâches, ils se sont rendus à la
Mort, ont fléchi les genoux, se sont vendus au monde, et pire encore,
ont trahi les leurs.
Il est donc logique qu’au moment où éclata la guerre
des Maccabées, les pharisiens, ce syndicat regroupant les docteurs de la Loi et les responsables
des synagogues nationales et étrangères, aient pris les rênes du Mouvement
de libération nationale, aient entouré le Maccabée de la gloire du général que le Seigneur
leur avait suscité et se soient lancés vers la victoire avec la confiance de celui
qui est proclamé vainqueur dès le premier jour de son soulèvement.
C’est la vie ! Une fois l’Histoire
des Maccabées écrite, l’histoire des jalousies commença à s’écrire. Les vieux
fantômes de la lutte entre le parti des sadducéens et le syndicat des pharisiens
menaçaient à nouveau de déclencher une tempête. Le vent se mit à souffler. La pluie ne
tarderait donc pas à tomber.
Le clergé aaronite a-t-il demandé pardon pour les péchés
commis sous la domination séleucide ?
Le clergé aaronite n’a pas demandé pardon publiquement pour
ses péchés. Les sadducéens n’ont pas baissé la tête, ils n’ont pas reconnu leurs fautes. Le
Temple leur appartenait de droit divin.
Non, ce n’était pas Dieu, mais eux qui étaient les maîtres des trésors
du Temple. Au contraire, le fait que les pharisiens prennent le contrôle du Temple n’aurait-il pas
signifié une rébellion des serviteurs contre leurs seigneurs ?
Bien sûr que oui. Du point de vue du
parti sadducéen, tout mouvement du syndicat des docteurs de la Loi dans
la direction opposée serait considéré comme une déclaration de guerre civile.
Que ne ferait pas l’être humain ! À peine la
nation avait-elle brisé ses chaînes que ses chefs commençaient déjà à se faire les griffes. Combien
de temps faudrait-il avant que l’ultimatum ne soit lancé ?
À vrai dire, pour tout dire, l’
ultimatum ne tarda pas à faire entendre sa proclamation fratricide. « Soit on leur rendait le
pouvoir – menacèrent les sadducéens –, soit on couronnait un roi à Jérusalem. »
Il y eut des tiraillements de cheveux, des maux de tête,
des tuniques déchirées, des cendres réclamant leur place, des menaces engendrant des fantômes, des lances
qui se brisaient d’elles-mêmes, des haches de guerre qui disparaissaient puis se laissaient retrouver
comme par hasard. Sadducéens et pharisiens étaient prêts à s’entre-tuer au
nom de Dieu !
Qui les arrêterait ? Qui les en empêcherait
?
La menace d’une guerre civile planait sur
Jérusalem pendant toute la durée du règne de Jean Hyrcan Ier. Dieu avait interdit aux
Juifs de se donner un roi en dehors de la Maison de David. Les sadducéens ne se contentèrent pas d’envisager un
fils des Maccabées comme roi, mais ils passèrent de la pensée aux faits
accomplis.
Les pharisiens étaient consternés. Lorsqu’ils découvrirent le
coup de maître visant à mettre la Loi en échec que les sadducéens étaient en train de préparer, les pharisiens
ont poussé des cris d’indignation.
« Sommes-nous donc une nation sans cervelle ? », se
demandaient publiquement leurs sages. « Pourquoi tombons-nous encore et encore
dans le même piège ? Que nous arrive-t-il ? Quelle est la nature de notre
condamnation pour le péché de notre père Adam ? Chaque fois que le Seigneur nous donne la
vie, nous cédons à la tentation du fruit de l’arbre interdit. À présent, Caïn veut défier
Dieu de l’empêcher de tuer son frère Abel. Et allons-nous permettre que
les bergers précipitent le troupeau dans le précipice de leurs passions ? Si un fils des
Maccabées règne, nous trahissons Dieu. Frères, nous sommes désormais au-delà du
dilemme. Mieux vaut mourir en luttant pour la vérité que de vivre à genoux en adorant le
Prince des Ténèbres. »
De nombreux mots fusèrent. On
voyait clairement, en cette nuit de pleine lune, que la guerre civile finirait par
briser la paix à l’aube. Même si Abel aimait profondément son frère Caïn, la folie
de Caïn, qui défiait Dieu, obligeait Abel à se défendre.
Les temps avaient changé. Le premier Abel tomba
sans exercer son droit à la légitime défense, car il était né nu, avait vécu nu
devant ses parents et son frère. Il n’avait jamais levé la main sur personne. La paix
était son problème. Abel n’était que paix. Lui qui n’était que paix, comment aurait-il pu imaginer
l’existence d’un cœur sombre nourri de ténèbres, juste dans la poitrine de
son propre frère ! L’innocence d’Abel fut sa tragédie.
Et sa gloire aux yeux de Dieu.
Caïn ne réfléchissait pas avec sa tête, mais avec ses
muscles. Cet homme croyait que la force de l’intelligence et celle des muscles
obéissaient à une mystérieuse loi de correspondance. Celui qui a le
bras le plus puissant est le plus fort. Le plus fort est le roi de la jungle. Par conséquent,
le destin des faibles est de servir le plus fort ou de périr.
Comme Caïn, les sadducéens tombèrent dans le piège de
leurs ambitions personnelles. Ainsi, la guerre civile pour le pouvoir allait tôt ou tard
éclater. Peut-être plus tard que tôt. C’était du même ordre d’idées. Personne ne
pouvait non plus prédire quand, ni la date exacte. Le fait est que la guerre civile
se préparait dans l’atmosphère. L’atmosphère s’alourdissait. C’était quelque chose que
l’on sentait dans l’air. Un jour, un jour… Mais ne prenons pas les choses trop à l’avance.
Le peuple célébrait encore la victoire
contre l’Empire des Séleucides quand soudain se répandit la nouvelle du
crime abominable commis par le fils de Jean Hyrcan Ier. Non content de la
souveraineté sacerdotale, que la nation avait acceptée contre sa propre conscience, mais qu’elle avait passée sous silence
compte tenu des circonstances, le fils de Jean Hyrcan Ier s’était coiffé de la couronne.
Avec son couronnement, les Asmonéens ont ajouté à un
crime grave, contre nature, un autre encore pire. À la tête d’une telle violation
des lois sacrées, on trouvait les sadducéens. Le parti sadducéen
– rappelons-en les origines – était une création spontanée de la caste sacerdotale.
Il a été créé pour défendre ses intérêts de classe. Les intérêts des clans sacerdotaux
étaient liés au contrôle du Trésor du Temple. Au fil du temps et
peu à peu, les changements à la tête du Temple ont donné naissance à de puissants
clans, dont les membres ont rejoint par inertie le Sanhédrin, sorte de
Sénat romain à l’image des traditions les plus salomoniennes. La lutte entre ces
clans pour le contrôle du Temple fut le moteur qui conduisit les Juifs à la
« solution finale » adoptée par Antiochus IV, solution finale qui fit couler tant
de sang innocent dans le calice de l’ambition maléfique des pères de
ces mêmes sadducéens qui couronnaient désormais, au mépris de la Loi de Dieu, le fils de
Hyrcanus Ier comme roi de Jérusalem.
Créateurs indirects de la « solution finale »
anti-juive, les sadducéens perdirent les rênes du Temple pendant toutes les années où
durèrent les exploits des Maccabées. Judas le Maccabée les chassa du Temple.
Il élimina par le marteau ce que la faux de la Mort avait épargné. Il est logique qu’aux yeux
des sadducéens, les Maccabées fussent des dictateurs !
Le Syndicat des pharisiens – penchons-nous un peu sur l’
opposition – provenait des bases chargées de la perception de la dîme. Le
Syndicat était l’appareil dont se servait le Parti pour faire affluer
du monde entier vers les coffres du Temple ce fleuve d’or à l’origine de
la lutte fratricide entre les différents clans sacerdotaux. Fonctionnaires au
service du clergé aaronite, les pharisiens vivaient de la perception de la dîme et
des offrandes pour les péchés commis par les particuliers.
Lorsque les sadducéens commencèrent à s’entre-tuer
pour le contrôle de la poule aux œufs d’or, les pharisiens prirent
les rênes des événements et utilisèrent les offrandes du peuple pour
équiper les jeunes volontaires venus du monde entier se précipiter pour
combattre sous les ordres des Maccabées. Ainsi, à l’issue de la guerre d’
indépendance, les rôles s’étaient inversés et c’était le Syndicat pharisien qui
tenait les rênes de la situation. Le Parti sadducéen, comme on peut le comprendre, n’
allait pas accepter ce changement très longtemps.
La contre-offensive du Parti sadducéen ne fut ni
élégante ni brillante, mais elle fut efficace. Il suffisait de
se glisser dans la peau du Serpent et de tenter les Asmonéens avec le fruit
interdit de la couronne de David.
Cette bataille interne entre le Parti et le
Syndicat pour le contrôle du Temple suscita, au sein du monde hébreu d'avant-garde, un
tollé spontané d'indignation et de colère. C'est alors que les mêmes
ressources qui avaient autrefois été mises au service de l'indépendance entrèrent en scène,
prêtes à détrôner l'usurpateur.
Entre pharisiens et sadducéens, ils transformaient
la nation en une vision abominable aux yeux du Seigneur.
Il était urgent d’agir, il était urgent de déclarer la guerre aux
intérêts privés du Parti et du Syndicat, de rétablir le statut
national conforme au modèle décrit dans les Écritures.
Il était urgent.
Il y avait tant de choses urgentes.
Et rien n’était urgent.
Selon les sages les plus éminents des écoles
les plus prestigieuses d’Alexandrie sur le Nil, d’Athènes et de la Nouvelle Babylone,
appelons-la Seleucia sur le Tigre, tous les Juifs du monde avaient le saint
devoir de considérer le règne des Asmonéens comme un gouvernement de transition
entre l’indépendance et la monarchie davidique.
Non, monsieur, la fragilité de l’indépendance
tout juste conquise ne se prêtait pas à attraper la grippe de la guerre civile. Dans l’intérêt
du renforcement de la liberté reconquise, toutes les synagogues devaient
rester unies et soutenir le roi de Jérusalem. Au fur et à mesure que
les événements évolueraient, on prendrait les mesures nécessaires pour
avancer vers le transfert de la couronne d’une maison à l’autre.
« Ah, les sages, toujours les sages ! Ils se croient
tout savoir et, au final, ils ne savent rien », commencèrent à leur répondre les nouvelles
générations. L’indignation des nouvelles générations face à cette situation
acceptée mit du temps à éclater au grand jour. Mais elle finit par le faire à la suite du
massacre des Six Mille.
5
Siméon le Juste
« La
présentation au Temple » : Lorsque les jours de la purification
furent accomplis, conformément à la Loi de Moïse, ils l’emmenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur,
comme il est écrit dans la Loi du Seigneur que tout « premier-né mâle doit être
consacré au Seigneur », et pour offrir en sacrifice, selon ce qui est prescrit dans la
Loi du Seigneur, une paire de tourterelles ou deux pigeonneaux. Il y avait à Jérusalem un homme
nommé Siméon, juste et pieux, qui attendait la consolation d’Israël, et le
Saint-Esprit était sur lui. Il lui avait été révélé par le Saint-Esprit qu’il
ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur. Poussé par l’Esprit, il vint
au Temple ; et lorsque les parents entrèrent avec l’enfant Jésus pour accomplir ce que
la Loi prescrivait à son sujet, Siméon le prit dans ses bras et, bénissant Dieu,
dit : « Maintenant, Seigneur, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole ;
car mes yeux ont vu ton salut, celui que tu as préparé à la face de tous
peuples ; lumière pour éclairer les nations et gloire de ton peuple Israël.
Siméon – notre prochain protagoniste – descendait
d’une de ces familles qui avaient survécu au sac de Jérusalem et avaient
réussi à prospérer en plantant leurs vignes à Babylone. C’était là une vérité
que Siméon pouvait prouver à tout moment et en tout lieu où on le lui demanderait.
Même si cela ne sonne pas très bien et qu’il vaut mieux ne pas le dire,
car cela évoque des lois qui rappellent des événements tristes et funestes,
Siméon était un Hébreu de souche. Devant les autorités les plus expertes et
les plus qualifiées de son peuple quand elles le souhaitaient, et s’il s’agissait de païens
curieux qui abordaient le sujet dans le seul but de mettre dans l’embarras les amateurs de pedigree,
les lignées rances et tout cela, peu importe ; quand ils le voulaient et à la table qu’
on lui dressait, Siméon le Babylonien était prêt à présenter le document généalogique
de ses parents, qui était comme un navire menant tout droit aux racines de l’arbre sous les
branches duquel Adam avait conquis Ève.
Ses parents connurent la captivité babylonienne,
ainsi que la chute de l’empire chaldéen ; ils saluèrent l’avènement de l’empire
persan ; ils vécurent la révolution grecque. Et bien sûr, la domination des
Hélènes. Au fil du temps, la maison de Siméon s’agrandit, devenant une
maison puissante parmi les Juifs et riche aux yeux des païens. Dans des conditions
normales, Siméon aurait hérité de l’entreprise de son père, se serait rendu dans la Ville Sainte
au moins une fois dans sa vie, aurait été heureux parmi les siens et se serait efforcé toute sa vie
d’être un bon croyant aux yeux des hommes et de Dieu. Héritier de l’un
des banquiers les plus fortunés de Séleucie-sur-le-Tigre, tout était prêt pour
qu’à la mort de Siméon, d’innombrables pleureuses le pleurent. Après sa mort,
lorsque le royaume d’Israël serait proclamé par le fils de David, ses
descendants déterreraient ses ossements et les enterreraient en Terre Sainte.
Cette chronique aurait dû résumer l’
existence de Siméon le Babylonien. Mais l’usurpation des fils des
Maccabées effaça du livre de sa vie tout ce bonheur parfait. De si
beaux projets n’avaient pas été prévus pour lui. Cette idée de rester les bras croisés et d’attendre de voir comment
les événements allaient se dérouler avant de passer à l’action définitive,
au cas où le Seigneur utiliserait le règne des Asmonéens comme une période
de transition entre les Maccabées et le royaume messianique, conseil donné par les chefs de
la synagogue de Seleucia sur le Tigre, n’était pas pour lui. Siméon avait déjà passé trop
de temps à écouter ce baratin. Et après le massacre des six mille, il ne
voulait plus, même en rêve, entendre de telles paroles de prudence.
Le renversement de l’Asmonéen n’était pas quelque chose qui
pouvait encore être reporté à demain, ni à après-demain, ni même
à l’après-midi de ce même jour. L’Asmonéen devait mourir, tout de suite. Chaque jour où
il restait en vie était une offense. Chaque nuit, lorsqu’il se couchait, la Nation se
trouvait un pas plus près de sa destruction ! L’Asmonéen avait enfreint toutes les
règles.
Premièrement : sa famille avait été choisie et avait reçu
la fonction de grand prêtre en faisant fi des traditions et des rites héréditaires.
C’était un étranger, et non le conseil des saints au complet, qui lui avait conféré l’
autorité suprême.
La peine prévue pour une telle usurpation de fonctions
sacrées était la peine capitale.
Deuxièmement : contrairement aux traditions qui interdisaient
au grand prêtre de manier l’épée, l’Asmonéen s’était placé à la tête des
armées.
La peine prévue pour ce délit était une autre peine
capitale.
Troisièmement : à l’encontre des traditions canoniques les plus
strictes, l’Asmonéen avait non seulement bafoué la monogamie qui régissait la vie du
grand prêtre, mais, tel un Salomon ressuscité, il entretenait son propre harem de
jeunes filles.
La peine encourue pour ce délit était une nouvelle peine capitale.
Et quatrièmement : en violation de la loi divine qui interdisait
l’accès au trône de Jérusalem à tout membre n’appartenant pas à la maison de
David, l’Asmonéen, en agissant ainsi, entraînait toute la nation vers le suicide.
Pour toutes ces raisons, l’Asmonéen devait
mourir, quel qu’en soit le prix ni les moyens à employer.
Ces arguments de Siméon finirent par convaincre
les chefs de la synagogue de Séleucie-sur-le-Tigre de la nécessité urgente pour
le monde entier de mettre fin à la dynastie asmonéenne. Fort de cette mission sacrée, Siméon
le Babylonien quitta la maison de ses parents et se rendit à Jérusalem.
Riche et détenteur de la dîme de la synagogue des
Mages d’Orient, sa politique d’amitié avec la couronne asmonéenne, qui avait besoin de
soutien financier pour étendre la reconquête militaire du royaume, fer de lance
grâce à laquelle Siméon le Babylonien allait gagner l’amitié de son ennemi, allait
lui valoir en même temps la méfiance de ceux-là mêmes parmi lesquels il devait
s’élever comme la main invisible tirant les ficelles en faveur des partisans de David. Un double jeu
qui le maintiendrait en équilibre sur une corde au-dessus du précipice depuis le jour de son
arrivée jusqu’au jour de la victoire.
Tout en mettant toute son énergie à préserver l’
équilibre de sa tête sur son cou, Siméon le Babylonien devait maintenir sa
révolution dans les limites strictes des affaires intérieures. L’Égypte
des Ptolémées restait à l’affût, attendant l’affaiblissement de
Jérusalem, et une guerre civile juive lui offrirait l’occasion propice d’envahir
le pays et de le piller.
De l’autre côté du Tigre se trouvaient les Parthes.
Toujours menaçants, toujours impatients de franchir la frontière et d’annexer les
terres situées à l’ouest de l’Euphrate.
Bien qu’à l’agonie au nord, les Hellènes
attendaient leur revanche et ne perdaient pas une occasion de profiter d’une guerre civile
romaine pour reconquérir la Palestine perdue.
En définitive, la nécessité de purifier Jérusalem
de l’abomination désolatrice ne pouvait mettre en péril la liberté conquise
par les pères des Asmonéens.
6
Histoire des Asmonéens
Aristobule Ier « le Fou »
Après la mort de Jean Hyrcanus Ier, fils de Simon,
le dernier des Maccabées, son fils
Aristobule Ier lui succéda à la tête de la Judée. Dans ce chapitre, la mémoire du peuple israélien se perd dans le
labyrinthe de ses propres phobies et de ses terreurs face à la vérité. Selon certains, le fils
de Jean Hyrcanus Ier n’aurait pas tenté de s’emparer de la couronne. Il l’aurait simplement héritée de
son père.
Selon la version officielle, l’abomination qui
a scellé la ruine a été commise contre le père par un fils qui a dû surmonter
l’opposition acharnée de sa mère et de ses propres frères. En définitive,
il n’y a rien de clair, si ce n’est la nécessité d’aller à la rencontre de la réalité
en suivant la piste des faits. Personnellement, j’ignore dans quelle mesure ces
faits sont déterminants pour établir la culpabilité du père et disculper le
fils.
Que Aristobule Ier se soit couronné roi contre le
testament de son père ou qu’il se soit contenté de légitimer une situation monarchique
dissimulée, nous ne le saurons jamais avec une certitude absolue, du moins jusqu’au jour du
jugement dernier.
Le fait est qu’Aristobule Ier a ouvert la glorieuse
chronique de son règne en surprenant étrangers et proches par l’
emprisonnement à vie de ses frères. Motifs, raisons, causes,
excuses ? Eh bien, nous entrons ici dans l’éternel dilemme concernant ce que les acteurs
de l’Histoire ont fait et ce qu’ils auraient souhaité voir écrire.
Allons-nous en discuter ou remettons-nous cela à plus tard ? Je veux dire, quelle motivation plus
forte existe-t-il pour atteindre le pouvoir que la passion du pouvoir ? Le pouvoir absolu,
le pouvoir total. La liberté de celui qui est au-delà du Bien et du Mal, la gloire de
celui qui s’élève au-dessus des lois parce qu’il est la Loi. La vie dans un poing, dans l’
autre la mort, le peuple à ses pieds. Être comme un dieu, être un dieu ! La
tentation maudite, la chair du fruit défendu, être comme un dieu, loin du regard
de la justice, au-delà du long bras de la loi. Le Diable n’était-il pas rusé ?
Que cette passion d’être comme un dieu avait révélé sa nature virulente,
venimeuse, lorsqu’il transforma un ange en ce Serpent, mère de tous les
démons, « très bien alors », se répondit Aristobule Ier, « je répandrai généreusement
mon venin sur toute la terre, en commençant par ma maison ».
Horreur, désillusion, emmenez-moi loin des rêves
du Diable. Réveillez-moi, cieux, beauté, dans un coin du Paradis.
Quelle folie est-ce là qui entraîne dans la boue celui qui
se croit plus fort que le déluge ? L’escargot rêve-t-il d’être plus rapide que le
jaguar ? La Lune défie-t-elle le Soleil pour voir qui brille le plus ? Le lion méprise-t-il la
couronne de la jungle ? Le crocodile se plaint-il de la taille de sa gueule ? La créature
sauvage envie-t-elle le chant de la sirène ? L’aigle envie-t-il l’éléphant des
plaines ? Le poisson phosphorescent s’élève-t-il des abysses océaniques
pour réclamer au Soleil la lumière de la Lune ? Qui offre au froid boréal des pétales de
printemps ? Qui cherche la source de la jeunesse éternelle pour y écrire sur ses
rives : « Fou celui qui boit » ?
Le fait incontestable est qu’Aristobule Ier monta
sur le trône que la mort de son père avait laissé vacant. Et la première chose qu’il fit fut de
jeter ses frères dans le cachot le plus froid de la prison la plus lugubre de
Jérusalem. Insatisfait, pas encore content d’un tel crime contre
nature, Aristobule « le fou » acheva son œuvre en y envoyant ses frères avec leur
mère.
Personne n’a jamais su pourquoi il avait laissé en liberté le benjamin
de sa mère. Le fait est que, tout comme il avait surpris tout le monde en condamnant ses
frères à la prison à perpétuité, il surprit à nouveau tout le monde en en laissant un en liberté.
Il semble qu’il ait laissé en vie le plus jeune de ses frères. Mais pas pour longtemps,
cependant. Peu après, la folie s’empara de son esprit et il se surpassa
en l’étranglant de ses propres mains. Après avoir commis tous ces crimes,
le roi fou revêtit la fonction de grand pontife et alla célébrer le culte comme si
Jérusalem avait rejeté Yahvé en tant que Dieu et s’était juré obéissance
au Diable lui-même.
Tel fut le début du règne du fils de
Jean Hyrcanus Ier.
Au fond d’un crime semblable, digne du
disciple le plus doué de Satan, nous devons voir la terrible
dispute entre mère et fils, entre Aristobule Ier « le fou » et ses frères, au sujet
de la transformation de la République en royaume.
Accepter la folie du petit-fils de Simon Maccabée comme
diagnostic définitif, décisif, voire disculpatoire, n’est pas une manière de clore une
affaire aussi grave. Surtout lorsque l’on considère la brève année de règne du deuxième des
Asmonéens — sans parler de ceux qu’il a tués, dont les noms n’ont pas été
consignés ni leur mémoire préservée parce qu’ils n’étaient pas de sa famille, dont le nombre
peut être estimé à partir de ses actes —, car qui emprisonne ses frères va-t-il
libérer ceux qui ne le sont pas ? Je disais que la brève année de règne d’
Aristobule Ier, bien que brève, a façonné l’avenir du peuple juif d’une manière si
profonde et douloureuse qu’on peut l’observer à la base du traumatisme dont souffrent encore, deux mille
ans plus tard, les historiens juifs officiels lorsqu’ils s’attachent à
reconstituer l’époque des Asmonéens.
Quelle discussion plus apocalyptique encore que
la transformation de la République en monarchie aurait pu pousser le petit-fils des
héros de l’indépendance à devenir un monstre ?
Les historiens juifs officiels passent sur
cette question en détournant le regard. Ce faisant, ils commettent un terrible crime
contre eux-mêmes en donnant au lecteur l’impression que tuer sa mère et ses
frères était, chez les Juifs, le pain quotidien. Je ne sais pas dans
quelle mesure il est éthique, ou tout simplement moralement acceptable, de faire peser sur les
enfants la responsabilité du crime commis par leurs parents. Ou bien est-il vrai que les
Hébreux avaient coutume de dévorer leurs mères jour après jour ?
C’est un crime contre l’Esprit que de dissimuler la
vérité pour imposer ses propres mensonges. Si Aristobule Ier a tué ses frères et
sa mère — crime si monstrueux —, nous devons le comprendre comme la conséquence finale de
la lutte entre les factions républicaines et monarchiques, les premières étant représentées
par les pharisiens et les secondes par les sadducéens. Une lutte qu’Aristobule Ier remporta
contre ses frères et qui coûta la vie à sa mère pour conspiration
contre la couronne.
les premiers par les pharisiens et les seconds par les sadducéens. Une lutte qu’Aristobule Ier remporta
contre ses frères et qui coûta la vie à sa mère pour conspiration
contre la couronne.
Depuis notre position confortable, nous pouvons avancer
cette théorie à ce sujet. Il semble évident que si l’autorité de cette femme n’a pas
pu imposer son jugement, c’est parce qu’elle s’est heurtée à des intérêts plus puissants.
Et quel intérêt plus puissant, pour lequel on pouvait risquer sa vie, pouvait-il exister à
Jérusalem que le contrôle du Temple ?
Gardons à l’esprit que dans toute l’histoire
des enfants d’Israël, aucun cas de cruauté similaire, d’un fils contre
sa mère, n’a jamais été consigné, car cela ne s’est jamais produit. Ainsi, le fait que
cela se soit produit, ce qui est contre nature, nous ouvre la voie à la conspiration contre
les lois de la patrie qui a eu lieu entre les prêtres aaronites et Aristobule Ier.
Dans ce contexte, l’emprisonnement des frères et de leur mère s’explique
parfaitement. En effet, les événements que nous allons voir ont tous été
marqués du même fer. Vient ensuite la psychologie de l’historien officiel
qui consiste à tirer parti de ce type de crime et à dissimuler, dans les méandres de l’horreur, l’année
de terreur que la population de Jérusalem a subie sous la tyrannie du roi fou. En
concentrant cette année de massacres sur la famille royale, l’historien a jeté sur
la lutte à la racine du problème l’écran de fumée des mages du pharaon.
Qui a emprisonné ses frères pour s’être opposés à son couronnement ? Que ferait-il donc à
ceux qui, sans être ses frères, ont refusé de transformer la république en
monarchie ? L’historien officiel juif a passé ce sujet sous silence. Ce
faisant, il nous a pris, nous les gens du futur, pour des imbéciles, et ceux de son époque pour des idiots
de toujours.
Quoi qu’il en soit – laissons de côté pour l’instant les
discussions –, Aristobule Ier a libéré – comme je l’ai dit – l’un de ses frères. On
dit que le jeune homme était un guerrier combatif et courageux, qui adorait le jeu de
la guerre, et qu’il ne perdait pas de temps pour lancer le combat au
cri de « Vive Jérusalem ! ». Digne parent de Judas Maccabée, dont les récits
avaient nourri l’enfance du jeune homme, le Prince Vaillant entraînait ses soldats vers la
victoire qui ne lui résistait jamais, la gloire même des héros éprise de
ses os.
Disons que, la Reconquête pacifique de la
Terre Promise ayant été brisée par les guerres maccabéennes, Jean Hyrcan Ier ouvrit une nouvelle
période en faisant passer par les armes tous les habitants du sud d’Israël qui ne
se convertissaient pas au judaïsme. Grâce à cette politique, il annexa l’Idumée.
C’est à Aristobule Ier, son fils, qu’il revint de diriger ses
armées contre le Nord. Jérusalem, en pleine effervescence antimonarchique due
aux événements déjà mentionnés — l’emprisonnement des frères du roi et le massacre de
ses alliés républicains —, tandis qu’il s’attachait à maîtriser la situation,
Aristobule Ier confia le commandement militaire à son jeune frère, qui conquit la
Galilée. Tout n’allait pas être que mauvaises nouvelles. La conquête de la Galilée remonta
le moral de Juifs qui ne savaient pas s’ils devaient rire de cette victoire ou pleurer l’
échec que représentait pour eux le fait d’avoir pour roi un assassin de la pire espèce, un fou
dans toute la acception du terme.
Personne ne s'attendait à ce qui s'est passé ensuite. Ou bien
ils l'ont vu venir sans pour autant prendre les mesures qui étaient en leur pouvoir. Le fait est que
à peine le Prince Vaillant commençait-il à chercher ailleurs la renommée
et la gloire que la jalousie et la mauvaise conscience qui le tourmentaient à cause de
ses actes ont poussé son frère Aristobule Ier à le condamner à mort.
Dans ce cas également, Aristobule Ier agit
en suivant l’exemple des païens, bien qu’il ait adapté ce système à la
mentalité orientale. Le Sénat romain avait inscrit dans le manuel des
puissants la règle imposant la retraite ou
la mort pour se débarrasser de généraux trop victorieux. Les Scipions et Pompée le Grand lui-même ont subi cette règle. Le
dernier cas en date serait celui de Jules César, qui s’en sortit si bien, bien sûr.
Plus sage et plus saint que les sénateurs impériaux,
le roi des Juifs ne tourna pas en rond. Il envoya simplement à son
petit frère sa décision irrévocable, suspendue au tranchant de la hache du bourreau.
La nouvelle de l’assassinat du petit frère par
le grand frère surprit Alexandre Jannée là-bas, dans le froid des
cachots et les hurlements des prisons creusées dans les murs de l’enfer.
Naturellement, la nouvelle lui glaça le sang. Mais le fluide vital aurait pu
retrouver sa chaleur si le froid ambiant n’avait pas été aggravé par la présence, dans les
cachots, de sa mère. Celle-ci, la pauvre, bouleversée de la sorte, la pauvre
femme perdit la raison et, avec le peu de raison qui lui restait, se laissa mourir de faim.
Voir sa mère et ses propres frères
mourir à cause d’un frère n’est pas ce qu’on appelle la meilleure école
pour un roi. Mais ce fut l’école des rois à laquelle fut contraint de se rendre
Alexandre Jannée, la cible de toutes les haines du monde juif après le Massacre
des Six Mille.
Accablé jusqu’à la folie par cette tragédie,
l’Asmonéen jura de venger la mort de sa mère et de ses frères – s’il sortait
vivant de cet enfer – sur les cadavres de tous les lâches qui, à ce
moment-là, brûlaient de l’encens dans le Temple.
Une autre question se pose — pour reprendre le fil du refus
de la position officielle juive d’accepter le fait du couronnement de Jean Hyrcan
Ier — : la folie matricide et fratricide d’Aristobule Ier n’aurait-elle été que la
conclusion du drame vers lequel le couronnement de leur père les avait tous conduits ? La position
officielle juive — menée par le célèbre Flavius Josèphe — fut de refuser d’admettre le
fait du couronnement du fils du dernier des Maccabées. Ses mesures, ses
guerres, son testament semblent prouver le contraire, semblent crier à pleins poumons
que sa tête fut couronnée, et c’est sous son règne que le virus de la
malédiction trouva un terrain fertile dans sa maison. Comment expliquer autrement
que, le lendemain de son enterrement, sa femme et ses enfants se soient effondrés sous le
poids de cette opposition écrasante à la poursuite de sa dynastie ? Dans quel
contexte pourrions-nous sinon comprendre que le nouveau roi ait décidé du jour
au lendemain la mort de tous ses frères, y compris sa mère, pour haute
trahison ?
La logique n’a pas besoin de présenter ses preuves
devant le tribunal de la biohistoire. Les arguments biohistoriques se suffisent à eux-mêmes pour
être compris et n’ont pas besoin de témoins. Mais si ni l’une ni l’autre ne suffisent à
se frayer un chemin à travers la jungle labyrinthique dans laquelle les Juifs ont perdu leur
mémoire, on ne peut rien conseiller à celui qui a le doigt sur la gâchette, si ce n’est
qu’il mette rapidement fin à la tragédie et qu’il cesse de rassembler des badauds avant de partir pour l’
enfer avec ses lamentations et ses élégies.
Il n’y a pas d’autres faits que la réalité nue et
simple. Aristobule Ier succéda à son père Hyrcanus Ier. Il ordonna immédiatement l’
emprisonnement à perpétuité de son frère Alexandre. Les frères et
sœurs d’Alexandre connurent le même sort. Le seul à avoir échappé au
massacre caïnite fut le benjamin de sa mère. Celle-ci gisait comme morte dans un
cachot obscur du palais de son fils malfaisant lorsqu’on lui fit descendre, au bout de sangles
anonymes, le cadavre de son benjamin. La pauvre ferma les yeux et se laissa mourir de
faim. Tels furent les débuts du règne d’Aristobule Ier le Fou ; telles
les origines du règne à venir de son frère Alexandre Ier.
7
Alexandre Jannée
Lorsque Alexandre Jannée sortit du cachot,
où il aurait normalement dû mourir, la situation du royaume était la
suivante. Les pharisiens avaient convaincu les masses que la
nation vivait sous le regard de la colère divine. Les lois sacrées
interdisaient aux Hébreux d’avoir un roi qui ne fût pas de la maison de David. Or, ils
en avaient un. En l’ayant, ils provoquaient le Seigneur afin qu’il détruise la nation pour
rébellion contre sa Parole. Sa Parole était le Verbe, le Verbe était la Loi, et le
Verbe était Dieu. Comment auraient-ils pu empêcher le destin de suivre son cours ?
Le problème était que les serviteurs du Seigneur, les
prêtres sadducéens, non seulement approuvaient la rébellion contre le Seigneur qu’ils servaient,
mais utilisaient en outre le roi pour écraser les sages pharisiens.
Pourtant, la voracité macabre d’Aristobule Ier
fit même se révolter les entrailles des sadducéens. Cela ne signifiait pas
pour autant que les sadducéens fussent disposés à s’allier aux pharisiens pour
purifier Jérusalem de son péché. La dernière chose que les sadducéens souhaitaient encore
était de partager le pouvoir avec les pharisiens.
C’est alors que, mystérieusement, Alexandre Jannée est
libéré de sa prison et échappe à la mort. Un miracle ?
Si la haine qui lui a donné la force et l’a maintenu en vie
peut être qualifiée de miracle, alors c’était un miracle qu’Alexandre ait survécu à
ses frères et à sa mère. Dommage qu’à part les rats, personne ne soit descendu dans
son enfer pour lui présenter ses condoléances à la mort de sa mère ! S’ils l’avaient fait,
ils auraient découvert que la force qui l’avait maintenu en vie et avait alimenté sa soif de
vengeance était la haine, sans distinction entre pharisiens et sadducéens.
Quoi qu’il en soit, l’Asmonéen se trompait en
pensant que la mort de son frère haï était due à la nature. La mort
d’Aristobule, un an après son accession au trône et immédiatement après la mort du
Prince Vaillant, n’était ni le fruit du hasard ni celui de la justice divine. Qui
s’étonnerait que le crime commis contre sa propre mère ait bouleversé
les habitants de Jérusalem et qu’ils aient décidé, en complot avec la reine Alexandre,
d’en finir avec ce monstre ? Le fait que le
mariage du prisonnier avec la veuve du défunt, sa belle-sœur Alexandre, ait été célébré de manière urgente et immédiate, met en évidence
l’alliance sadducéenne qui a mis fin à la vie d’Aristobule Ier.
Les sadducéens, devançant les pharisiens,
ont destitué le roi et mis à sa place l’Asmonéen, dans l’espoir qu’une fois
révélés comme ses sauveurs, il ne lui viendrait pas à l’esprit de basculer de l’autre
côté et de remettre le pouvoir aux pharisiens, qui, en tant qu’ennemis naturels de
ses sauveurs, auraient forcément dû être les siens. Profitant de l’
effet de surprise en leur faveur, Alexandre accepta la couronne en jurant de ne pas modifier lestatu
quo.
Telle était la situation explosive sur laquelle
l’Asmonéen fit naître sa haine, au cœur de ce brasier bouillonnant.
Alexandre Ier, cependant, ne leur pardonnerait
jamais d’avoir tant tardé à prendre leur décision. Qu’attendaient-ils donc,
que sa mère meure ? Mon Dieu ! Si seulement ils étaient
arrivés un jour plus tôt.
La haine que le nouveau roi a nourrie contre sa nation
pendant son année d’emprisonnement, une année longue, infinie, aucun mot ne saurait
la décrire. Seuls ses massacres ultérieurs en révéleraient l’étendue et la profondeur.
Cette haine était comme un trou noir progressant des entrailles jusqu’à la tête,
comme un Néant inondant ses veines d’un cri : « Vengeance ». Vengeance contre les
pharisiens, vengeance contre les sadducéens. Si ses sauveurs avaient pris la
peine de réfléchir à ce qu’ils faisaient avant de se couper les veines, ils auraient
ouvert la porte de la liberté au futur roi des Juifs.
Il ne faudrait pas longtemps, très peu de temps, à Jérusalem pour découvrir
quel genre de monstre l’Asmonéen avait pour idole. La haine qui dévorait le
corps, l’esprit et l’âme d’Alexandre Ier ne tarderait pas à dégénérer et à réclamer
des cadavres par dizaines, par centaines, par milliers. Six mille pour un banquet de
Pâques ?
Un apéritif. Rien que cela, un vulgaire apéritif pour
un véritable démon. Les sages et les saints prêtres de Jérusalem ne disaient-ils pas
qu’ils connaissaient les profondeurs de Satan ? Encore un mensonge ! Lui, l’Asmonéen, allait
révéler à tous les Juifs les véritables profondeurs de Satan. C’est lui en
personne qui les conduirait jusqu’au trône même du Diable. Où Satan avait-il
son trône ? Fous que vous êtes, sur la tombe de sa mère, dans cette Jérusalem qui l’avait vu
mourir ses frères sans lever le petit doigt pour les sauver de la ruine.
Tout comme l’avait fait le père de l’histoire
juive antique, Flavius Josèphe, en cachant aux siens la cause implosive qui
avait fait voler en éclats le bonheur promis à la maison d’Hyrcanus Ier, il recommença
en parlant de la mort miraculeuse et soudaine du matricide et du fratricide,
meurtrier bien sûr. Il devait le faire s’il ne voulait pas révéler la cause qu’
il venait de cacher à son peuple. S’il avait juré en public devant l’avenir que les
saduceens eux-mêmes, qui avaient élevé le fils au pouvoir, avaient ordonné la mort du père,
il aurait ainsi ouvert les portes au reste du monde pour qu’il entre et voie de
ses propres yeux la guerre interne à mort entre pharisiens et saduceens.
Ennemi de la vérité au nom du salut de
son peuple, dans le collimateur de la haine romaine après la célèbre rébellion qui
s'était soldée par la destruction de Jérusalem, Flavius Josèphe devait passer par-dessus le
cadavre de la vérité au nom de la réconciliation entre Juifs et Romains. Et,
au passage, maintenir les descendants des bourreaux des premiers chrétiens à l’écart
du crime contre la nature divine dont ils avaient été les protagonistes et qu’ils continuaient, dans la mesure de
leurs intérêts, à perpétrer : même au prix de s’extirper la mémoire,
de se pratiquer une lobotomie et d’avancer comme un peuple maudit, par tous
condamnés, considérés par tous comme des dévoreurs de leur mère et des assassins naturels
de leurs frères. C’est pourquoi aucun Juif ne devait trouver étrange qu’Aristobule
Ier tue sa mère, ses frères, ses oncles, ses beaux-frères, ses neveux,
et même ses petits-enfants s’il en avait eu. Selon Flavius Josèphe et son
école, c’était quelque chose de naturel chez les Juifs. Alors, où est le
scandale ?
Voici l’Histoire de Jésus. Ce n’est pas l’histoire
des chroniques asmonéennes. L’importance des soixante-dix ans de cette
dynastie est toutefois si décisive pour comprendre les circonstances qui
ont conduit les Juifs au plus féroce et meurtrier des antichrétianismes que, par
nécessité, nous devons les reconstituer comme quelqu’un qui survole les événements
les plus marquants liés à cette Seconde Chute. Une autre fois, à un autre
moment, si Dieu le veut, nous nous plongerons dans ces chroniques. Il suffit ici de survoler
la ligne du temps.
La haine de l’Asmonéen contre tous, pharisiens et
sadducéens, suivit son cours. En à peine quelques années, elle se transforma en une
avalanche. Dévalant une pente suicidaire, un de ces jours-là, tous,
pharisiens et sadducéens, se rendirent au roi pour célébrer une sorte de banquet d’amitié.
Les portes s’ouvrirent, les stratèges prirent position, et sous l’effet du vin,
tous se mirent dans l’ambiance. Et, laissant de côté les détours et les préliminaires, ils finirent par
se diriger en masse vers les rivages de la mer des querelles personnelles. Dans le feu
de l’action, l’un des pharisiens présents, ivre de vin, lança au visage du
roi ce que tout le monde disait, à savoir que sa mère l’avait eu avec un autre homme qui n’était pas
exactement son père. Autrement dit, l’Asmonéen était un bâtard.
La situation n’était déjà pas compliquée, et voilà que le
Diable vint l’aggraver. Celui-ci, le Diable, comme s’il était en train de gagner la partie face à l’
Ange, jetait de l’huile sur le feu à chaque occasion qui se présentait. La mèche
brûlant, la poudrière à deux pas, il était logique que l’explosion fasse sauter
en l’air tout ce qu’elle toucherait. Le massacre des six mille en une seule journée n’
aurait pas été la seule vague dévastatrice. Mais cela aurait pu au moins servir à
apaiser les esprits et amener les ennemis à unir leurs forces.
Contrairement aux autres peuples du monde, la
nation juive avait pour philosophie raciale de ne jamais tirer les leçons des
erreurs commises. Si auparavant, c’était le zèle pour la Loi qui les avait entraînés vers le
massacre, désormais ce serait la soif de vengeance. Cette soif débridée fut celle qui
se propagea de synagogue en synagogue à travers le monde entier, poussant tous les croyants
à pousser ce hurlement que nous avons entendu plus tôt : « L’Asmonéen doit mourir. » À quoi répondirent les
plus audacieux et les plus zélés, consacrant leur vie à tuer l’Asmonéen.
Parmi eux se trouvait Siméon le Babylonien, citoyen de Séleucie sur le
Tigre, hébreu de naissance, banquier de profession. Son entrée dans la Jérusalem
asmoneenne et son intention de rester dans le royaume ne pouvaient déranger le roi,
toujours en quête d’alliés et de moyens financiers pour la guerre de reconquête
de la Terre Promise, ni éveiller ses soupçons compte tenu des circonstances
géopolitiques que traversait l’ancien empire des
Seleucides.
En effet, l’Asie à l’est de l’Éden commençait à devenir
trop étroite pour les Parthes, qui souffraient indiciblement en rêvant de l’
invasion des terres à l’ouest de l’Euphrate. Il était donc naturel que les fils
d’Abraham commencent à revenir de la captivité de l’autre côté du Jourdain. Si
en plus celui qui revenait semblait n’avoir aucune idée de la situation politique locale
et, pour le plus grand bonheur de tous, était un riche banquier et un croyant fervent, tant
mieux.
« Siméon, mon fils, la paranoïa est aux tyrans ce
que la sagesse est aux sages. Si les uns comme les autres
abandonnent leurs conseils, ils se perdent. C’est pourquoi celui qui évolue parmi les serpents doit être
immunisé contre le venin et avoir des ailes de colombe pour vaincre les desseins du
malin avec l’innocence de celui qui ne sert que son maître.
Siméon, tourne le dos à ton ennemi en signe de
confiance et tu gagneras ton salut, mais porte sous ton manteau la cuirasse des
sages afin que, lorsque la paranoïa le rendra fou, le poignard de sa folie se brise
contre ta peau de fer.
Si tu tends la main au tyran, garde à l’esprit que dans
l’autre, il cache le poignard ; offre-lui donc ce qu’il cherche, car Dieu n’a donné à l’homme que
deux mains, et s’il saisit la tienne d’une main et attrape ce
qu’il veut de l’autre, le poignard sera toujours loin de ta gorge.
Quand tu le verras blessé, cours lui soigner la
blessure, car il n’est pas encore mort ; et s’il vit, cherche sa mort, mais ne le
blesses pas seulement, de peur qu’il ne se relève pour causer ta ruine. Le démon dispose de nombreuses façons d’
atteindre son but, mais il suffit à Dieu d’une seule pour le faire mordre la
poussière. Sois sage, Siméon, n’oublie pas les enseignements de tes maîtres. »
Siméon le Babylonien arriva à Jérusalem avec le
livre des Mages d’Orient sous le bras. L’école où il avait appris le
métier des mages remontait aux temps du prophète Daniel, ce
prophète et chef des mages qui, d’une main, servait son maître et, de l’autre, creusait
autour de lui sa propre ruine. Mais trêve de paroles, que le spectacle commence.
Siméon le Babylonien mit en pratique ses
enseignements. Il parvint à briser la glace de la méfiance des pharisiens envers le
nouvel ami du roi. Il réussit à tromper le roi en participant au financement de
ses campagnes de reconquête et de consolidation des frontières conquises. À
l’insu de l’Asmonéen, de sa main libre, le Babylonien apposa
sa signature à tous les complots de palais contre lesquels l’Asmonéen, tel un
athlète en pleine course d’obstacles, accomplit l’exploit impossible de
survivre à tous ses assassins présumés. L’une après l’autre, toutes ces
tentatives visant à lui arracher la tête se soldèrent par la mort des
aspirants au magnicide. Lassé de tant d’incompétence – selon lui, ses compatriotes n’étaient même pas
capables de cela –, l’Asmonéen traita les cadavres de ses ennemis comme
on traite ceux des chiens : on les jette dans le fleuve et que le
courant les emporte vers la mer de l’oubli.
Désespérés par le sort réservé par l’Asmonéen, les
pharisiens conçurent le plan ultime : engager une armée de mercenaires,
se mettre à sa tête et lui déclarer ouvertement la guerre. C’était s’enfoncer dans une guerre
civile, mais ils n’avaient pas d’autre choix. L’étoile de l’Asmonéen semblait être sortie des
profondeurs mêmes de l’enfer. Rien de ce qu’ils complotaient contre lui, aussi subtil et
alambiqué que fût le plan visant à le renverser, la bestiole s’en sortait toujours vivante.
Il avait plus de vies qu’un chat. S’il était mort…
Que le mal soit sur sa conscience, se dirent-ils. Et c’est ainsi
qu’ils engagèrent les Arabes pour mettre fin au règne du roi le plus tyrannique,
le plus cruel et le plus sanguinaire que Jérusalem ait jamais connu dans toute son histoire. Tout cela dans le plus
strictsecret. La dernière chose que Siméon le
Babylonien et ses pharisiens pouvaient se permettre, c’était que des rumeurs sur leurs
plans parviennent aux oreilles de l’Asmonéen. Il n’hésiterait pas à tous les tuer, grands et petits, tous dans le même
chaudron. Comme le disait le proverbe du sage : « Il faut être innocent comme les colombes,
rusé comme les serpents. »
Mais comme, en ce monde, on ne peut pas tromper
tout le monde en même temps, il y avait à cette époque une personne que les tours de
magie de Siméon ne parvinrent pas à tromper. Cet homme était le prêtre Abias, le
prophète attitré de l’Asmonéen, dont nous avons déjà parlé dans les
chapitres précédents.
Simeon, bien sûr, assistait lui aussi à la garde d’
Abias pour entendre de sa bouche l’oracle. C’était à lui, oui à lui, au nouvel ami
du roi, son ennemi secret le plus acharné, qu’Abias adressait des paroles qui
bouleversaient tous ses plans.
« Si le Ciel combat l’Enfer avec les armes
du Diable, comment s’éteindra le feu qui dévore tout sur son passage ? »
prophétisait l’homme. « Comparez-vous Dieu à son ennemi ? L’ange
qui garde le chemin de la vie se rebelle-t-il contre son destin en braquant le feu de son épée
contre l’arbre qu’il garde afin d’empêcher quiconque de s’en approcher ? Se considère-t-il
alors comme perdu ? Quel sera le jugement de son Seigneur face à son désespoir ?
En agissant ainsi, ne reniera-t-il pas le Dieu qui lui a confié sa mission ? Vous ne combattez pas le
diable, vous combattez l’ange de Dieu, et même s’il est de votre côté, il ne peut
abandonner son poste. Son ordre est ferme : que personne ne s’approche. Pourquoi croyez-vous
qu’il baissera son épée ? Se rebellera-t-il contre son Seigneur par amour pour vous ? Cessez
donc de faire les fous. Vous ne combattez pas un homme, vous faites la guerre au Dieu
qui a placé son ange entre vous et la vie que vous recherchez en invoquant la
Mort ».
Un oracle plein de sagesse qui, ses
destinataires étant aveuglés par la haine, tombait sans cesse sur un sol rocailleux. L’espace d’un
instant, il semblait prendre racine, mais à peine avaient-ils quitté le Temple que l’odeur du
sang le ramenait à la réalité du quotidien.
8
Guerre civile
À quelle distance de la naissance d’une guerre
civile s’accumulent les nuages qui déverseront à flots le bouillon de la haine ? Comment
effacer les traces d’une cicatrice creusée à coups de couteau entre la poitrine et le dos ?
Les pharisiens et leurs chefs prirent la décision
désespérée d’engager une armée de mercenaires pour en finir une bonne fois pour
toutes avec l’Asmonéen. Ils n’engagèrent pas l’armée des Dix Mille Grecs
perdus lors de leur retour au pays, ni ne traversèrent la mer en direction de Carthage
à la recherche de la liberté auprès des descendants d’Hannibal. Ils n’invoquèrent pas non plus les célèbres
guerriers ibères. Ils ne firent pas non plus appel à des hordes barbares. Pour tuer leurs
frères, les Juifs firent appel aux Arabes.
Combien de temps faut-il que la chair de la haine mijote dans la
marmite pour cuire ? Quand le poison ne suffit pas et que les complots secrets
abondent, est-il légitime d’appeler le diable lui-même pour qu’il emporte en enfer ce
qui est né dans la chaleur de son feu ?
Comme il l’a fait pour tant d’autres épisodes, l’
historien officiel des Juifs de cette époque a éludé les causes
déclenchantes de cette rébellion comme on marche sur des œufs. Prêt à
vendre la vérité pour les trente pièces d’argent du pardon de César et avec l’
assentiment d’une génération juive qui, entre le culte de l’empereur et la
chance des chrétiens, dansa en l’honneur du veau d’or devant Dieu et
devant les hommes, Flavius Josèphe a ignoré ces causes, lointaines par rapport à la
naissance de cette guerre civile, si horribles et perfides qu’elles faisaient oublier
l’inimitié séculaire entre Jacob et Ésaü.
Le fait qui se cache derrière la dalle de béton sous laquelle
les Juifs ont enterré la mémoire de leur passé, c’est que, au mépris des lois
patriotiques, Israël a engagé Édom ; Jacob a appelé Ésaü pour vaincre ensemble le
Diable, ignorant – parce qu’il ne voulait pas s’en souvenir – que le Diable qui avait vaincu
Adam, leur père à tous deux, avait besoin de bien plus qu’une alliance entre frères pour
se laisser couper la queue.
Quoi qu’il en soit, la bataille entre les
partisans de la restauration de la monarchie davidique et les fidèles de la
dynastie asmonéenne eut lieu. Et ce sont les ennemis des Asmonéens qui
remportèrent la victoire.
Il semble que ce même Asmonéen qui se promenait
sur des tapis tissés avec la peau des Six Mille, ce démon sans
conscience qui osait maudire le Dieu des dieux en couchant avec ses
prostituées dans son propre Temple, cet invincible fils de l’enfer, dit-on,
s’enfuit comme un rat.
Il n’était même pas capable de mourir en homme, se sont-ils
déplorés bien trop tard par la suite.
Malheureusement, au moment d’achever la victoire,
l’armée victorieuse commit l’erreur impardonnable de reculer. Comme
je le disais, ils allaient cueillir les lauriers du succès lorsque le remords s’
empara de leur esprit et qu’ils se mirent à réfléchir à ce qu’ils étaient en train de faire. Ils
étaient en train de livrer le royaume aux Arabes !
Entre achever l’Asmonéen ou se retrouver sous le joug de
leurs ennemis traditionnels, les pharisiens ont pris la décision impensable.
C’est vrai, l’amour de la patrie l’emporta sur
le souvenir de tant de souffrances passées. Ainsi, avant de se retrouver pris au piège sous
les roues de leurs propres erreurs, ils rompirent le pacte avec la victoire
remportée, erreur fatale qu’ils ne tarderaient pas à regretter, et dont ils ne
se repentiraient jamais assez.
Par l’un de ces revirements classiques du destin, les
nationaux victorieux se joignirent aux patriotes vaincus et, ensemble, ils
se soulevèrent contre l’armée mercenaire qui s’apprêtait déjà à conquérir
Jérusalem pour son roi.
Stupéfait par ce revirement de la destinée en sa faveur,
l’Asmonéen, qui n’était plus qu’un rat en fuite, se transforma en lion affamé, se plaça à la
tête de ceux qui l’acclamaient à nouveau roi et chassa de son royaume ceux qui
venaient de le voir s’enfuir en courant comme un chien.
Les premiers à le regretter furent les pharisiens.
Son retour d’entre les morts convainquit ses ennemis
que l’Asmonéen avait pour parrain le Diable en personne. Le calme, la sérénité
avec lesquels Alexandre fit son entrée à Jérusalem furent célébrés par presque tout le monde.
C’était le calme qui précède la tempête. Peu après son retour à son
palais, après avoir couché avec toutes ses concubines, une fois qu’il eut digéré la
défaite dans les méandres d’un mauvais rêve, las désormais de promettre ce qu’il n’allait
jamais tenir, l’Asmonéen ordonna que les chefs des pharisiens et les centaines
de ses alliés soient rassemblés comme on rassemble le bétail. Le
comptage des têtes s’éleva à un nombre si grand que personne ne pouvait imaginer comment
l’Asmonéen allait cuire autant de viande.
Ce qui s’est passé appartient aux mémoires non sacrées
d’Israël. Mais s’il existe le Bien et le Mal et que tout a son contraire, le peuple qui
possède une Histoire sacrée possède également son contraire, une Histoire maléfique. À la
génération des héros de ces écrits ténébreux appartenait, sans aucun
doute, Caïn, l’Alexandre de ces chroniques, et le Caïphe qui, au nom de son
peuple, crucifia le Fils de David.
Le chroniqueur juif aurait bien aimé avoir
enterré ce chapitre de l’histoire maudite de son peuple. La courte distance
entre sa génération et celle qui a subi le Néron des Juifs lui a rendu impossible
d’effacer du livre de la vie de son peuple l’événement ténébreux qui est le point culminant
de ce chapitre.
En représailles à l’humiliation qu’on lui avait
fait subir, lorsqu’il dut s’enfuir comme un rat alors qu’il s’était jusqu’alors
vanté d’être le lion le plus féroce de l’enfer, l’Asmonéen éleva
huit cents croix au Golgotha. Pas une, ni deux, ni trois, ni quatre.
Si la Passion de l’Agneau vous a été transmise
sous un aspect physique comme une épreuve, attendez de savoir quelles souffrances ont dû endurer
ces huit cents boucs.
L’Asmonéen annonça qu’il allait organiser une
fête. Il invita des connaissances et des inconnus, aussi bien des étrangers que des
patriotes. La fête allait être à la manière de Néron. Car le signe naturel de l’
intelligence humaine étant l’imitation, Néron n’étant pas né, quelqu’un devait
s’ériger en modèle du futur bourreau des chrétiens en masse. Qui d’autre que lui,
original jusque dans sa fuite ?
Il fixa la date. Il ne dit pas un mot à qui que ce soit
de la surprise qu’il avait imaginée. Et le banquet commença. L’Asmonéen sortit
de la viande et du vin pour nourrir un régiment, engagea des prostituées étrangères,
et ordonna aux nationales d’exercer leur métier comme elles ne l’avaient jamais fait auparavant. Rien ne manquait.
De la nourriture à profusion, du vin à flots, des femmes à volonté.
« Où trouverez-vous un autre roi comme moi ? », dans le
prélude de sa folie, s’écria l’Asmonéen pour que l’entende le Ciel que
vénéraient les huit cents condamnés qui avaient déjà leur place réservée sur les
huit cents croix qui couronnaient le Golgotha, depuis ses contreforts jusqu’à l’esplanade
du sommet.
Au cours des derniers jours, tous avaient
parié que l’Asmonéen n’oserait pas aller aussi loin. Les proches des
personnes impliquées dans ce spectacle macabre prièrent le Ciel pour qu’il n’
ose pas. Comme ils le connaissaient mal ! Les Juifs n’étaient pas encore au courant et
continuaient à refuser de croire que la même mère qui avait donné naissance à Abel avait nourri dans ses
entrailles le monstre qu’était son frère.
« Seules les Grecques mettent-elles au monde des bêtes ? »
criant à pleins poumons, fit entendre l’Asmonéen du haut des remparts
sa voix. « Voici la preuve du contraire. En voici huit cents. »
Néron n’était pas si mauvais. Au moins, ce fou par
excellence crucifiait des étrangers. Ces huit cents-là étaient tous des compatriotes de leur
bourreau, tous des frères de leurs invités.
C’était là toute la surprise. Au lieu de les juger ou
d’assassiner ses ennemis sans que personne ne puisse l’accuser de leurs morts, l’
Asmonéen les rassembla comme on rassemble le bétail et les condamna à mourir sur la croix.
Parce que oui, parce qu’il était le roi, et que le roi était Dieu. Et s’il n’était pas Dieu, cela
ne changeait rien, c’était le Diable. C’est du pareil au même.
Le mont Golgotha était bondé de croix.
Lorsque les invités prirent place dans leurs fauteuils, les huit cents croix
étaient encore vides. Le spectacle était sinistre mais gratifiant si tout
n’était qu’une menace muette. Avec cette pensée positive en tête, ils commencèrent à
se servir du vin.
Finalement, alors que tous, à des degrés divers, avaient
mangé plus qu’il ne fallait, bu plus qu’il n’est écrit et assouvi à leur guise
leur instinct viril, l’Asmonéen donna l’ordre. À son signal, les
huit cents condamnés défilèrent.
On commença aussitôt à les pendre aux
poteaux. Une croix par tête. Si certains des présents sentirent leur
âme se briser, aucun n’osa verser une larme. Le vin, les prostituées, le plaisir
de voir mourir en bandit celui qui, jusqu’à hier encore, affichait fièrement son statut de prince du
peuple, tout cela fit le reste.
« Que fait-on des rats qui envahissent votre
foyer ? Pardonnez-vous à leur progéniture maudite ou l’envoyez-vous aussi en enfer ? » Dans l’
extase de la tragédie, l’Asmonéen se remit à hurler depuis les remparts de
Jérusalem.
Ce qui s’ensuivit, personne ne s’y attendait
. L’Asmonéen était une source de surprises. Toi non plus, cher lecteur, tu ne
pourrais sans doute pas l’imaginer si je ne te le racontais pas et si je ne te mettais pas au défi de le deviner. Tous croyaient qu’
avec la crucifixion des huit cents pharisiens, la soif de vengeance de l’Asmonéen
serait étanchée. Ils tournaient déjà le dos aux victimes sur leurs croix lorsque
huit cents familles commencèrent à défiler, les huit cents familles des
huit cents malheureux exposés aux étoiles de leur destin. Femmes,
enfants, famille après famille, prirent place au pied de la croix du chef
de famille de chaque foyer.
Stupéfaits, croyant avoir été invités à vivre
un cauchemar infernal, les yeux des convives du banquet du Néron juif
s’écarquillèrent. Paralysés d’horreur, ils comprirent ce qui allait
se passer. La dernière et la plus récente incarnation du Diable allait égorger la tête et
le corps en même temps. Si l’homme est le chef de famille, alors sa
famille est le corps, et quel est donc le fou qui tue la tête et laisse en vie un
corps rempli de haine pour qu’il se venge ?
L’armée de bourreaux de l’Asmonéen dégaina ses
épées, attendant l’ordre de l’homme qui avait fait de Jérusalem le trône
du Diable.
Tous les corps gisaient déjà aux pieds de
leurs chefs, leurs femmes, avec leurs fils et leurs filles, tremblaient d’horreur et de
désespoir, pleurant le sort du père, quand, croyant que leur destin était
les larmes, l’éclat de la folie du roi les arracha à leur illusion.
Une fois de plus, au zénith de sa démence, l’
Asmonéen s’écria avec émotion : « Jérusalem, souviens-toi de moi ». Aussitôt, il donna l’ordre
satanique.
Ils les égorgèrent tous, femmes et enfants, au
pied des huit cents croix et de leurs huit cents Christs. Les bourreaux mercenaires
de l’Asmonéen dégainèrent haches et épées, levèrent les bras et commencèrent leur
tâche infernale et macabre. Personne ne bougea le petit doigt pour empêcher ce crime.
(L’historien officiel des Juifs n’a guère écrit davantage sur ce
crime. Affirmant dans sa préface que la vérité était son
seul intérêt, on se demande, après avoir lu son récit, quel amour de la vérité
peut bien avoir le diable. Mais continuons.)
Pétrifiés,
croyant vivre un rêve, les invités assistèrent à la troisième partie de ce
spectacle infernal sans bouger d’un pouce. Acteurs de second plan dans la grande
représentation de l’Asmonéen, la rémunération leur avait aveuglé l’esprit. La vérité, c’est
qu’il ne fallait pas être très malin pour deviner la suite. L’Asmonéen ordonna
alors qu’on mette le feu aux crucifiés. Et que la
fête continue.
Et la fête se poursuivit sous un déluge d’alcool,
de viande et de prostituées.
Le lendemain, tout Jérusalem se précipita vers le Temple pour
trouver du réconfort auprès de l’Oracle de Yahvé.
L’homme de Dieu se contenta de dire : « La
destruction qui mènera cette nation à la ruine est décrétée. »
9
Après les 800
Après cette orgie de cruauté et de folie,
rien ne pouvait plus être comme avant. L’ambition des uns, le fanatisme des autres, tout cela
les avait conduits à une telle impasse. Un roi laisse libre cours à sa folie meurtrière,
il la déchaîne contre des étrangers, d’accord, mais quand, dans toute l’histoire
du royaume de Juda, un roi s’est-il jamais dressé contre son propre peuple pour commettre un
crime semblable ?
La réputation que les Maccabées avaient forgée auprès des Juifs se
retrouvait, au lendemain du Massacre des Huit Cents, à ramper dans les
abîmes les plus profonds de la décence et du respect dû à une nation par une autre.
Qualifiés de monstres dévorant leurs propres enfants, ceux qui, la veille encore, se promenaient
parmi les païens en revendiquant pour eux-mêmes le statut de Peuple Élu, le lendemain
durent se cacher des regards de tous comme s’ils fuyaient
Satan lui-même. Mais revenons à Jérusalem la Sainte.
Pendant un certain temps, le cri de douleur et de chagrin a
apaisé la soif insatiable de vengeance des proches des Huit cents.
Mais tôt ou tard, la haine mortelle se répandrait et parcourrait les rues
en semant la mort sur les trottoirs. Qui seraient les premiers à tomber ? Aux
coins de rue, dans l’obscurité des ruelles, sous n’importe quel porche. À
n’importe quelle heure, en n’importe quelle occasion. Les bourreaux étrangers du roi ?
Non ! Ce seraient eux, les sadducéens. Ce seraient les
fils d’Aaron, tous prêtres, tous saints, tous sacrés, tous
inviolables, les premiers à subir la vengeance. Puisque la vengeance ne
pouvait s’en prendre au roi, elle se déchaînerait sur la chair de ses alliés. Beaux-frères, cousins,
beaux-parents, gendres, épouses, belles-mères, grands-parents, petits-enfants, tous se retrouvèrent dans la
ligne de mire du poignard.
Que ce soit à la sortie du Temple, ou bien
en se rendant de leurs maisons à leurs champs, partout où la haine les trouverait, elle
se jetterait sur eux sans distinguer le juste du coupable, le pécheur de l’innocent. Il n’y
aurait aucune pitié, aucun répit. Par sa leçon macabre, l’Asmonéen avait
détourné le poignard de leur dos. Qui les délivrerait désormais ? Un par
un. Lorsqu’ils fermeraient les yeux chez eux… deux
pièces d’argent surgiraient des ombres, à la recherche d’orbites où s’installer. Lorsque les besoins
animales… des creux du sol jailliraient des griffes. Non, les sadducéens ne
dormiraient pas en paix, ni ne vivraient tranquilles à partir de ce jour-là. Viendrait
le jour où il leur semblerait préférable de vivre en enfer plutôt que de subir l’
enfer d’être en vie.
Et il en fut ainsi. Les rues de Jérusalem se
réveillaient chaque jour après le Massacre des Huit Cents, au milieu
des cris des veuves et des orphelins réclamant justice au roi. Un roi ravi de
voir que, tandis qu’ils s’entre-tuaient, on le laissait tranquille.
C’est la vérité : dans sa folie, l’Asmonéen prenait plaisir
à voir ses alliés vivre terrifiés, tels des rats pris au piège chez des chats
affamés. En ce qui le concernait, sa sécurité personnelle était
garantie contre tout risque. Sans distinction d’âge ni de sexe, il en tua une fois six mille
en une seule journée. Une autre fois, il en dévora huit cents avec leurs familles. En voulaient-ils encore plus ? Il
avait encore le culot de doubler le nombre de morts.
Pourquoi 800 croix ? Pourquoi pas sept cents ? Ou
trois mille quatre cents ?
Le fait est que l’Asmonéen avait la mémoire des
bêtes. L’être humain surmonte les traumatismes de l’enfance, il se distingue des
bêtes par sa capacité à oublier le mal subi à un moment donné du
passé. La bête, au contraire, n’oublie jamais. Des années peuvent s’écouler, même
si une décennie s’écoule, les blessures restent gravées dans sa mémoire. Avec le
temps, le petit chiot devient une bête féroce ; puis, un jour, il
rencontre son ennemi d’enfance, la blessure se rouvre et, par réflexe, il bondit
pour assouvir sa vengeance. Telle était la mémoire de l’Asmonéen.
Pourquoi 800 âmes ? Pourquoi pas sept cents, ni
trois mille quatre cents ?
Le peuple devait connaître la vérité. Le monde
entier devait connaître sa vérité. L’Histoire devait consigner dans ses annales
la cause profonde de cette haine de l’Asmonéen envers les pharisiens. Combien de
braves ont suivi le Maccabée le jour de la Chute des Braves ? N’étaient-ils pas
précisément 800 ? N’est-ce pas les pères des 800 pharisiens crucifiés qui
ont donné l’ordre de retraite et livré le Héros à l’ennemi ? Pourquoi l’ont-ils
fait ? Pourquoi ces lâches ont-ils laissé le Héros et ses 800 braves
seuls face aux ennemis ?
« Je vais vous le dire », s’écria l’Asmonéen depuis les
remparts. « Parce qu’ils craignaient que le Héros ne s’érige en roi. Lâches, ils ont trahi
le Héros et l’ont livré pour étouffer la peur qui les habitait. Mais dites-moi,
quand, à quel moment, à quelle occasion secrète le Héros a-t-il laissé échapper de ses
800 Braves de les diriger contre Jérusalem et de se proclamer roi ? Son âme ne connaissait
d’autre ambition que la liberté de sa nation. Son cœur ne battait que pour l’aspiration
à la liberté. Vos pères l’ont mis au défi de céder le commandement, de se mettre à leurs
ordres, ignorant que ce Vaillant ne reconnaissait d’autre roi et seigneur que son Dieu.
Ils l’ont mis à l’épreuve, l’ont poussé au bord du gouffre, croyant que le Vaillant
tournerait le dos à la mort. Ils ont défié le Champion du
Tout-Puissant. Eh bien, voici la récompense que votre Roi et Seigneur met dans vos
poches. Prenez votre solde, lâches. Vous avez touché le Champion que Dieu vous a
envoyé pour vous offrir la liberté au prix de son sang et de celui de toute sa maison.
Vous ne voulez pas du paradis ? C’est là que je vous envoie réclamer au Tout-Puissant votre
salaire. Sa gloire et sa renommée vous dérangeaient. Vous avez dû fuir le champ de
bataille pour lui prouver que la victoire était la vôtre, que sans vous, il n’
était rien. Réjouissez-vous, car vous le verrez bientôt face à face. »
Quoi qu’il eût pu dire, quelles que soient les
raisons par lesquelles il justifiait sa conscience, l’Asmonéen savait qu’après le Massacre
des 800, plus rien ne pourrait être comme avant. Après cette ode aux profondeurs
de l’enfer, il ne pouvait s’attendre à autre chose qu’à la destruction de sa maison. Abias
la lui avait prophétisée et, sans le vouloir ni le chercher, il l’avait provoquée. Le destin,
la fatalité, un faux pas non corrigé, une autre erreur imprévue imposant
la loi de la nécessité, le pur hasard, le chaos, les parés, l’irresponsabilité
du peuple et ses rêves de justice, de liberté et de paix. Comment blâmer la déesse
Fortuna d’offrir des baisers néfastes ? Parfois on gagne, parfois on perd.
Des dynastes pires encore ont réussi à ouvrir la voie à leurs enfants dans la plaine des
siècles. Mais pour quoi faire ? Au final, toute couronne finit par être arrachée, c’est celui
qui semblait avoir le moins de jambes qui saute le plus haut, et c’est le moins que rien d’hier qui s’accapare la gloire de
demain. Depuis un trône, le monde est une boîte à grillons ; celui
qui crie le plus fort est le roi. Pourquoi le peuple ne se contente-t-il pas de son sort ? Pourquoi
veut-il plus de justice, plus de liberté ? Si tu lui tends la main, il t’attrape le bras.
Il trouve toujours une raison de gâcher le bonheur de ses
dirigeants. Si ce n’était pas parce que les sujets sont nécessaires, ne vaudraient-ils pas mieux
tous morts ? Ou du moins sourds-muets ?
Les sombres réflexions de l’Asmonéen dans ses
moments de détresse étaient sans pareilles. Plus d’une fois, il les laissa jaillir de son
esprit sans même se rendre compte que ses chefs prétoriens étaient présents.
Leurs sourires diaboliques en disaient plus long que le discours le plus long
et le plus profond du sage le plus hétéroclite et le plus en vue.
La vie de ses enfants était-elle en danger ? Et
le resterait-elle s’il ne restait plus un seul Juif en vie ?
C’était un choix délicat. Lorsque la dépression l’
étouffait, l’Asmonéen la caressait. Mais non. Ce serait trop. Il devait
trouver une solution plus intelligente. Fermer les yeux sur le fait d’avoir franchi
la ligne rouge n’allait pas résoudre son problème. Il devait réfléchir. Après le
massacre des 800, plus rien ne serait jamais comme avant. Il devait trouver la sortie
du labyrinthe avant que sa famille n’ouvre la porte de l’enfer et que les
flammes de la haine ne les consumment.
Oui, plus rien ne serait jamais comme avant.
L’Asmonéen n’était pas le seul à l’avoir compris. Siméon
le Babylonien l’avait compris lui aussi. Les paroles d’Abias résonnaient dans sa tête avec toute
la dimension de leur réalité éternelle. « La haine engendre la haine, la violence
engendre la violence, et toutes deux dévoreront tous vos serviteurs. » Où donc
leurs arts magiques les avaient-ils conduits ? Le sang des 800 pesait sur sa
conscience. Ce poids l’écrasait. Abias avait toujours eu raison. Il ne se lassait pas de
le répéter : « Qui prend la cruche et va chercher de l’eau dans la forêt en feu ? À telle
fin, tels moyens. » Mais bien sûr, quel autre conseil pouvait-on attendre d’un homme
de Dieu ?
Quoi d’autre ?!
Qu’ils déposent les armes et, sans renoncer à leur but,
mettent au service de la restauration de la monarchie davidique les moyens qui
convenaient à une telle cause. Par exemple.
Convaincu par les faits, Siméon le Babylonien
les déposa, devint disciple et associé d’Abias qui, depuis si longtemps,
prêchait dans le désert à ces cœurs de pierre.
De son côté, le désespoir de l’Asmonéen ne fit que
grandir au fil des jours. La prophétie d’Abias sur le destin
de sa maison lui apparut si évidente que, contre toute attente, il finit par
céder. Non pas parce que le poids que pouvait supporter sa conscience, encore
assez forte pour supporter quelques milliers de cadavres de plus, lui serrait le cœur.
La véritable cause de l’oppression mentale qui s’était refermée sur son cou, le privant de
souffle, résidait dans le destin qu’il avait tracé pour ses fils. Lui-même avait
aiguisé le tranchant de la hache. Par sa faute, ses fils étaient devenus
la cible de la colère de Dieu. Le bourreau qui devait leur trancher la tête
n’était pas encore né, mais qui lui garantirait qu’il ne naîtrait pas ?
Dans un élan digne de ses terreurs, il conclut avec
ses ennemis un traité de réconciliation nationale. Abias et Siméon le Babylonien
seraient les garants de ce pacte qui assurerait à sa descendance la vie
au sein des autres familles de Jérusalem. Le pacte d’État était le suivant.
À sa mort, la couronne reviendrait à sa veuve. La
reine Alexandra rétablirait le Sanhédrin. Ainsi prendrait fin, entre
pharisiens et sadducéens, la lutte pour le contrôle du Temple, à l’origine de tous
les maux récents. Son fils Hyrcan II recevrait la fonction de grand prêtre.
À la mort de la reine Alexandra, le fait que la couronne
revienne à son autre fils, Aristobule II, ou que soit couronné l’héritier légitime de la
Maison de David dépendrait des résultats de la recherche du Fils de Salomon.
Une fois la reine Alexandra décédée, la Maison des
Asmonéens ne pourrait être tenue pour responsable des événements ultérieurs auxquels mènerait la
recherche. Cette partie du contrat resterait secrète entre le roi, la
reine, Hyrcan II et les deux hommes de confiance, Abias et Siméon le
Babylonien.
Sa veuve élèverait ces deux hommes à la
tête du Sanhédrin dirigé par Hyrcan II. Cette dernière partie du pacte
resterait secrète afin d’empêcher le prince Aristobule de se rebeller
contre le testament de ses parents et de revendiquer la couronne.
Alexandre Jannée mourut de mort naturelle. Sa veuve lui succéda
sur le trône. Elle régna pendant neuf ans. Fidèle au pacte signé, la
reine Alexandra rétablit le Sanhédrin, en confiant sa direction sur un pied
d’égalité aux pharisiens et aux sadducéens. Son fils Hyrcan II reçut la
sacrerie suprême. Le prince Aristobule II fut écarté de la succession et des
affaires d’État. La partie secrète du pacte, la recherche de l’héritier vivant
de Salomon, ne dépendrait plus de la reine Alexandra, mais des deux hommes à
qui son défunt avait confié cette mission. Une mission qui devait s’achever
sous le règne d’Alexandra et rester dans le secret qui l’avait
vue naître. Bien que jeune, si un tel projet de restauration de la monarchie davidique venait à parvenir aux oreilles du prince Aristobule,
personne ne pourrait affirmer
que, dans sa folie, il ne se soulèverait pas en guerre civile contre son frère.
Ce furent neuf années de paix relative. Les deux
hommes chargés de retrouver l’héritier légitime de Salomon disposèrent de
neuf années pour parcourir les hautes sphères du royaume et découvrir où il se trouvait. Je dis
« paix relative » car les proches des 800 profitèrent du pouvoir pour
arroser les rues de Jérusalem du sang des bourreaux de leurs proches.
Impuissants, la reine et les sadducéens ne pouvaient freiner
cette soif de vengeance qui, en toute impunité, faisait chaque jour de nouvelles victimes ; au fil des
années, les regards des condamnés se tournèrent de plus en plus
vers le prince Aristobule, qu’ils voyaient comme leur sauveur. Aristobule, qui se berçait de l’espoir de régner
après la mort de sa mère, il fallait le sortir de sa confortable condition de
prince héritier, agir sans tarder et mener le coup d’État que la situation même
d’impuissance des sadducéens était en train de faire naître.
Dans ces circonstances, de combien de temps
Simeon et Abias disposaient-ils pour retrouver l’héritier légitime de Salomon ? Combien
de temps pourraient-ils résister à la guerre civile qui se profilait à l’horizon ?
Dieu sait que Siméon et Abias ont cherché, qu’ils
ont parcouru tout le royaume à sa recherche. Ils ont remué ciel et terre pour le
trouver. Et c’était comme si la maison de Zorobabel s’était évaporée de la scène
politique de Juda après sa mort. Oui, bien sûr, certains prétendaient être
des descendants de Zorobabel, mais lorsqu’il s’agissait de présenter les documents
généalogiques pertinents, tout cela n’était que paroles en l’air. Ainsi, le temps
jouant contre eux, la reine mère se rapprochant chaque jour davantage de la tombe, le
prince Aristobule II se renforçant d’année en année sous la protection des sadducéens
qui prônaient le coup d’État qui leur donnerait le pouvoir ; et eux, Abias et
Siméon, de plus en plus éloignés de ce qu’ils recherchaient. Leurs prières ne montaient pas
vers le Ciel ; les rumeurs de guerre civile, au contraire, semblaient y parvenir. À la
neuvième année de son règne, la reine Alexandra rendit l’âme. Avec elle mourut l’
espoir des restaurateurs de trouver l’héritier légitime de Salomon.
10
La saga des précurseurs
Après la mort de l’Asmonéen, à la suite de la
régence de la reine Alexandre, alors qu’Hyrcan II occupait la charge de grand prêtre,
après la guerre civile contre son frère Aristobule II, Dieu suscita l’
esprit d’intelligence en Zacharie, fils d’Abias.
Appelé au sacerdoce en tant que fils d’Abias,
Zacharie a orienté sa carrière au sein de l’administration du Temple vers le domaine de
l’histoire et de la généalogie des familles d’Israël. Confident de son père, avec
lequel Zacharie partageait son zèle pour la venue du Messie, tandis que son père et
son associé, le Babylonien, dirigeaient la recherche de l’héritier de la couronne de Juda,
Zacharie eut l’idée, grâce à son intelligence, d’ouvrir les archives du Temple. Lorsque l’
échec de la recherche des héritiers légitimes de Zorobabel fut un fait
accompli, Zacharie se jura de ne pas se reposer tant qu’il n’aurait pas mis sens dessus dessous les
étagères, et, par Yahvé !, de ne pas s’arrêter tant qu’il n’aurait pas trouvé la piste qui le
mènerait à la maison de l’héritier vivant de Salomon.
Le Temple de Jérusalem remplissait toutes les
fonctions d’un État. Ses fonctionnaires agissaient comme une bureaucratie parallèle
à celle de la Cour elle-même. Registre des naissances, salaires de ses employés,
comptabilité de ses recettes, École des docteurs de la Loi, tout cet
engrenage fonctionnait comme un organisme autonome.
Les postes de pouvoir étaient héréditaires. Ils
dépendaient également des influences de chaque prétendant. En tant que prétendant, Zacharie
aurait en sa faveur les trois forces classiques grâce auxquelles n’importe qui
aurait pu atteindre les plus hautes sphères.
Il bénéficiait de l’autorité spirituelle de son père.
Il bénéficiait de l’influence et du soutien total de l’un des hommes les plus influents
au sein et en dehors du Sanhédrin, Siméon le Babylonien, le Semayas des sources
juives traditionnelles. Dans celles-ci, Abias est appelé Abtalion, une déformation
de l’original hébreu, dont la déformation par les sources hébraïques a permis à l’historien
juif de dissimuler aux yeux de la postérité les liens messianiques entre
les générations antérieures à la Nativité et le christianisme lui-même. Et surtout,
et c’est le plus important, Zacharie disposait de l’esprit d’intelligence que
son Dieu lui avait donné pour mener à bien son entreprise.
Sous la conduite de Dieu, la saga des restaurateurs
menée par Abias et Siméon le Babylonien, dont les noms – comme je l’ai dit – ont été
déformés par les derniers historiens juifs afin d’ancrer l’
origine du christianisme dans l’esprit d’un fou, Dieu répéta à nouveau le jeu
qui s’était déroulé entre ses deux serviteurs, suscitant chez le fils de Siméon l’esprit
précurseur qui allait naître chez le fils de son associé.
Ayant refusé la victoire aux pères,
car la gloire du triomphe était réservée à leurs fils, celui d’
Abias étant l’aîné de celui de Siméon, Dieu voulut, dans son omniscience, que le fils de Siméon,
Siméon comme son père, ait pour maître le fils d’Abias, scellant ainsi l’amitié
qui existait déjà entre eux par des liens qui perdurent à jamais.
De même que son père, Siméon le Jeune semblait
né pour mener une existence confortable et heureuse, loin des
préoccupations spirituelles du fils d’Abias.
Tel père, tel fils : Siméon le Jeune lia son
avenir à celui de Zacharie en mettant à son service la fortune dont il hériterait de son
père.
Il fallait être bien naïf – en parlant de
Zacharie – pour, fort de tels appuis, échouer dans sa tentative de gravir les échelons de la
pyramide bureaucratique du Temple et d’atteindre le sommet en tant que directeur des
Archives historiques et généalogiste en chef de l’État théocratique où, après la
conquête de la Judée par Pompée le Grand, l’ancien royaume des
Asmonéens s’était transformé. Cette incapacité surmontée par l’intelligence sans limite que
lui avait donnée son Dieu pour se frayer un chemin, Zacharie atteignit le sommet et planta son drapeau
au point culminant de la structure du Temple.
Les temps étaient toutefois difficiles. Les
guerres civiles ravageaient le monde. L’horreur était devenue la norme. Grâce à
Dieu, l’échec de Siméon et d’Abias s’est soldé par une fin heureuse qui a tout compensé.
Après la mort de la reine Alexandra, il se produisit ce qui
se profilait depuis longtemps. Aristobule II revendiqua la couronne,
affronta son frère Hyrcan II sur le champ de bataille et remporta la victoire.
Mais s’il rêvait de légitimer son coup d’État, il ne tarda pas à se rendre compte de son erreur.
Le monde n’était plus prêt à revenir à l’époque
de son père. Les sadducéens eux-mêmes refusaient désormais de renoncer aux prérogatives que
le Sanhédrin leur avait conférées. Ni les sadducéens ni les pharisiens n’avaient intérêt à un
retour au statu quo antérieur à l’instauration du Sanhédrin. Évidemment, cela convenait moins aux
pharisiens qu’aux sadducéens. Il fut donc convenu de faire entrer en scène
le père du futur roi Hérode, Palestinien de naissance, juif par la force des choses. Sur
ordre des pharisiens, Antipater engagea le roi des Arabes pour chasser du
trône Aristobule II.
La manœuvre consistant à faire peser le poids de la rébellion
sur les épaules d’Hyrcan II était une ruse du Sanhédrin pour rester en
marge en cas de défaite des forces engagées. La guerre en cours
se résolut en faveur d’Hyrcanus grâce à la prescience divine, qui
interposa entre les frères le général romain de l’époque, en marche triomphale
à travers les terres d’Asie. Il s’agit de Pompée le Grand.
Après avoir conquis la Turquie et la Syrie, le général
romain reçut une ambassade des Juifs qui le suppliaient d’intervenir dans leur royaume et de
mettre fin à la guerre civile dans laquelle les passions les avaient entraînés. Nous sommes
dans les années 60 du Ier siècle av. J.-C.
Pompée accepta de jouer le rôle d’arbitre entre les deux
frères. Il leur ordonna de se présenter immédiatement devant lui pour lui exposer les
raisons pour lesquelles ils s’entre-tuaient. Qui était Caïn, qui était Abel ?
Pompée n’entra pas dans des discussions de cette
nature. Avec l’autorité d’un maître de l’univers, il prononça des paroles de
sagesse et fit connaître son jugement salomonique sur l’affaire. À partir de ce jour et
jusqu’à nouvel ordre, le royaume des Juifs était transformé en province
romaine. Hyrcan II était rétabli dans ses fonctions de chef de l’État et
Antipater, père d’Hérode, en tant que chef d’état-major. Quant à
Aristobule, il devait se retirer de la vie publique et renoncer à la couronne.
Et ainsi fut-il. Puis Pompée partit avec les
aigles romains pour achever sa conquête du monde méditerranéen, laissant les
cloches sonner le glas à Jérusalem pour la solution adoptée, la meilleure parmi toutes les pires.
À cette époque, le dragon de la folie galopait à
sa guise aux quatre coins du monde antique. Il le faisait depuis l’
aube des temps, mais cette fois-ci, alors que les guerres civiles romaines faisaient rage, le
Diable, plus sage par son âge que par son génie, créa avec ses langues de feu des hommes
plus mauvais que jamais. Contrairement aux autres langues qui faisaient des saints, celles
du Diable engendraient des monstres qui vendaient leur âme à l’Enfer au nom du
pouvoir éphémère de la gloire des armes. Tel une superstar signant des contrats
de mariages sanglants avec les fiancés de la Mort, le Prince des Ténèbres
signait des autographes d’un air désinvolte, espérant, dans sa folie manifeste, obtenir de son
Créateur les applaudissements dus à celui qui avait lancé un ultimatum à Dieu.
Le décompte des morts des guerres
mondiales romaines n’a jamais été consigné. L’avenir ne saura jamais combien d’âmes
ont péri sous les roues démentielles de l’Empire romain. En lisant les chroniques
de cet empire des ténèbres sur Terre, on oserait dire que le
Diable lui-même avait été engagé comme conseiller des Césars. Une fois de plus,
la Bête parcourait les confins du monde, imposant sa volonté souveraine.
Au milieu de ces temps sanglants, alors que
même un aveugle pouvait voir l’impossibilité de s’opposer au nouveau
maître de l’univers, pire encore si le prétendant n’était qu’une mouche sur le
dos d’un éléphant, contre toute logique et tout bon sens, Aristobule II fit fi du
jugement salomonique de Pompée le Grand et se déclara en rébellion armée contre
l’Empire.
L’ambition sans limite du pouvoir absolu ne
connaît ni races ni époques. L’Histoire a vu la vérité éclater au grand jour plus
souvent que ne peuvent s’en souvenir les annales des nations modernes. Il semble que
le gouffre entre l’homme et la bête soit moins dangereux que le passage de l’
homme à la condition d’enfant de Dieu. Et pourtant, ceux qui refusent à l’
avenir de l’homme ce qui lui revient de droit en vertu de la création sont les
mêmes qui défendent ensuite à coups de feu et de balles l’idée de l’évolution. Nous ne savons pas
si, en doutant des intentions de Dieu lors de la création de l’Homme, la
science cache une rébellion ouverte contre l’étape finale programmée dans nos
gènes depuis les origines des âges historiques. Au fond, il pourrait
s’agir simplement d’une question d’orgueil intellectuel élevé au carré de sa
puissance. Autrement dit, on ne nie pas l’existence de Dieu ; ce qui existe, c’est un refus
de vivre une chronique annoncée. Je m’explique : pourquoi devrions-nous être les objets
passifs d’une histoire écrite avant même notre naissance ? N’est-il pas préférable d’être
les sujets actifs d’une tragédie écrite par le Destin ?
Les profondeurs de la psychologie humaine ne
cessent jamais de surprendre. Dans les ténèbres des abîmes de l’esprit,
des créatures luminescentes, belles comme des étoiles dans la nuit, se
transforment soudain en dragons monstrueux. Leurs flèches de feu dévorent toute paix,
violent toute justice, nient toute vérité. Et, aspirant au pouvoir des dieux,
, les rebelles donnent raison à ceux qui, sans croire à l’évolution, croient pourtant lorsqu’ils
affirment qu’après l’homme, il y a quelque chose d’autre.
Après tout, il ne s’agit pas tant de croire ou de
ne pas croire, mais de choisir entre l’être de la Bête et celui des enfants de Dieu.
À cet égard, Aristobule II avait une
structure mentale très typique de son époque. Soit il avait tout, soit il n’avait rien.
Pourquoi partager le pouvoir ? Entre Caïn et Abel, il avait choisi le rôle de Caïn.
Et cela ne s’était pas mal passé du tout. Pourquoi le Romain venait-il maintenant lui voler le fruit
de sa victoire ?
Tant que, la pointe de l’épée à la gorge, Pompée le Grand lui
imposait sa volonté et que le mythe de l’invincibilité du Tueur de pirates
tenait sa passion en échec, tout allait pour le mieux pour le Sauveur de la Méditerranée.
Dès que Pompée eut tourné le dos, Aristobule laissa parler sa veine asmonéenne et se
consacra à ce qu’il savait faire de mieux : faire la guerre.
La manière dont il concevait la guerre,
en tout cas, il l’a bel et bien mise en pratique.
Partout où il passait à cheval, il s’attachait à laisser
son empreinte. Une ferme par-ci, une autre par-là : la Judée allait se souvenir du fils de
son père pendant bien longtemps. Feu, ruine, désolation : que l’
histoire soit écrite et que ce qui est écrit reste écrit, sinon dans les annales de l’Histoire,
du moins sur le dos du peuple !
L’Ancien Serpent devait savoir que le Jour de
Yahvé approchait, jour de vengeance et de colère. Le Léviathan dans sa ligne de mire, l’
Enfer redoubla le feu qui l’animait et, du sommet de sa maudite
gloire, il se mit à diriger l’armée des ténèbres vers sa victoire impossible.
Frère contre frère, royaume contre royaume.
Même le tout-puissant Sénat romain trembla d’effroi le jour où César traversa sa
propre mer Rouge. À cause du Conquérant de la Gaule, que l’on venait
à peine de proclamer seigneur de l’Asie, ce même Pompée fut vu
traversant la Grande Mer comme une chatte pour finir assassiné comme un pou
sur une plage, sur ordre d’un pharaon en jupe.
Il poursuivit son ancien
associé, celui qui avait transformé un fleuve en une phrase de légende, jusqu’en Égypte, et c’est là-même que
le pharaon, bourreau de Pompée, l’aurait enterré si les armées provinciales d’Asie n’étaient pas
l’intervention providentielle en sa faveur des armées provinciales d’Asie,
parmi lesquelles la cavalerie des Juifs se distingua par son audace et sa vaillance,
lui offrant la victoire et, plus important encore, lui sauvant la vie. Un sauvetage
qui valut aux Juifs de l’Empire la gratitude sans réserve de César, et
redonna à la nation sa réputation perdue de guerriers vaillants.
C’est la nécessité qui pousse les puissants à
se soutenir mutuellement qui a jeté le chef d’état-major juif dans les bras du
nouveau maître de l’univers méditerranéen, le père d’Hérode gagnant ainsi pour le
peuple juif les honneurs de la grâce, comme je l’ai dit, et pour lui-même et sa maison l’
amitié de celui à qui il est reconnaissant d’être de bonne naissance, celle de l’unique et
incomparable Jules César.
Cette dernière faveur ne fut pas aussi
bien accueillie à Jérusalem que dans les cercles familiaux de l’intéressé. Mais, compte tenu de la
persévérance du fils de l’Asmonéen à suivre les traces de son père, elle fut
respectée comme un rempart. À ces moments-là, les
Juifs ne croyaient guère, voire pas du tout, qu’ils devaient craindre l’ascension fulgurante vers le pouvoir du jeune
Hérode.
Même lorsque Hérode fit preuve d’un courage hors du commun pour
démanteler les forces des brigands galiléens et les condamner à mort
en contournant les lois du Sénat des Juifs ?
Profitant de son statut de lieutenant des
forces du Nord, Hérode fit arrêter les bandits, démantela leurs repaires et
condamna à mort leurs chefs. Rien d’inhabituel s’il s’était agi d’un
chef juif. Le problème était qu’en s’arrogeant les fonctions du Sanhédrin
— juger et condamner à mort —, l’ambition personnelle d’Hérode fut mise à
nu, obligeant le Sanhédrin à lui couper l’herbe sous le pied tant qu’il en était encore temps.
La question de juger ce jeune Édomite était
complexe en raison de l’identité de son parrain, César en personne. Le problème était
que s’ils ne lui coupaient pas les ailes, personne ne pourrait arrêter sa course fulgurante vers
le trône.
Siméon le Babylonien et Abias exposèrent cet
argument devant les autres membres du tribunal réuni pour juger
Hérode. S’étaient-ils débarrassés de l’usurpation du trône de David par un Juif de
naissance pour voir ensuite un Palestinien s’y installer ?
Sans craindre le jeune Édomite, Siméon le Babylonien
prononça son verdict devant tous : soit ils le condamnaient à mort maintenant qu’ils l’avaient à
leur merci, soit ils regretteraient leur lâcheté le jour où le fils d’Antipater
s’assiérait sur le trône de Jérusalem.
Hérode se retourna pour regarder ce vieillard qui
lui prophétisait en plein jour ce qu’il avait vu tant de
fois dans ses rêves. Émerveillé d’avoir trouvé parmi ces lâches un homme courageux, il jura là, en
présence de tous ses juges, que le jour où il se ceindrait de la couronne, il les passerait tous
au fil de l’épée. Tous, sauf le seul homme qui avait osé
lui dire en face ce qu’il ressentait.
Lorsque Hérode devint roi, ce fut la première mesure
qu’il prit. À l’exception de son prophète personnel, il fit décapiter tous les membres du Sanhédrin.
11
La généalogie de Jésus selon saint Luc
Au milieu de ces jours d’horreurs
sanglantes, la Nature défia l’Enfer en inondant la terre de beauté.
C’était véritablement une époque de belles femmes. Au service de son Seigneur, la
Nature conçut une femme d’une beauté extraordinaire, et lui donna un
nom. Elle l’appela Élisabeth.
Élisabeth était la fille d’une des familles
sacerdotales de la haute société de Jérusalem. Ses parents appartenaient à l’une des
vingt-quatre familles héritières des 24 classes du Temple. Leurs
de la maison des Siméon, l’extraordinaire beauté de cette
jeune fille lui ouvrit les portes du cœur de Siméon le Jeune, avec qui elle vint
grandir comme s’il s’agissait d’une sœur.
Les parents d’Élisabeth ne pouvaient voir que d’un
bon œil la relation que les jeunes gens entretenaient. Envisageant la possibilité
d’un futur mariage, ses parents accordèrent à Élisabeth une liberté qui,
en règle générale, était refusée aux filles d’Aaron. Qu’y avait-il de plus susceptible de remplir
de fierté le cœur de ces parents que de voir leur fille aînée devenir l’
épouse de l’héritier de l’une des plus grandes fortunes de Jérusalem ?
Ce n’était plus seulement une question de richesse, il y avait aussi
la protection qu’Hérode avait accordée aux Siméon. La mort
des principaux membres du Sanhédrin après son couronnement avait placé les Siméon
dans une position privilégiée. En effet, celle des Siméon était la seule fortune
que le roi n’avait pas confisquée.
Si Élisabeth savait séduire le jeune Siméon par sa beauté,
ouf !, bien au-delà de ce que ses parents auraient jamais pu rêver.
Avec cette possibilité secrète à l’esprit, qui chaque année
semblait devenir plus réelle en raison de l’intelligence dont la Sagesse
avait enrichi ce que la Nature avait doté de tant de qualités, les parents d’
Isabelle la laissèrent franchir cette mince frontière au-delà de laquelle la
femme hébraïque était libre de choisir son époux.
La coutume chez les castes juives était de conclure le
contrat de mariage des filles aaroniques avant qu’elles n’atteignent cet âge dangereux,
au-delà duquel, selon la loi, on ne pouvait plus obliger la femme à accepter l’
autorité paternelle comme s’il s’agissait de la volonté de Dieu. Convaincus de l’
influence irrésistible de la beauté d’Isabelle sur le jeune Siméon, ses
parents prirent le risque de la laisser franchir cette limite.
Elle la franchit avec ravissement, et il fut son complice.
Siméon entra dans le jeu de cette âme sœur
que la vie lui avait donnée. Élevé lui-même pour jouir d’une liberté
privilégiée, lorsque les parents d’Isabelle se rendraient compte de la
vérité, il serait déjà trop tard. Isabel aurait alors déjà franchi cette
frontière et plus rien ni personne au monde n’aurait pu l’empêcher d’épouser l’homme
qu’elle aimait plus que sa propre vie, plus que les remparts de Jérusalem, plus que
les étoiles du ciel infini, plus que les anges eux-mêmes.
Le jour où ses parents comprirent qui était l’
élu d’Isabel, ce jour-là, ses parents poussèrent des cris d’indignation.
Le problème de l’homme qu’Isabelle aimait d’
une manière si supérieure aux intérêts familiaux était simple. Elle avait donné
son cœur au jeune homme le plus têtu de tout Jérusalem. En réalité, personne
ne pariait sur la vie du fils d’Abias. Zacharie s’était mis en tête d’
Zacharie de pénétrer dans le Temple et d’en chasser tous les vendeurs de généalogies et
les trafiquants de certificats de naissance en gros. Stupéfaits par ce qu’ils
considéraient comme une attaque frontale contre leurs poches, nombreux furent ceux qui se jurèrent
de mettre fin à sa carrière, quel qu’en soit le prix. Mais ni les menaces ni les malédictions
ne parvinrent à effrayer Zacharie.
À cet égard, tout le monde reconnaissait que le fils était le
port-miroir de son père. Son père n’était-il pas le seul homme de tout le royaume capable de
se dresser devant l’Asmonéen à son apogée, de lui barrer la route et de
lui prophétiser en face un torrent de malheurs ? Que pouvait-on attendre de son
fils, qu’il soit un lâche ?
Quoi qu’il en soit, pourquoi Zacharie ne dirigeait-il pas sa
croisade ailleurs ? Pourquoi s’était-il mis en tête de concentrer sa
croisade contre le commerce florissant de l’achat et de la vente de documents
généalogiques et de faux actes de naissance ? Quel mal faisaient-ils à qui que ce soit
en délivrant ces documents ?
Les intéressés venaient d’Italie même,
prêts à payer tout ce qu’on leur demandait pour un simple morceau de papyrus signé et
scellé par le Temple. D’où venait donc cette obstination du fils d’Abias ? Pourquoi
ne se contentait-il pas de profiter de la vie comme n’importe quel fils de voisin ? S’amusait-il donc
à gâcher la fête de tout le monde ?
Bon, mais avant de continuer, plongeons-nous dans l’esprit
de Zacharie et dans les circonstances auxquelles il s’est opposé.
J’ai dit que Zacharie, fils d’Abias, et Siméon
le Jeune, fils de Siméon le Babylonien, avaient repris le flambeau de la quête de l’
héritier vivant de Salomon.
Compte tenu de toutes les circonstances exposées dans
les chapitres précédents, on comprend que le secret était la condition sine
qua non qui devait les mener jusqu’au bout de leur quête. Personne ne devait savoir quel
était l’objectif qu’ils avaient en tête.
Si, pour les Asmonéens, la simple idée de la
restauration davidique leur donnait la chair de poule, au moindre soupçon quant aux
intentions des fils de leurs protégés — Semaya et Abtalion dans les
écrits officiels juifs, Siméon et Abias pour nous —, le roi Hérode
exécuterait le jour même tous les fils de David.
Puis il y avait les pirates de toujours qui seraient
ravis de dénoncer ses fils, nos Siméon et Zacharie. Hérode
récompenserait cette dénonciation pour trahison envers la couronne par des milliers d’honneurs. Et au passage,
ils élimineraient de la scène ce croisé solitaire avec lequel il était impossible de parvenir à
un quelconque accord.
Ainsi, conscient de la mer de dangers sur
les vagues de laquelle il naviguait, Zacharie ne se confiait à personne au monde. Pas même à
Isabelle elle-même, la femme qu’il savait qu’il épouserait malgré
la volonté de ses futurs beaux-parents.
Il était naturel que, parmi tous les hommes de
Jérusalem, nul ne jouît d’une plus grande protection que le fils d’Abias.
Examinons maintenant les causes de cette
corruption généralisée dans les bras de laquelle se sont jetés les fonctionnaires du
Temple.
En remerciement de son salut par la
chevalerie juive — comme je l’ai déjà dit —, Jules César accorda à la Judée
des privilèges fiscaux et exonéra ses citoyens du service des
armes.
César ignorait l’étendue complexe du
monde juif. Astucieux comme personne, les Juifs de tout son Empire profitèrent
de son ignorance pour bénéficier des privilèges accordés aux
citoyens de la Judée. Mais pour bénéficier de ces privilèges, ils étaient
tenus de présenter les documents requis.
Il leur suffisait de se rendre à Jérusalem,
de payer une somme d’argent et de se les procurer.
Était-ce pour se lancer dans le projet que le fils
d’Abias avait mis en place ? Zacharie n’aimait-il pas ses frères en Abraham ? Pourquoi s’y
opposait-il ? Qu’avait-il à y gagner ? Les coffres du Temple se
remplissaient. En tant que prêtre et Juif de naissance, ne se souciait-il pas de la
prospérité de son peuple ?
L’hostilité croissante à l’égard de Zacharie provenait
de son ascension imparable qui, en peu de temps, si personne ne lui barrait la route,
le mènerait au sommet de la direction des Archives historiques et
généalogiques, dont dépendait la délivrance desdits documents.
Il y avait bien des raisons pour que le fils d’Abias
ferme les yeux et profite de l’occasion pour s’enrichir, et
au passage, partager avec tous la prospérité que le ciel leur avait offerte
après tant de malheurs passés ; il y avait bel et bien des raisons.
Mais non, le fils d’Abías affirmait qu’il ne
s’associerait pas à la corruption. Il avait la tête dure comme de la pierre. Pour comble de
malheur, la protection dont il bénéficiait ne laissait à ses ennemis d’autre issue
que de tenter de freiner sa carrière par tous les moyens.
Ainsi, même si elle adorait l’homme de sa
vie, Isabelle elle-même se demandait d’où venait cette croisade de son bien-aimé. Si
elle abordait le sujet, il se contentait de lui donner des réponses évasives, détournait le regard,
changeait de sujet et la laissait sur sa faim. Ne l’aimait-il donc pas ?
Siméon le Jeune se moquait de ces deux amants
impossibles.
Un rire qu’Isabel a saisi, et comme elle était la fille
d’Aaron et que la Nature était de son côté, son ami de cœur allait
lui révéler quel mystère les deux cachaient.
Siméon le Jeune lui donna d’abord des réponses évasives. La
dernière chose qu’il souhaitait, c’était de mettre la vie d’Isabelle en danger. Finalement, il dut
lui ouvrir son cœur et lui révéler la vérité.
Un Juif, où qu’il se trouve dans l’Empire, qui
souhaiterait s’enregistrer comme citoyen de la Judée, à quelle famille s’apparenterait-il et
dans quelle ville demanderait-il à être enregistré comme natif ?
La réponse était si évidente qu’Isabelle comprit
aussitôt.
« À Bethléem de Judée et au roi David. »
C’était déjà difficile en soi pour le généalogiste
en chef du royaume de se frayer un chemin parmi des montagnes de documents, sans parler de cette avalanche de
fils de David qui surgissaient soudainement de toutes parts
pour revendiquer leur filiation avec le roi légendaire.
« Vous cherchez donc l’héritier de Salomon »,
répondit Isabelle à Siméon. « Comme c’est beau ! » Siméon rit de bon cœur de sa
plainte.
Zacharie n’a pas trouvé cela très drôle que son
associé révèle la vérité à Isabelle. Le mal étant fait, il fallait aller de l’
avant et faire confiance à la prudence féminine. Une confiance qu’Isabelle n’a jamais
trahie.
Le même Esprit qui arrête l’avancée des
guerriers et leur refuse l’accès aux objectifs qu’Il a réservés à ceux qui les
suivront, ce même Dieu est celui qui ordonne les temps et fait évoluer sur la scène
les acteurs à qui Il réservera la victoire qu’Il refusera à ceux qui leur
ont ouvert la voie.
Contre tous les mauvais présages que leurs
ennemis leur avaient souhaités, Zacharie atteignit le sommet de la hiérarchie des
Archives du Temple. Il épousa également la compagne que le
destin lui avait choisie. Lorsqu’ils découvrirent qu’ils ne pouvaient pas avoir d’enfants, on entendit dire : « Châtiment de
Dieu », parce qu’elle s’était rebellée contre la volonté de ses parents, mais ils se
consolèrent en s’aimant de toute la force dont le cœur humain est capable.
À la douleur d’être stériles s’ajouta l’
échec de leur quête.
12
La naissance de Joseph
Zacharie passa des années à fouiller les montagnes
de documents généalogiques, classant rouleau par rouleau, à la recherche de la piste
qui devait le mener au dernier héritier vivant de la couronne de Salomon. Il n’est pas
devenu fou car son intelligence était plus forte que le désespoir qui s’était
emparé de son esprit, et, bien sûr, parce que l’Esprit de son Dieu lui souriait à
travers les lèvres de son associé Siméon, qui ne perdait jamais espoir et était toujours
là pour lui remonter le moral.
« Du calme, mon vieux, tu verras bien qu’au final
on trouvera ce qu’on cherche là où on s’y attend le moins, et quand
on s’y attendra le moins, tu verras. Ne te prends pas la tête, car ton Dieu
veut t’ouvrir les yeux à sa manière. Je ne crois pas qu’il va te laisser les mains
vides. C’est juste qu’on regarde dans la mauvaise direction. C’est
notre faute. Tu crois qu’Il t’a élevé là où tu es pour te laisser dans ta
désolation au sommet ? Repose-toi, profite de ta vie, laissons-Le
nous faire rire ».
Ce Siméon était extraordinaire. Mais à tous
les égards. Lorsqu’il épousa la femme de ses rêves, il savoura également le
rêve d’être l’homme le plus heureux du monde. Avec ce bonheur qui
se répandait sur tous les clients de sa Maison et fit de lui le banquier des
pauvres, un beau jour, des affaires l’amenèrent à Bethléem.
La clientèle des Simeon s’étendait également
aux localités environnantes de Jérusalem. Parmi les familles qui
faisaient affaire avec eux figurait le clan des charpentiers de Bethléem. À cette
époque, la tête du clan était entre les mains de Matat, père d’Héli. Maîtres
ébénistes, le clan des charpentiers de Bethléem s’était forgé une réputation de
professionnels du bois depuis des temps immémoriaux. On racontait même que
le fondateur du clan avait posé l’une des portes de la ville sainte à l’époque de
Zorobabel. De simples rumeurs, bien sûr. Le fait est que l’arrivée de Siméon le
Jeune à Bethléem coïncida avec la naissance du fils aîné d’Héli. Ils appelèrent le
nouveau-né Joseph. Félicitations mises à part, une fois l’affaire qui l’avait amené à
Bethléem conclue, le grand-père de l’enfant et notre Siméon entamèrent une conversation sur les
origines de la famille. Le sujet abordé fit que Matat
s’étendit sur l’origine davidique de sa lignée.
À Bethléem, personne n’avait jamais songé à
mettre en doute la parole du chef du clan des charpentiers. Tout le monde était convaincu,
car on l’avait toujours cru dans le village, que le clan appartenait à la
maison de David. Matat, le grand-père de Joseph, ne se promenait pas non plus en brandissant l’arbre
généalogique de sa famille comme s’il s’agissait d’un fouet prêt à s’abattre sur
les incrédules. Cela n’aurait pas eu lieu d’être. C’était simplement ainsi, cela avait
toujours été ainsi et il n’en allait pas autrement. Ses parents avaient été considérés comme des fils
de David depuis une époque dont personne ne se souvenait plus, et lui, Matat, était tout à fait
en droit de croire à la parole de ses ancêtres. Après tout, chacun
était libre de se croire fils de qui bon lui semblait. Mais bien sûr, l’
enquête de Zacharie étant dans l’impasse, la recherche du fils de Salomon dans
les archives historiques se trouvant dans une impasse, il était inévitable que
le fait qu’une simple famille de menuisiers fasse irruption dans le domaine des réalités
incontestables ; forcément, pour notre Siméon, ami très intime du Grand Généalogiste
du Royaume, cette certitude absolue de grand-père Matat devait lui paraître, sinon drôle, du moins assez sympathique.
C’était surtout le ton de
certitude dans la voix du grand-père de Joseph.
Lorsque, sans vouloir offenser le chef du clan des
menuisers de Bethléem, Siméon le Jeune mit en doute la légitimité de l’origine
davidique de sa lignée, le grand-père Matat regarda le jeune Siméon avec les sourcils quelque peu
froncés. Sa première réaction fut de se sentir offensé, et ma foi, si
le doute avait été émis par un autre individu, il aurait mis celui-ci
sur-le-champ à la porte de chez lui. Mais par respect pour l’amitié qui le liait aux
Simeon, et parce que le Jeune n’avait en aucun cas l’intention de l’offenser, le grand-père
Matat s’est abstenu de laisser libre cours à son tempérament. Aussi parce que, vu la
situation actuelle, où il suffisait de donner un coup de pied dans une pierre pour que
David en ait des enfants, le doute du jeune homme lui parut compréhensible.
Homme d’un très bon caractère, malgré cette
façon d’entrer dans notre récit, ne voulant pas qu’à l’avenir, entre sa
maison et celle des Simeon, il y ait le moindre doute, le grand-père Matat prit
notre Simeon par le bras et l’emmena à l’écart. Avec toute la confiance du
monde placée en sa sincérité, l’homme le conduisit dans ses appartements privés.
Il se dirigea vers un coffre aussi vieux que l’hiver, l’ouvrit et en sortit
une sorte de rouleau de bronze enveloppé dans des peaux rances.
Sous les yeux de Siméon, le grand-père Matat le posa
sur la table. Et il le déroula lentement, avec le mystère de celui qui s’apprête à mettre à nu
son âme.
Dès qu’il vit le contenu enveloppé dans ces
peaux rances, les pupilles de Siméon s’écarquillèrent comme des fenêtres à l’aube des
premiers rayons printaniers. Un « Mon Dieu » muet lui échappa des lèvres,
mais il dissimula sa surprise et cacha l’émotion qui lui parcourait le
dos. Car rarement dans sa vie, bien qu’il fût l’intime du Généalogiste
en chef du Royaume, et malgré son habitude de voir des documents
anciens, certains aussi anciens que les remparts de Jérusalem, rarement
ses yeux avaient-ils contemplé un joyau aussi beau qu’important.
Ce rouleau généalogique respirait l’ancienneté
à chaque pore. Les sceaux gravés dans le métal étaient deux étoiles brillant dans un
firmament de cuir aussi sec que la montagne où Moïse reçut les Tables.
Les caractères de son écriture dégageaient des parfums exotiques nés sur le
champ de bataille où David avait brandi celle qui allait devenir l’épée des rois de
Juda. Le grand-père Matat déploya le rouleau généalogique de son clan dans toute son
étendue magique et laissa le Jeune lire la liste des ancêtres de Joseph, son
petit-fils nouveau-né. On y lisait :
« Héli, fils de Matat. Matat, fils de Lévi. Lévi,
fils de Melqui. Melqui, fils de Jannai. Jannai, fils de Joseph. Joseph, fils de
Matathias. Matathias, fils d’Amos. Amos, fils de Nahum. Nahum, fils d’Esli. Esli,
fils de Naggai. Naggai, fils de Maat. Maat, fils de Mattathias. Mattathias, fils de
Semeïn. Semeïn, fils de Josec. Josec, fils de Jodda. Jodda, fils de Joanam.
Joanam, fils de Resa. Resa, fils de Zorobabel ».
Pendant que Siméon le Jeune lisait ces lignes, il n’osa pas
lever les yeux. Une énergie fulgurante lui parcourait la moelle, fibre
après fibre. Au fond de lui, il avait envie de bondir de joie ; son âme se
sentait comme celle du Héros après la victoire, sautant nu dans les rues
de Jérusalem. Si Zacharie avait été là avec lui, à ses côtés, par Dieu, ils
auraient dansé la danse des vaillants autour du feu de la victoire.
Bien sûr, bien sûr que Siméon le Jeune
avait vu un document identique à celui-ci, avec des noms différents, mais de la même
ancienneté, renfermant dans ses secrets les caractères hébraïques les plus anciens,
écrits par les hommes qui vivaient dans la Babylone de Nabuchodonosor. Il
l’avait vu chez lui. Son propre père l’avait hérité du sien et l’avait apporté
à Jérusalem pour en déposer une copie aux Archives du Temple. Oui, il l’avait
vu chez lui, c’était le joyau de la famille des Siméon. Combien de
familles dans tout Israël pouvaient présenter un document de cette
nature ? Siméon connaissait la réponse depuis son enfance : seules les familles
qui étaient revenues de Babylone avec Zorobabel pouvaient le faire, et toutes celles qui
en étaient capables siégeaient au Sanhédrin.
Mon Dieu ! Qu’aurait donné notre Siméon
pour avoir à ses côtés, à ce moment-là, son Zacharie. La Lune et les
étoiles ne valaient pas à ses yeux ce rouleau de bronze babylonien serré
contre ce parchemin en cuir de vache d’Éden. Ce document avait plus de valeur
que mille volumes de théologie. Que n’aurait-il pas donné pour avoir eu l’occasion
d’entendre de la bouche de Zacharie la lecture du reste de la Liste ! Elle disait :
« Zorobabel, fils de Salatiel. Salatiel, fils de
Néri ; Néri, fils de Melchi ; Melchi, fils d’Addi ; Addi, fils de Kosam ; Kosam,
fils d’Elmadam ; Elmadam, fils d’Er ; Er, fils de Jésus ; Jésus, fils d’
Éliézer ; Éliézer, fils de Jori ; Jori, fils de Matat ; Matat, fils de Lévi ; Lévi,
fils de Siméon ; Siméon, fils de Juda ; Juda, fils de Joseph ; Joseph, fils de
Éliakim ; Éliakim, fils de Méléa ; Méléa, fils de Menna ; Menna, fils de Mattata ;
Mattata, fils de Natam. Natam… fils de David ».
13
La Grande Synagogue d’Orient
Peut-être me précipite-je quelque peu dans l’enchaînement des
événements, emporté par l’émotion des souvenirs. J’espère que le lecteur ne
m’en tiendra pas rigueur de m’être lancé presque à toute allure à travers la plaine des
souvenirs que je lui dévoile. Après deux mille ans passés à sommeiller dans le
silence des hauts sommets de l’Histoire, l’auteur lui-même ne peut maîtriser
l’émotion qui l’envahit, et ses doigts s’envolent vers les nuages avec la même aisance
que celle avec laquelle l’aigle des neiges tend ses ailes vers le soleil inaccessible qui
donne vie à ses plumes.
La vérité que j’ai laissée de côté est le
calme international relatif que l’empire de Jules César a apporté à la région,
une paix relative qui a joué en faveur de nos héros, stimulant leur intelligence,
en particulier celle de notre Zacharie. Dans d’autres circonstances géopolitiques,
peut-être que la possibilité d’intégrer cette paix dans le schéma de leurs intérêts
ne leur serait pas venue à l’esprit.
Dans les grandes lignes, tout le monde
sait quel genre de relation amour-haine entre Romains et Parthes a tenu en échec
le Proche-Orient au cours de ce siècle. Quoi qu’il en soit, les manuels d’
histoire du Proche-Orient ancien et de la République romaine sont à la portée
de tous. Ce n’est pas un sujet qui occupe une place prépondérante dans la reconstitution officielle,
notamment en raison de l’origine asiatique des Parthes, détail qui, pour
les historiens occidentaux, influencés par leur culture gréco-latine, constitue
une excuse suffisante pour n’aborder que brièvement l’histoire de leur Empire. Ce
n’est pas cette Histoire qui est le meilleur endroit pour élargir l’horizon dans cette direction ;
qu’il soit noté ici le souhait de le faire à un autre moment. En somme, cette Histoire ne peut
pas élargir à l’infini le cadre dans lequel elle s’est déroulée. Les manuels
officiels sont là pour ouvrir l’horizon à tous ceux qui souhaitent approfondir
un peu plus le sujet.
Le fait qui s’inscrit dans ce contexte et relève de cette
Histoire a pour épicentre l’influence que la paix de César a eue sur
la région et les choix qu’elle a offerts à ses habitants. Considérons que chaque
fois que l’on évoque l’époque du conquérant de la Gaule, l’accent
est mis sur l’apparat de ses guerres, ses instincts
dictatoriaux, l’enchevêtrement des complots politiques contre sonimperium,
en passant toujours sous silence les bienfaits que sa paix a apportés à tous les
peuples soumis à Rome. En ce qui concerne notre récit, la paix de César fut non seulement
grande, mais aussi d’une importance capitale.
Zacharie, qui ne cessait de comploter pour
mener à bien sa quête de l’héritier légitime de la couronne de Salomon,
pensa un jour aux paroles de son associé : « Du calme, mon vieux, tu verras qu’au
final, on trouvera ce qu’on cherche là où on s’y attend le moins, et
quand on s’y attend le moins, tu verras », et il se dit que Siméon avait tout à fait
raison. Ils n’avaient pas encore trouvé ce qu’ils cherchaient car
ils avaient tourné en rond dans le vide. Et ils ne tomberaient probablement jamais
sur la piste des fils de Zorobabel en continuant à fouiller là où il n’y avait
de traces de leur existence. Alors pourquoi ne pas tenter le coup avec la Grande
Synagogue d’Orient ? Il leur suffisait d’envoyer un courrier
demandant aux Mages de la Nouvelle Babylone de rechercher la généalogie de
Zorobabel dans leurs archives. Aussi facile que ça, aussi simple que ça.
Siméon le Babylonien, originaire de Séleucie sur le
Tigre, qui connaissait parfaitement la synagogue en question, acquiesça d’un signe de tête. Il
rit et laissa échapper ces mots du fond du cœur :
« Bien sûr, mes enfants, comment avons-nous pu être aussi aveugles
tout ce temps ? Voilà la clé de l’énigme. Ne perdez pas de temps. Quelque part
dans cette montagne d’archives doit se trouver le joyau qui vous donne tant
de fil à retordre. Le moment est propice. C’est maintenant ou jamais. Personne ne peut dire quand
la paix sera rompue. Au travail ! »
Zacharie et ses hommes choisirent un messager
de toute confiance parmi les messagers de la Grande Synagogue d’Orient qui avaient alors pour habitude,
une fois les routes ouvertes, d’apporter la dîme à Jérusalem. Le message qu’il
devait rapporter à son retour à Séleucie, afin d’être lu exclusivement
par les chefs de la Synagogue des Mages d’Orient, se terminait par ces
mots : « Concentrez vos recherches sur les fils de Zorobabel qui l’
ont accompagné de Babylone à Jérusalem ».
La tension entre les deux empires de l’époque,
le romain et le parthe, une corde tendue qui pouvait se rompre à tout
moment, sans compter les insurrections nationalistes incessantes
typiques du Proche-Orient, la réponse risquait de se faire attendre quelque
temps. Mais ils avaient le temps.
Depuis l’époque de Zorobabel, les Juifs de l’autre
côté du Jourdain avaient réussi à surmonter les dangers et à s’acquitter de
la dîme. Pendant la période de stabilité que l’empire perse avait apportée à l’Asie occidentale,
la caravane des Mages d’Orient arrivait année après année. Par la suite,
après la conquête de l’Asie par Alexandre le Grand, la situation ne changea pas. Les
choses empirèrent lorsque les Parthes plantèrent leurs tentes à l’est de l’Éden et
rêvèrent d’envahir l’Occident.
Antiochus III le Grand eut fort à faire
pour contenir l’avalanche des nouveaux barbares. Son fils Antiochus IV mourut
en défendant les frontières. Les terres du Proche-Orient étant devenues un
no man’s land ouvert au pillage et à la spoliation après la mort de la Bête des
Juifs, les Juifs à l’est du Jourdain durent apprendre à se débrouiller
seuls ; mais quoi qu’il arrive, la caravane des Mages d’Orient arrivait toujours
à Jérusalem avec sa cargaison d’or, d’encens et de myrrhe.
Malgré cette adversité, le courrier de
Zacharie parvint à destination. En temps voulu, il revint à Jérusalem avec la réponse
attendue.
La réponse à la question de Zacharie était la
suivante :
« Zorobabel a ramené avec lui deux fils
de Babylone. L’aîné s’appelait Abiud ; le cadet s’appelait Resa ».
Et ce n’était pas tout, poursuivit le messager des
Mages :
« Zorobabel remit à l’aîné de ses fils le rouleau
de son père, roi de Juda. Le fils d’Abiud était donc le détenteur du
rouleau de Salomon. Au cadet, il remit le rouleau généalogique de sa mère. Par conséquent,
le fils de Resa était le détenteur du rouleau de la maison de Nathan, fils de David.
À l’exception de leurs listes, les deux rouleaux étaient identiques. Quant à savoir où se trouvaient ces deux
héritiers, ils ne purent leur donner de détails à ce sujet. »
« Comme il est étrange, le Tout-Puissant ! », se disait Siméon le Jeune en rentrant
de Bethléem. « Quelle étrange façon de se déplacer que celle du
Tout-Puissant ! Le fleuve se cache sous la terre, la pierre l’engloutit, personne
ne sait quel chemin il se frayera à travers les hypogées, loin du regard de tous les
vivants. Lui seul, l’Omniscient, connaît l’endroit exact où il fera surface et
ressurgira.
Le Seigneur rit du désespoir de son peuple,
il les laisse creuser le sol à la recherche du chemin que prendra la rivière qui s’est perdue au
cœur de la terre à peine née, et quand ils jettent enfin l’éponge sous le poids
de la victoire impossible et que leurs mains saignent des blessures de la
frustration, alors l’âme de l’Omniscient s’émeut, il se lève,
sourit aux siens et, d’une tape dans le dos, leur dit : « Allez,
les gars, qu’est-ce qui vous prend ? Levez les yeux, ce que vous cherchez est à deux
palmes sous votre nez.
Siméon le Jeune rit en imaginant la tête que
ferait son associé Zacharie lorsqu’il lui annoncerait la nouvelle. Il s’imaginait déjà
lui raconter en détail sa découverte.
« Assieds-toi, Zacharie », lui dirait-il.
Zacharie le fixerait du regard.
Siméon le Jeune continuerait à l’envelopper dans le mystère de sa joie,
prêt à savourer cet instant seconde après seconde.
« Qu’est-ce qui t’arrive, mon frère ? As-tu déjà perdu cette
capacité que tu as de lire dans mes pensées ? », insisterait Siméon le Jeune.
Oui, monsieur, j’allais savourer cet instant jusqu’à
la dernière microseconde.
À cet instant, il n’y avait rien au monde qu’il
désirât davantage que de vivre à ciel ouvert le regard de son associé lorsqu’il lui dirait :
« Monsieur le Généalogiste en chef du Royaume, demain j’aurai
l’infini plaisir de vous présenter Resa, le fils de Nathan, fils de
David, père de Zorobabel ».
14
L’Alpha et l’Oméga
À l’horizon, l’océan lève sa bouche
dévorant le ciel. Les vents grincent, les requins tracent leur chemin dans les
profondeurs obscures, fuyant les ronces de feu qui, telles des fouets d’
eau, fouettent les bras puissants qui ont préféré mourir en combattant plutôt que de vivre en mourant.
Quelle force inconnue, venue des autels lointains de l’univers, asperge de son
nectar de courage rieur les yeux des hommes qui se déchaussent et marchent, l’
âme nue, sur un sentier d’épines, cherchant à réchauffer leurs os au feu qui
ne s’éteint jamais ? Quelle énergie endurcit les os de l’alouette à travers les
distances entre les deux pôles de l’aimant, parcourant les courtes saisons de sa
vie éphémère ? Pourquoi la terre meurtrie, écrasée, épuisée et brûlée de ses
boues primordiales engendre-t-elle des esprits nés pour tourner le dos à la plage des
cocotiers et s’enfoncer, solitaires, dans les profondeurs des forêts
noires ? Quel mystère se cache dans l’âme humaine, que tant de gens recherchent et que si
peu atteignent ? Dans quel berceau le firmament des cieux a-t-il allaité le sein qui
montre à la flèche la fente qui lui servira de carquois entre ses
côtes ?
Les plaisirs de la vie ne sont-ils pas des vagues de crème et
de chocolat sur lesquelles des pétales parfumés déposent leurs baisers ? Le roi
de la jungle s’assoit dans la plaine pour admirer la danse de sa reine dans la vallée
des gazelles. Le condor indomptable fait voguer son vaisseau de plumes au-dessus des sommets qui fendent
le ciel comme les épées des héros fendent les rangs de l’ennemi. Le dauphin des océans
se laisse porter par les courants chauds, rêvant de croiser sur les chemins
de la mer des caravelles de colons ivres de rêves. Pourquoi l’homme a-t-il
eu pour lot le battement des ambitions, le choc des intérêts,
le crépitement des passions ?
Que ferons-nous de cette part de la nature de
notre genre ? Lui chanterons-nous une berceuse avant le requiem ? Bannirons-nous de
notre avenir la naissance de nouveaux héros ? Ferons-nous aux enfants du
futur ce que d’autres ont fait, leur donner une tombe en guise de liberté ? Ou les enfermerons-nous
dans une cage pour qu’ils gazouillent tristement comme ces petits oiseaux stupides qui
meurent si on leur vole leur liberté ?
Tout homme a devant lui une vie pleine de dangers et
une autre faite de confort, dans l’oubli du sort des autres. Chaque époque a
eu ses avocats du diable et ses procureurs du Christ. La seule chose que nous savons,
c’est qu’une fois le chemin emprunté, il n’y a plus de retour en arrière.
Le messager venu de la Nouvelle Babylone qui lui apporta la
réponse à la Saga des Précurseurs s’appelait Hilel. Hilel était un jeune
docteur de la Loi issu de l’école des Mages d’Orient. Tout
comme Siméon le Babylonien en son temps, Hilel fit son entrée à
Jérusalem, portant la dîme dans une main, et dans l’autre une sagesse secrète
réservée uniquement à cette catégorie d’hommes que la terre met au monde, même si leurs semblables
les condamnent.
La terre aussi pleure, et ses enfants aussi
apprennent. On a toujours dit que l’homme en sait davantage sur l’enfer parce qu’il a
vécu parmi ses flammes depuis qu’il a été chassé du paradis, que le
diable lui-même et ses anges rebelles, car leur avenir étant notre sort, ces
fils maudits n’ont pas encore goûté à l’amertume des feux du terrible
enfer qui les attend au détour du chemin.
Les sages helléniques se croyaient supérieurs aux
Hébreux en raison de leur capacité à percer le mystère de toutes choses.
On est donc obligé de se demander : celui qui trébuche sur la pierre des
ânes en sait-il plus que celui qui n’est jamais tombé ? Autrement dit, nous sommes tous condamnés à apprendre
en trébuchant deux fois, comme les ânes. Et par conséquent, nous devons condamner par
système quiconque a appris la leçon sans avoir besoin de mordre la poussière là
où se tord le Serpent.
En ces temps de dragons et de bêtes, de
scorpions et de scorpions, deux chemins s’ouvraient devant les hommes. Si l’on choisissait
le premier chemin : oublier de regarder les étoiles et se consacrer à ses tâches,
l’existence n’exigeait pas d’autre discours que « vivre et laisser vivre », que le tyran
écrase et que le puissant anéantisse, tel est son destin, et celui du faible d’être écrasé et
anéanti.
Si l’on choisissait la seconde voie, toute sagesse
était insuffisante et toute précaution insuffisante. Zacharie et ses hommes avaient choisi
cette dernière voie. Hilel aussi, le jeune docteur de la Loi que leur avaient envoyé
les Mages d’Orient depuis la Nouvelle Babylone avec la réponse à leur question.
Hilel ne leur apporta pas seulement les noms des deux
fils de Zorobabel qui l’avaient accompagné depuis l’Ancienne Babylone jusqu’à la Patrie
perdue. Seul avec la Saga des Précurseurs, il leur raconta ce qu’ils n’avaient jamais
entendu, leur fit découvrir une doctrine dont ils n’auraient même pas pu imaginer l’existence dans leurs rêves les plus
lointains.
Que Zorobabel était l'héritier de la couronne de
Juda et qu'en sa qualité de prince de son peuple, il a pris la tête de la caravane du retour
de la captivité est un classique de l'Histoire sacrée. Partant de ce fait
de notoriété publique, et en partant du principe, comme le font Zacharie et sa saga, que c’est au fils aîné de Zorobabel
qu’incombait la primogéniture des rois de Juda, Zacharie s’est frayé un chemin
à travers les chaînes généalogiques de sa nation. Finalement, l’impossibilité de
franchir ces chaînes d’archives interminables l’a conduit à se tourner vers l’
autre rive du Jourdain. Et de ce qui fut autrefois la terre du paradis terrestre
lui vint la réponse, sur les lèvres du docteur de la Loi, protagoniste du
discours suivant.
« Me voici avec les deux fils que m’a donnés le
Seigneur », commença Hillel en transmettant le message qu’il apportait de l’actuel chef des mages d’
Orient, un homme nommé Ananel.
« Nous avons tous, ici présents, lu maintes fois
ces paroles du prophète. David n’eut cependant pas deux fils.
Il en eut beaucoup. Mais il n’en inclut que deux, comme en témoignent ses paroles, dans son
héritage messianique. Il s’agit de Salomon et de Nathan. Le premier était sage, le
second était prophète. C’est entre eux deux que David partagea son héritage messianique.
Ce faisant, David a écarté de son héritier à la
couronne l’idée qu’il fût le Fils de l’Homme, l’Enfant qui naîtrait d’Ève pour
écraser la tête du Serpent. En d’autres termes, Salomon ne devait pas
se laisser influencer par le cri de sa cour réclamant le royaume universel ;
car il n’était pas le roi Messie des visions de son père David.
Fidèle fils de son père, le roi sage par
excellence suivit à la lettre le Plan divin. Son frère, le
prophète Nathan, fit de même. Dès le lendemain du couronnement de son frère, celui-ci
se retira de la cour et se fondit dans le peuple, laissant derrière lui une trace que
l’on n’oublie jamais et que l’on n’atteint jamais. »
(De nombreux doutes peuvent surgir ici,
quant à savoir si Natam, fils du roi David, et le prophète Nathan étaient une seule et même
personne. Je ne voudrais pas me perdre dans les digressions typiques d’un historien
des choses passées. Lorsque les preuves documentaires nécessaires à la
reconstitution de l’histoire d’un personnage font défaut, l’historien doit
recourir aux éléments d’une science infiniment plus exacte, à savoir
la science de l’esprit. Je ne pose qu’une seule question et j’en reste là.
Le roi des prophètes, à quel autre prophète aurait-il ouvert la porte de son
palais, si ce n’est à celui né dans sa propre maison, né de sa cuisse comme diraient les
Grecs ? Son Dieu ne l’a-t-il pas émerveillé en le faisant rire de cette manière ? Bien
sûr, la question reste en suspens, dans l’attente d’une confirmation par des
documents officiels. Mais j’insiste : lorsque les preuves matérielles font défaut, le
chercheur doit lever les yeux et chercher la réponse chez celui qui porte en sa
mémoire l’enregistrement de toutes les choses de l’univers. Mais si la foi fait défaut et que le
témoignage de Dieu est considéré comme nul devant le tribunal de l’histoire,
alors il ne nous reste d’autre choix que de passer à autre chose ou d’errer sans fin à la recherche de
cette sagesse inaccessible des Grecs. En partant du principe que la sagesse
des personnes présentes est exempte de préjugés à l’encontre du Créateur des cieux et de la
Terre, cela étant dit, poursuivons).
« La maison de Salomon et la maison de Nathan se
séparaient. En temps voulu, lorsque Dieu, dans son omniscience, le déciderait, ces deux
maisons messianiques se retrouveraient, s’uniraient en une seule maison et le
fruit de cette union serait l’Alpha. Lorsque cet événement eut lieu,
ses parents lui donnèrent un nom ; ils l’appelèrent Zorobabel. Cette naissance eut
lieu environ cinq siècles après la mort du roi David.
Zorobabel, fils de David, héritier de la couronne
de Juda, se maria et eut des fils et des filles. Parmi ses fils, il en choisit deux
pour reproduire l’œuvre accomplie par son père légendaire, et c’est entre eux
qu’il répartit son héritage messianique. Les noms de ses deux héritiers étaient Abiud et
Resa.
Amoureux de leur père, craignant leur Dieu, les
princes Abiud et Resa accompagnèrent leur père depuis la Babylone de Cyrus le Grand
jusqu’à la Patrie perdue. Ils brandirent l’épée contre ceux qui tentèrent par tous
les moyens d’empêcher la reconstruction de Jérusalem, et après la mort de leur père,
ils se séparèrent.
Chacun d’eux hérita de son père Zorobabel
un rouleau généalogique rédigé de la main même de David. Le rouleau
salomonique commence sa liste à partir d’Abraham. Le rouleau natamique ouvre sa liste
à partir d’Adam lui-même.
Si, en ce qui concerne la liste royale de Juda, personne n’ignore la
succession de David à Zorobabel, il en va autrement de la liste natamique. Sa
succession est la suivante : Nathan, Mattata, Menna, Melea, Éliakim, Jonam, Joseph, Juda,
Siméon, Lévi, Matat, Jorim, Éliézer, Jésus, Er, Elmadam, Kosam, Addi, Melchi,
Néri, Salathiel.
Quiconque se dit fils de Resa doit
présenter cette liste. Dans le cas contraire, sa candidature à la succession messianique
doit être rejetée.
Mais récapitulons.
15
La fille de Salomon
Cinq siècles après la mort de David, les
deux maisons messianiques se sont rencontrées dans la Babylone de Nabuchodonosor II.
À la cour des Jardins suspendus, Salatiel, prince de Juda, vint au monde.
Salatiel s’unit à l’héritière de la maison de Nathan, et ils eurent Zorobabel.
Tous les Juifs se félicitaient déjà de la
naissance du fils des Écritures lorsque Dieu suscita l’esprit de prophétie en
Daniel. Fort de l’autorité du chef des mages de Nabuchodonosor, Daniel fit taire
ce cri messianique en annonçant à tous les Juifs la volonté divine. À
savoir que Dieu avait remis l’empire à Cyrus, prince des Perses.
Ce que Daniel fit et dit est écrit. Ce n’est pas
à moi de dire aux experts versés dans l’Histoire sacrée le nombre des
prodiges dont Daniel enveloppa le trône des Chaldéens, en retirant
la couronne à l’héritier pour la remettre à l’élu de son Dieu.
Le prix que Cyrus a payé pour la couronne témoigne avec
des preuves incontestables de la nature de la participation du prophète
Daniel aux événements qui ont conduit au transfert de l’empire de
Babylone à Suse. Mais la préoccupation qui nous réunit ici concerne le
sort de l’Alpha.
Endoctriné par Daniel, le jeune Zorobabel
a reproduit dans sa propre chair ce que son père David avait fait dans la sienne. Il prit les deux
fils que Dieu lui avait donnés et répartit entre eux son héritage messianique. Au plus âgé,
Abiud, il remit la liste généalogique du roi Salomon. Au plus jeune, Resa, il
remit celle du prophète Nathan. Puis il les sépara afin que l’Alpha suive sa
voie et grandisse jusqu’à devenir l’Oméga.
Nous avons déjà trouvé le porteur du rouleau prophétique
— poursuivit Hilel —, l’héritier légitime du prophète Nathan, fils de
David. Son apparition à la surface est la manifestation charnelle de la proximité
de l’heure où l’autre bras de l’Oméga se brisera et se révélera. La parole d’
espoir que mes lèvres apportent depuis l’Orient réside dans vos cœurs :
Dieu est avec vous. Le Seigneur qui vous a conduits à la maison de Resa vous
ouvrira la voie vers celle de son frère Abiud. Dans son Omniscience, il nous a tous rassemblés
pour être témoins de la Naissance de l’Alpha et de l’Oméga, le fils d’Ève,
l’héritier du Sceptre de Juda, le Sauveur au nom duquel seront bénies
toutes les familles de la Terre ».
La découverte de la doctrine de l’Alpha et de l’
Oméga émerveilla Zacharie et sa lignée. Peut-être émerveille-t-elle également
tous ceux d’entre vous qui lisez ces pages. Les deux généalogies
de Jésus sont sous les yeux de tous depuis que les
Évangiles ont été écrits. Ces deux listes ont causé bien des maux de tête
causé aux exégètes et autres experts en interprétation des Écritures
sacrées. Je n’ai pas l’intention, en ce si beau jour, de brandir ma victoire sur la
mémoire de ceux qui ont tenté de transformer ces listes en une sorte de talon
contre lequel lancer la flèche qui a tué Achille. Si c’est Dieu qui ferme la
porte, qui l’ouvrira contre sa volonté ? Lui seul sait pourquoi il fait ce qu’
il fait, et nul ne peut pénétrer ses raisons, si ce n’est celui qu’Il a engendré dans sa
pensée. Ou bien quelqu’un croit-il que, contre sa volonté, on puisse lui arracher la
victoire qui a été refusée à tant d’autres ? N’est-il pas vrai que Noé avait dans son arche
de puissants aigles capables de braver les vents et de porter leur regard vers les horizons
lointains son regard ? Et des faucons rapides comme des étoiles filantes, nés pour
braver les tempêtes. Et pourtant, c’est le plus fragile de tous les oiseaux qui
a défié la Mort.
Mais revenons à notre récit.
Le fait d’avoir retrouvé le fils de Resa, fils de
Zorobabel, fils de Nathan, fils de David, rehaussa le moral de Zacharie et de ses
hommes à des sommets fantastiques.
Ils avaient déjà trouvé le porteur du rouleau natamique. C’était un
nouveau-né qui venait tout juste de venir au monde à Bethléem. Ses parents l’avaient
appelé Joseph.
De ce fait, le fils de Nathan encore en langes, la
recherche du fils de Salomon se transformait en recherche de la Fille de Salomon.
Une femme qui aurait tout aussi bien pu être déjà née que pas encore. En imaginant qu’
ils la trouvaient et en envisageant le meilleur des cas, à savoir qu’ils parviennent à convaincre ses parents
de rapprocher sa famille de celle de son frère Resa et, par conséquent, de
union de leurs héritiers, Zacharie et Siméon le Jeune se trouvaient face à la Naissance
du Fils de David, fils d’Abraham, fils d’Adam. Dans le fruit de ce mariage
entre le fils de Nathan et la Fille de Salomon, l’Alpha et l’Oméga s’incarneraient dans
l’Enfant qui leur naîtrait.
Ils ne pouvaient que se féliciter et se mettre au
travail.
Mais il restait un problème. Si, comme cela
avait été démontré pour la maison du fils de Nathan, les parents de la fille de Salomon
appartenaient aux classes modestes du royaume, comment allaient-ils la retrouver ? La réponse,
une fois de plus, ils devraient la chercher dans les Archives de la Nouvelle Babylone. Quelque
part sous la montagne de documents de la Grande Synagogue d’Orient
devait se trouver l’indice qui les mènerait à la Fille de Salomon. Des deux
aiguilles dans la botte de foin, ils en avaient déjà trouvé une ; il fallait maintenant aller chercher l’autre.
Zacharie et ses hommes ne tardèrent pas à envoyer à
la Nouvelle Babylone un message contenant la question suivante : « Où s’est installé en
Terre Sainte Abiud, le fils aîné de Zorobabel ? »
Il devait forcément se trouver, parmi cette montagne de parchemins
de la Grande Synagogue d’Orient, un document signé de la
propre main d’Abiud.
Il y avait lieu de le croire, ils étaient certains que, suivant la
doctrine messianique, les deux frères s’étaient séparés et avaient remis l’avenir de leur
rencontre entre les mains de Dieu.
La communication étant constante à cette époque entre
ceux qui avaient quitté Babylone et ceux qui étaient restés, en cherchant bien, ils trouveraient une
lettre scellée par Abiud ; il devait bien exister un document personnel de sa propre
main qui leur révélerait vers quelle partie d’Israël s’était dirigé et où s’était
installé le fils aîné de Zorobabel.
La foi déplace des montagnes, tantôt de pierre, tantôt
de papier. Dans ce cas-ci, c’était du papier.
L’année suivante, la réponse fut apportée à
Jérusalem par le chef des mages d’Orient en personne. Ananel vint avec la
dîme. Il présenta ses lettres de créance au roi et au Sanhédrin. Une fois les
formalités accomplies, il tint une réunion secrète avec Zacharie et sa lignée. Elle fut brève.
« En effet, Abiud et Resa se séparèrent. Resa s’
installa à Bethléem et ses descendants ne quittèrent pas les lieux. Son frère
Abiud, au contraire, se dirigea vers le nord, traversa la Samarie et parvint au
cœur de la Galilée des Gentils. Suivant la politique de colonisation
pacifique consistant à acheter les terres à leurs propriétaires, Abiud acheta
toutes les terres que son regard embrassait depuis une colline qu’on appelait
Nazareth ».
Ananel répéta ce nom, « Nazareth », avec l’
accent de celui qui sait que ses auditeurs boivent ses paroles. Nazareth !,
répétèrent Zacharie et Siméon.
« Galilée des Gentils, une lumière s’est levée au milieu de
tes ténèbres », murmurèrent les deux hommes à l’unisson.
Connaissant l’état des choses, Ananel pouvait
leur assurer sans l’ombre d’un doute que la Maison d’Abiud était toujours debout. La
question qu’ils devaient désormais résoudre était de savoir comment approcher la Fille de Salomon sans
éveiller les soupçons à la cour du tyran.
16
La naissance de la fille de Salomon
À la lisière de l’horizon, Jacob de Nazareth
écrivait des vers de poète : « Hé, femme, que ferai-je si personne ne m’a enseigné les lois et
les principes de l’art de la tromperie ? Pourquoi ne veux-tu pas que je sois innocent ? Si ma
côte me fait mal et que de cette blessure tu jaillis comme un rêve, que veux-tu que je fasse ? »
Jacob avait l’âme d’un poète perdu dans une
galaxie de vers de Saron, ce « Lys des vallées » qui chante une
sagesse insaisissable et meurtrie par les amours de son roi. Matán, son père, épousa
Marie ; ils eurent des fils et des filles. Jacob était leur fils aîné.
En ces temps d’insurrections contre l’
Empire de l’Ouest et d’invasions de l’Empire de l’Est, la Galilée, en proie au
saccage et au pillage, champ de bataille de toutes les ambitions des autres
peuples, Jacques de Nazareth devint le bras droit de son père. Le
jeune homme, bien qu’il ne fût plus tout à fait un jeune homme – je dirais plutôt qu’il était déjà un
vrai homme –, ne s’était pas encore marié. Non pas parce qu’il avait passé son temps
à sacrifier sa jeunesse à la prospérité de ses frères et sœurs. Dans le
village, c’est ce qu’on disait. Je n’irais pas aussi loin. Lui non plus ne le dirait pas. Comme on le
connaissait peu ! Il n’avait pas pris de femme parce qu’il rêvait de cet amour extraordinaire et paradisiaque
des poètes. Son rêve se réaliserait-il dans ce monde de métal et de pierre ?
Peut-être que oui, peut-être que non.
La vérité, c’est que Jacob de Nazareth avait l’
étoffe d’Adam, qui avait conquis Ève au prix de se faire arracher une côte.
Pour Jacob, le premier poète du monde était Adam. Jacob imaginait le Premier
Patriarche nu parmi les bêtes sauvages de l’Éden. Tantôt en faisant la course avec
la panthère, tantôt en s’interposant entre le tigre et le lion lors d’une dispute pour la
couronne de leur amitié. Pour Jacob, quand Adam allait se baigner dans la rivière, les
grands lézards d’Éden sortaient des eaux. Et s’il voyait les oiseaux du
Paradis se poser sur l’Arbre Interdit, d’un jet de pierre il les effrayait pour qu’ils
vivent et ne meurent pas. Puis, à la tombée de la nuit, il s’allongeait sur le dos
en rêvant d’Ève. Il la voyait courir à ses côtés, ses longues chevelures telles un manteau
d’étoiles, nus sous le soleil du printemps éternel d’Éden. À son réveil,
Jacob avait mal à la côte à cause de la solitude.
Tout comme cet Adam de l’Éden, Jacob de
Nazareth s’asseyait contre le tronc d’un des arbres de l’esplanade du
Cigüeñal pour rêver d’elle, son Ève. Un de ces après-midi de rêveries
poétiques, apparut sur le chemin du Sud un docteur de la Loi qui disait s’appeler
Cléophas.
Pendant ce temps, de l’autre côté du royaume d’Hérode,
en Judée, l’arrivée à la tête de la Grande Synagogue d’Orient d’un mage
nommé Ananel bouleversa la donne, cet Ananel ayant été élu au poste de grand
prêtre.
Pour beaucoup, l’élection d’Ananel marqua la fin de la décapitation
du Sanhédrin que Hérode avait menée à bien le lendemain de son couronnement. Il l’avait juré
et il l’avait fait. Il avait juré à tous ses juges ce qui lui passerait par la tête de leur faire
le jour où il serait roi et, lorsqu’il devint roi contre toute attente, Hérode n’oublia pas
sa parole. À l’exception des hommes qui lui avaient annoncé son avenir, il
les égorgea tous. Il ne laissa pas s’échapper un seul de ces lâches qui avaient laissé passer
l’occasion de l’écraser alors qu’ils l’avaient à leur merci. Ensuite,
il alla confisquer tous leurs biens.
L’entrée en scène du chef des mages d’
Orient – qui pensait à sa réconciliation avec le peuple – simplifia la tâche d’Hérode
. D’autant plus que, en tant que président du Sanhédrin, Ananel lui présenta
un plan de reconstruction des synagogues du royaume, qui ne coûterait pas un euro au roi
et vaudrait à sa couronne le pardon de l’Histoire.
Vous savez bien qu’à la suite de la persécution d’
Antiochus IV Épiphane, la grande majorité des synagogues d’Israël furent
rasées. La guerre des Maccabées et les exploits militaires asmonéens qui suivirent
empêchèrent la reconstruction des synagogues, alors en
ruines.
Maintenant que la Pax Romana avait été conclue, c’était le
moment idéal.
Il est clair que si le financement de ce
projet de reconstruction avait dépendu d’Hérode, la multiplication des synagogues
à travers tout le royaume ne se serait jamais concrétisée. Il en allait autrement si le
financement était assuré par des capitaux privés. C’est ainsi que le projet fut
mené à bien par ses promoteurs.
Quant aux clans sadducéens, la coutume des
classes sacerdotales de gérer les trésors du Temple à leur propre profit
aurait également empêché la réalisation du projet de
reconstruction de toutes les synagogues du royaume. Ananel ayant été élu
président du Sanhédrin et son projet bénéficiant du soutien des hommes de
Zacharie, dont dépendaient à l’époque les décisions finales du
Sénat juif, le projet pouvait et a pu aboutir. Ni Hérode ni quiconque
en dehors du cercle de Zacharie n’a été capable d’imaginer quel objectif secret se
cachait derrière ce plan si généreux de reconstruction des synagogues. Si
Hérode avait soupçonné quoi que ce soit, les choses auraient pris une tout autre tournure. Le fait est que
Hérode a mordu à l’hameçon.
L’histoire juive raconte que peu après la
signature du projet, Ananel fut destitué de sa fonction de grand prêtre à l’instigation
de la reine Mariana, au profit de son jeune frère. Bon, elle ne le dit pas en ces
termes, car l’historien juif a enfoui ce
projet dans les marécages de l’oubli. Ce qu’il dit en revanche, c’est que la reine rendit un bien maigre service
à son jeune frère, car à peine élevé au rang de grand prêtre, celui-ci fut
assassiné par celui-là même qui l’avait propulsé à ce poste. Mais bon, ces détails si
typiques du règne de ce monstre n’ont pas leur place dans cette Histoire. Le
fait est que Zacharie et ses hommes bénéficièrent d’une totale liberté de mouvement
pour mener à bien ce généreux projet de reconstruction des synagogues
du royaume.
Ayant les mains libres pour diriger la reconstruction
des synagogues, le problème que Zacharie devait surmonter était de choisir la personne
qui convenait. Il est clair qu’ils ne pouvaient pas envoyer à Nazareth un charlatan. Si l’
émissaire découvrait l’objectif qui se cachait derrière un projet aussi vaste et coûteux et qu’il
parlait trop, l’avenir de la Fille de Salomon serait condamné. L’élu
devait être un homme intelligent et ambitieux pour qui cette nomination représenterait
une sorte d’exil. Aveuglé par ce qu’il considérerait comme une punition, toute son
énergie serait consacrée à mener à bien sa mission et à revenir à Jérusalem au plus vite.
Et c’est là qu’entre en scène ce docteur de la Loi qui disait s’appeler
Cléophas.
17
Cléophas de Jérusalem
Ce Cléophas était le mari que les parents d’
Élisabeth avaient choisi pour leur plus jeune fille. Ayant tiré les leçons de la
déception qu’ils avaient subie lorsque leur fille aînée avait épousé Zacharie, les parents d’Élisabeth cherchèrent
un mari pour leur cadette afin qu’elle ne suive pas elle aussi les traces de sa
sœur aînée. La dernière chose qu’ils souhaitaient pour leur plus jeune fille, c’était un autre homme
du genre de Zacharie ; ils la marièrent donc à un jeune docteur de la Loi qui
promettait beaucoup, intelligent, issu d’une bonne famille, un jeune homme classique, la femme à
la maison, l’homme aux affaires des hommes, le gendre parfait. Isabelle a
très mal pris le choix de Cléophas comme mari pour sa petite sœur, mais
elle ne pouvait plus rien y faire.
Pour Cléophas, son mariage avec la sœur d’Isabelle
— croyait-il — lui ouvrirait les portes du cercle d’influence le plus puissant de
Jérusalem. Cléophas ne tarda pas à découvrir quelle était l’opinion de son beau-frère
Zacharie sur cette histoire de lui ouvrir les portes de son cercle de pouvoir. Par amour pour sa
sœur, Isabelle lui facilita certes la tâche, mais en ce qui concernait le propre
Zacharie, c’était une autre histoire. Ce qui était logique compte tenu de l’enjeu
en jeu.
Or, Cléophas eut avec sa femme une petite fille,
qu’il nomma Anne. De petite taille, au visage d’une grande beauté, Isabelle déversa sur
sa nièce toute l’affection qu’elle n’avait pas pu accorder à la fille qu’elle n’aurait jamais.
Une affection qui grandit avec l’enfant et devint une influence de plus en plus
puissante sur la personnalité d’Anne.
Cléophas, l’intéressé en question, ne pouvait pas voir
d’un bon œil une influence aussi puissante de la part de sa
belle-sœur sur sa fille. Son problème était qu’il devait tant à Isabelle qu’il était contraint de
ravaler ses griefs concernant l’éducation que la tante dispensait à « sa
nièce » chérie. Non pas parce que ces attentions la privaient de l’éducation
qui convenait à une fille d’Aaron ; à cet égard, l’éducation religieuse d’Anne n’avait
rien à envier à celle de la propre fille du grand prêtre. Au contraire, si
l’on parle d’envie, c’était sa fille qui suscitait le plus d’envie. Fille d’un docteur
de la Loi, nièce de la femme la plus puissante de Jérusalem – à l’exception de la
reine elle-même et des épouses d’Hérode –, Anne grandit au milieu des psaumes et des prophéties, recevant
l’éducation religieuse la plus digne d’une descendante vivante du frère du grand
Moïse.
Le romantisme que sa belle-sœur
inculquait à sa fille était ce qui exaspérait Cléophas. Lorsque la
jeune fille devint une jeune femme, il était hors de question de lui parler de mariage par
intérêt. Aucun parti que son père lui proposait ne lui plaisait. Aucun
prétendant ne lui semblait convenable. Anne, comme sa tante, ne se marierait que par amour avec
l’homme que le Seigneur lui choisirait. Et la jeune fille le confessait à son père avec
une innocence si effrontée que cela faisait bouillir le sang de l’homme.
Ana avait déjà atteint l’âge de se marier lorsque
Zacharie convoqua Cléophas en privé et lui ordonna de se préparer à partir
pour la Galilée. C’était lui qu’il avait choisi pour reconstruire la synagogue de Nazareth.
Ignorant la doctrine de l’Alpha et de l’Oméga,
Cléophas prit cette nomination pour une manœuvre de sa belle-sœur Élisabeth. Pour lui, cette
nomination était l’œuvre de sa belle-sœur, qui écartait ainsi le père de
« sa petite fille » et l’empêchait de conclure des accords de mariage.
Les protestations de Cléophas ne servirent à rien.
La décision de Zacharie était ferme. La mission que le Temple lui confiait avait
la priorité. Il devait quitter Jérusalem sans délai et se présenter à Nazareth
dès que possible.
Avant de l’envoyer à Nazareth, Zacharie fit ses
recherches préliminaires. Il apprit que Nazareth avait pour maire un certain
Matan. Ce Matan était le propriétaire de la Grande Maison, qu’on appelait la
Cigogne. Son informateur lui communiqua ce qu’il s’attendait à entendre. Ce Matan,
selon ce qu’on disait au village, était d’origine davidique. Or, personne ne le lui avait juré, ni
en paroles ni en actes.
Un peu méfiant, Cléophas
prit la route de Nazareth. Il n’y était jamais allé.
Il avait entendu parler de Nazareth, mais ne se souvenait pas de quoi. En déduisant, d’après ce
qu’il avait entendu, ce qui l’attendait, Cléophas s’imaginait déjà banni
de Jérusalem vers un hameau de ploucs ignorants et, probablement, en haillons.
En chemin, Cléophas aurait pu parier n’importe quoi
que l’adresse à laquelle il devait présenter ses lettres de créance serait celle
d’un habitant d’une masure, à peine différente, voire pas du tout, d’une des grottes de la
mer Morte. Plus il y réfléchissait, plus il en avait la chair de poule.
Il ne comprenait toujours pas pourquoi lui.
Pourquoi son beau-frère Zacharie n’avait-il pas confié cette mission
à un autre docteur de la Loi ? À quoi jouait son beau-frère ? Il ne lui avait jamais
confié la moindre mission et, pour la seule fois où il l’impliquait dans ses projets, il l’envoyait au
bout du monde. Quelle erreur avait-il commise pour mériter un tel
exil ? se plaignait l’homme à voix haute.
Sa belle-sœur Isabelle n’était-elle vraiment, vraiment pas à l’origine de ce
mouvement ? Il se répondait que oui. Ce qu’Isabel cherchait à faire,
c’était écarter le père de la scène et gagner du temps pour sa nièce Ana. Allons,
il aurait même pu mettre la main au feu. Au moment où Ana s’y attendrait le moins, elle aurait
franchi la ligne qu’Isabel elle-même avait franchie en son temps, et plus personne ne pourrait
l’obliger à épouser le parti qu’il lui avait choisi.
Cléophas fit tout le trajet en tournant et retournant la question dans sa
tête. La vérité, c’est que son beau-frère Zacharie n’était pas le genre d’homme dont on pouvait s’attendre
à ce qu’il se comporte comme une marionnette. De même, comme Zacharie ne parlait pas plus que de raison,
juste ce qu’il fallait et sans s’étendre, découvrir ce qui motivait sa décision de l’envoyer à Nazareth
pour reconstruire une synagogue que n’importe quel petit docteur aurait pu remettre sur pied
sans l’aide de personne, comprendre pourquoi, plus que difficile, cela lui semblait
impossible. Mieux valait croire que tout obéissait à la volonté d’Isabelle.
Il était plongé dans ses visions dramatiques sur le
destin qui l’attendait lorsqu’il franchit le dernier virage du chemin. De l’
autre côté se trouvait Nazareth. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il leva les yeux et
découvrit cette sorte de forteresse-ferme en plein cœur de la
colline !
Ouf, soupira-t-il longuement, soulagé. La vue
du Cigüeñal lui réchauffa le cœur. Au moins, il n’allait pas passer les prochains temps
parmi des hommes des cavernes.
Soulagé, Cléophas se dirigea vers le
Cigüeñal, la Grande Maison du village. Le grand-père Matán,
propriétaire de cette grande demeure à l’architecture si inhabituelle pour l’époque, sortit à sa rencontre.
Le grand-père Matán était un homme robuste pour son
âge, un homme de la campagne, usé par le labeur mais encore capable d’atteler les ânes et
de donner un coup de main à son fils aîné. Sa femme, Marie, était décédée ; il vivait avec son
fils aîné, un certain Jacob, qui se trouvait à ce moment-là à la campagne.
Cléophas présenta au propriétaire du Cigüeñal ses
lettres de créance. Il exposa en quelques mots au grand-père Matán la nature de la
mission qui l’amenait à Nazareth.
Le grand-père Matán lui sourit avec toute sa franchise,
bénit le Seigneur d’avoir exaucé les prières de ses compatriotes, montra
à l’envoyé du Temple la chambre qu’il occuperait aussi longtemps qu’il en aurait besoin et
convoqua aussitôt tous les voisins chez lui pour l’accueillir comme Cléophas le
méritait.
Désormais plus serein, Cléophas se réjouit de pouvoir servir
les Nazaréens. L’accueil rapide et chaleureux que lui réservèrent les villageois
finit par chasser de son âme ces mauvais présages qui l’avaient accompagné
tout au long de son ascension vers la Samarie.
L’après-midi de ce jour-là, ce fut la première fois de sa
vie qu’il se retrouva face à face avec Jacob, le fils de son hôte.
18
Jacob de Nazareth
La première fois que Cléophas vit Jacob, il eut
une surprise.
Jacob était un jeune homme. Ce qui caractérisait le plus
le fils de Matán, c’était son sourire toujours à fleur de peau. Parfois, la nature
joyeuse de Jacob déconcertait ceux qui ne le connaissaient pas. De quelqu’un qui n’héritait que des
biens de son père, tout le monde s’attendait à un homme sérieux, autoritaire,
voire brusque. Cléophas aussi, sans savoir pourquoi ni comment, en pensant au
fils de Matán, s’était lui aussi fait cette idée de ce à quoi Jacob ressemblerait. Lorsqu’il le vit
pour la première fois, il eut une surprise plutôt agréable. L’idée préconçue qu’
il s’était forgée tout au long de cette journée sur l’héritier du Cigüeñal s’effondra
en miettes dès que Jacob posa les yeux sur lui.
Ce qui ne lui fit pas autant plaisir – à lui, le
docteur de la Loi qu’était Cléophas –, c’était le célibat du fils de Matán. N’importe quel
autre homme de son âge serait déjà père.
Face à cette remarque, Jacob éclata de rire. Mais,
après tout, Cléophas n’était pas venu à Nazareth pour jouer les entremetteurs. Si le garçon
était bizarre, cela ne regardait que son père.
À bien des égards, Jacob lui rappelait sa fille Ana.
Comme elle, soit il se mariait par amour, soit rien du tout.
Pour le reste, j’insiste, l’impression que Cléophas
eut de Jacob fut excellente. Quant à la question de l’ascendance davidique des
propriétaires du Cigüeñal, qu’il s’agisse d’un fils de David de nom ou de fait, en quoi cela le
concernait-il de toute façon ? Avait-il été envoyé à Nazareth pour enquêter sur la
fausseté ou la véracité de l’ascendance davidique de Matán et de son fils ? Bien
sûr que non.
Bref, la reconstruction de la synagogue de
Nazareth a commencé. Il ne s’agissait pas seulement de reconstruire des murs. Une
fois le bâtiment achevé et décoré à l’intérieur comme à l’extérieur, il fallait mettre en
place le culte. Telle était sa mission : laisser la synagogue en état de fonctionnement
pour l’arrivée du docteur de la Loi, à qui il remettrait les clés de la
synagogue à la fin de son mandat.
Cette obligation ne l’empêchait pas de prendre les vacances
qui lui étaient dues.
Cléophas l’ignorait, mais à Jérusalem, il y avait
des gens qui mouraient d’envie de le voir revenir. S’il l’avait su, les choses auraient peut-être
pris une autre tournure et l’histoire qui suit n’aurait jamais eu lieu. Heureusement, la
Sagesse joue avec l’orgueil humain et le vainc en se servant de l’ignorance
des sages pour glorifier, aux yeux de tous, l’omniscience divine.
Et la Pâque arriva. Comme chaque année où la
paix le permettait, le grand-père Matán et son fils Jacob se rendaient à Jérusalem pour faire les
offrandes en vue de la purification de leurs péchés, verser la dîme au Temple et
célébrer la plus grande des fêtes nationales.
La Pâque juive commémorait cette nuit-là où,
tandis que l’ange tuait tous les premiers-nés des Égyptiens, les
Hébreux, chez eux, mangeaient un agneau, un repas qu’ils répéteraient en mémoire perpétuelle
du salut de Dieu tout au long de leur vie.
Le grand-père Matán se souvenait s’être rendu à
Jérusalem à cette date depuis qu’il était en âge de raison. Autrement dit, même si Cléophas n’
avait pas été à Nazareth, lui et son fils seraient descendus à Jérusalem. Mais puisque
Cléophas et Matán allaient tous deux s’y rendre, il était normal qu’ils le fassent ensemble.
En arrivant à Jérusalem, Cléophas refusa catégoriquement
d’accepter l’idée de Matán. Rien à faire, l’homme s’était mis en tête
de passer la fête sous une tente, aux abords de Jérusalem, comme tout
le monde. C’était la coutume. À cette période, Jérusalem ressemblait à une ville
assiégée, entourée de tentes de tous côtés.
Cléophas resta sur ses positions. En aucun cas
il n’était disposé à permettre à son hôte de passer la fête à la belle étoile alors qu’
il disposait, dans la ville sainte, d’une maison pouvant accueillir tout le village de Nazareth.
L’excuse que lui donnèrent Matán et son fils – « s’ils
le traitaient ainsi à Nazareth, ce n’était pas par intérêt ; ce qu’ils faisaient, ils le faisaient de
toute leur âme, sans rien attendre en retour » – une excuse si innocente ne leur servit à rien.
Pour Cléophas, le seul mot qui comptait était « oui ».
« Vas-tu maudire ma maison aux yeux du Seigneur
à cause de ton orgueil, Matán ? », lui lança Cléophas,
furieux qu’il refuse d’accepter son invitation. Matán rit et finit par céder.
Cléophas ignorait, comme je l’ai déjà dit, la
nervosité avec laquelle on attendait Matán et son fils à Jérusalem. Et Cléophas ignorait
encore davantage – d’autant plus qu’il s’agissait d’une volonté divine – qu’en invitant Jacob chez lui,
il offrait à sa fille Anne l’homme de ses rêves en cadeau de Pâques.
Une fois Matán et son fils installés chez
Cléophas, les présentations terminées, Zacharie et le grand-père Matán entamèrent des
conversations en tête-à-tête. Connaissant notre Zacharie, il n’est pas difficile de deviner
ce qu’il cherchait ni quel genre de détours il fit pour amener le père de Jacob
au sujet qui tenait l’âme de sa Saga en haleine. Dans ce chapitre, nous n’allons même pas
tenter de reproduire une conversation entre un sorcier et un
paysan sans aucune formation aux arts du Logos. Ce sur quoi je vais plutôt
me concentrer, c’est le pressentiment d’Isabelle lorsqu’elle posa les yeux pour la
première fois sur le fils de Matán.
Isabelle profita de la conversation entre hommes
pour prendre le jeune homme par le bras et l’envelopper de sa grâce. Dès le premier
instant où Isabelle vit le fils de Matán, un rayon de lumière
surnaturelle pénétra son âme, quelque chose qu’elle ne pouvait expliquer avec des mots mais qui la poussait
à agir comme si la Sagesse elle-même lui avait murmuré à l’oreille
ses desseins ; et elle, ravie d’être sa confidente, faisait comme si elle renonçait à
son corps et cédait le contrôle de sa volonté à sa divine complice.
Sourire après sourire, celui du jeune homme
face à celui de la belle femme mûre, Isabelle prit Jacob par le bras, l’éloigna du
regard des hommes, et lui présenta le joyau de sa maison, sa nièce Ana.
19
Ana, la nièce d’Isabel, celle de Zacharie
Dieu est témoin de mes paroles et guide le
mouvement de mes mains sur les lignes qu’Il trace, qu’elles soient tortueuses ou droites selon Son
jugement. Le fait est que le coup de foudre existe. Et connaissant
ses créatures mieux qu’elles ne se connaîtront jamais elles-mêmes, Il a fait naître, dans Sa Sagesse,
le feu de l’amour éternel chez ces deux rêveurs qui, de part et d’autre de l’
horizon, sans se connaître, s’envoyaient des vers portés par les ailes du firmament.
La première à apercevoir les reflets de cette
flamme fut Isabelle. Et ce fut elle, la première femme au monde, qui vit la Fille de
Salomon naître de cet amour qui brûlerait sans se consumer.
Ana et Jacob étant incapables de se séparer, et Isabel dissimulant
sous son manteau de fée marraine cet amour divin qui enchantait
les jeunes gens, Isabel parvint à les garder seuls et ensemble, loin de
l’attention des hommes, toujours si grincheux, toujours si moralisateurs.
Son mari Zacharie, quant à lui, s’attacha la
compagnie du grand-père Matán et mit à contribution l’arsenal d’intelligence sans limite que
son Dieu lui avait donné pour arracher au père de Jacob le nom du fils de
Zorobabel dont provenait sa lignée.
En prononçant ces cinq lettres,
A-B-I-U-D, Zacharie sentit ses forces l’abandonner.
Siméon le Jeune, à ses côtés, lut dans son regard
l’émotion qui faillit le faire tomber à terre.
« Pourquoi t’étonnes-tu, homme de Dieu ? », lui
répondit Élisabeth en l’entendant répéter ces cinq lettres : A-B-I-U-D. « Ton Dieu ne t’a-t-il pas
donné suffisamment de preuves qu’Il est Lui-même aux commandes de tes
mouvements ? Je vais t’en dire davantage. J’ai vu la fille de Salomon dans le ventre
de ta nièce Anne. »
Le retour à Nazareth fut difficile pour Jacob. Pour la
première fois de sa vie, Jacob commençait à découvrir le mystère de l’amour. Le
bonheur extrême et l’agonie totale dans un même sort. Est-ce cela, l’amour ? Il ne savait pas
s’il devait fondre en larmes de joie ou de peine. N’est-ce pas pour cela que Dieu a créé l’
homme et la femme pour qu’ils ne se séparent pas, car s’ils se séparent, ils meurent ? Si déjà
avant la côte de la solitude, sa douleur se déguisait en poète et peignait
sur le firmament bleu le visage de sa princesse, maintenant qu’il l’avait vue en
chair et en os, ces vers s’étaient métamorphosés, commençaient à sortir de
leur chrysalide et, à vrai dire, cela faisait mal. Tellement qu’il commençait déjà à se demander s’il
n’aurait pas mieux valu qu’ils restent entre les aubes et les rosées du printemps.
Maintenant qu’il l’avait vue, qu’il avait savouré dans ses yeux le parfum de ses
sourires, des sensations qu’il n’avait jamais imaginées s’étaient glissées jusqu’à sa moelle et lui
faisaient vibrer les os de chagrin et de bonheur. Ah, la côte d’Adam.
Alors qu’ils parcouraient les distances à cheval, le grand-père Matán
regardait son fils, étonné par son silence et ses soupirs. Toute sa vie, son
Jacob avait été un bavard né, extraverti et affable. Mais depuis qu’ils avaient
quitté Jérusalem et parcouru toute la Samarie, son fils n’avait pas
enfreint une seule des règles des monosyllabes.
« Qu’est-ce qui ne va pas, Jacob ? »
« Rien, père. »
« On dirait qu’il va pleuvoir, mon fils. »
« Oui. »
« Il faudra bientôt planter les fèves. »
« Bien sûr. »
Le docteur en droit n’était pas très bavard non plus.
Il se contentait de se laisser porter par la conversation et de parler juste ce qu’il fallait. Le retour au travail, à l’époque où
c’était un motif de fête et de joie ? Il ne fallait donc pas y accorder plus
d’importance.
La question était de savoir combien de temps il faudrait à grand-père
Matán pour découvrir le chagrin d’amour de son fils. Et combien de temps à Cléophas lui-même ?
Le grand-père Matán ne tarda pas à aller droit au but
. Jacob tenta de gagner du temps avec son père. Tout cela avait été si
soudain, presque comme une hallucination. Combien de temps encore se refuserait-il
à demander à son père de solliciter la main de la fille de Cléophas ? Plus il
y pensait, plus il s’étonnait.
Quoi qu’il en soit, même si Jacob se taisait,
le grand-père Matán s’en doutait déjà. Il s’était passé quelque chose à Jérusalem qui
avait transformé son fils de manière si radicale, si rapide et si profonde.
Qu’est-ce que cela pouvait bien être d’autre que la fille de Cléophas ?
Lorsque, quelque temps plus tard, Cléophas annonça son
désir de se rendre à Jérusalem et que son fils Jacob se proposa spontanément de
l’accompagner, de peur qu’un bandit ne veuille profiter de ce voyageur
solitaire, le père de Jacob n’eut plus aucun doute. Son fils était
follement amoureux de la fille de Cléophas.
Cléophas, en revanche, ne se doutait de
rien. L’homme accepta avec ravissement l’offre de Jacob. Dieu seul sait ce qui
se serait passé si Cléophas avait été au courant de l’histoire d’amour
entre sa fille et le fils de Matán. L’homme était si traditionaliste qu’il ne pouvait se faire à l’idée
du mariage d’une fille de la haute société de Jérusalem avec le fils
d’un paysan de Galilée, même si le fiancé était propriétaire terrien. Et c’est ainsi
qu’il se laissa accompagner.
À Jérusalem, entre des larmes d’impatience que
tante Élisabeth essuyait de ses mains secouées de rire, sa fille Anne attendait le jour où
elle verrait apparaître son prince charmant.
Comme elle connaissait son beau-frère comme si elle l’avait
mis au monde, Élisabeth prit Jacob et l’emmena chez elle. Elle faisait ainsi d’une pierre
d’un coup. Zacharie aurait le Fils d’Abiud pour lui tout seul, et en chemin, les deux
jeunes auraient tout le temps du monde pour se promettre une fois de plus un
amour éternel. Le moment venu, son beau-frère comprendrait de quoi il s’agissait. Selon
Élisabeth, c’était l’œuvre du Seigneur et gare à son beau-frère s’il lui venait à l’esprit de s’en
mêler.
Étrangers aux préjugés de classe et aux
intérêts sociaux des adultes, Jacob et Ana s’écrivaient des vers de Saron
parmi des lys aux promesses immenses comme des pyramides et resplendissantes comme
des étoiles à la lumière des yeux de la fée marraine que Dieu leur avait envoyée. Et
ils se dirent au revoir en se promettant que la prochaine fois, il viendrait accompagné de son
père, et avec, entre les mains, la dot destinée aux jeunes filles.
De retour à Nazareth, Cléophas et Jacob, le jeune homme
fit part de son désir à son père. Celui-ci retint son élan en le suppliant d’
attendre que Cléophas ait terminé son travail. Il se rendrait alors en personne à
Jérusalem pour demander sa fille en mariage.
Jacob accepta la suggestion de son père.
Cléophas, en effet, acheva son travail, fit
ses adieux aux Nazaréens et reprit sa vie d’avant. Peu après s’être
installé à Jérusalem, il eut une surprise : la visite de Matán.
« Matán, mon ami, que se passe-t-il ? »
« Tu vois, Cléophas, ce sont mes devoirs de père qui m’amènent
chez toi. »
« C’est toi qui le dis. »
Le père de Jacob lui raconta tout ce qui s’était passé. Son
fils voulait épouser sa fille et venait, en tant que beau-père, avec la dot pour les
jeunes filles à la main.
Cléophas écouta en silence. Une fois qu’il eut terminé d’exposer la raison
pour laquelle il était venu chez Matán, il resta muet. C’était la surprise typique qui s’empare
de celui qui est toujours le dernier à être mis au courant ; cela le laissait abasourdi. Dans
ces cas-là, après la surprise vient la classique explosion de colère.
La flamme s’allume dans son cerveau : sa fille s’était-elle
promis en amour à Jacob ? Et quand cela s’était-il passé ? Et comment avait-elle
osé se donner à un homme sans compter sur la volonté et la bénédiction de son
père ? Et il finit par cracher du feu.
Ana, la jeune fille intéressée, bien qu’elle ne fût pas
d’une bonne éducation, écoutait derrière la porte, le cœur serré. Ses
doigts mouraient d’envie de faire du « oui » de son père un autel dans le plus beau recoin
de son âme. Son « beau-père » lui lança un regard si chaleureux en passant qu’elle se considérait déjà
comme mariée et se sentait s’envoler sur les ailes du bonheur le plus complet vers le
lit nuptial.
La jeune fille se mordait les lèvres lorsque
son père prit la parole.
« Et comment cela serait-il possible, mon cher Matán, si ma
fille est déjà promise à un autre homme ? ».
Cléophas mentait. Un mensonge innocent
pour ne pas passer pour celui qui poignarde l’homme à qui, jusqu’à hier encore, il professait une
amitié éternelle.
Mon Dieu, pour épargner le coup de poignard à son ami, il
enfonçait le poignard jusqu’au poignet dans sa propre fille. La jeune fille s’effondra le long du mur,
le cœur transpercé de part en part. N’ayant plus la force de s’enfuir
en courant et de se jeter du haut des remparts, Ana endura le reste.
« Je suis désolé, mais la prétention de ton fils est une
mission impossible qui dépasse mes moyens », conclut son père.
Le grand-père Matán resta complètement silencieux. En un
clin d’œil, la lumière se fit dans son esprit. Par sa barbe, Cléophas
lui mentait. Pour lui, ce qui s’affrontait véritablement là
, c’était le refus de Cléophas d’accepter sa parole concernant l’origine
davitique de sa Maison. Si le mariage avec un fiancé
inconnu avait été vrai, le grand-père Matán aurait accepté ce refus sans sentir l’adrénaline
lui brûler les entrailles. Mais non, le saint et immaculé serviteur de Dieu
qu’il avait accueilli chez lui, en lui rendant les honneurs comme s’il s’agissait de son Seigneur
lui-même, était en train de tomber le masque. Sa fille épouser un paysan, et de
Galilée qui plus est ?
Cléophas aurait mieux fait de lui dire en
face ce qu’il pensait. La vérité, c’est qu’il n’avait jamais cru à cette histoire
sur la prétendue lignée davidique de Jacob. Tant qu’il était resté à Nazareth, comme cela
ne le concernait ni ne lui revenait, il s’était contenté de tergiverser. Qu’il le fût ou non, cela ne le
regardait pas. Maintenant qu’il lui demandait la main de sa fille pour son fils, il n’avait plus aucune raison de continuer
à jouer les hypocrites.
« C’est ma dernière parole », conclut Cléophas, mettant fin à la
discussion.
« Je vais te donner le mien », s’écria le père de
Jacob. « Je marierais plutôt mon fils à une truie qu’à la fille d’un fils
privilégié d’assassins qui vivent du sang de leurs frères au prix de la
destruction de leur peuple. »
Seigneur, alors que la jeune fille était déjà blessée à
mort, les paroles du père de Jacob achevèrent de briser son âme.
Ana s’enfuit en courant de chez elle et parcourut les
rues de Jérusalem, laissant derrière elle un fleuve de larmes brisées. Elle parvint tant bien que mal à trouver
la maison de sa tante Élisabeth. Elle entra et se jeta dans ses bras, prête à mourir
pour toujours.
Tandis qu’Élisabeth tentait de mettre un terme à
ce déluge de larmes, le grand-père Matán enfourcha son cheval et s’élança au grand galop
vers le nord de la Samarie. Arrivé à Nazareth, son sang bouillonnait encore. Son fils Jacob
restait comme pétrifié en entendant ses paroles : « Tu te marierais plutôt avec une truie qu’avec la
fille de Cléophas ». Ce furent ses derniers mots.
20
Naissance de Marie
Que les hommes sont stupides, Seigneur ! Ils te cherchent, et
lorsqu’ils te trouvent, avec des paroles tranchantes comme des couteaux, ils se maudissent eux-mêmes
parce que Tu leur parles. Comme celui qui a trouvé ce qu’il cherchait et qui
regrette de l’avoir trouvé parce qu’il s’attendait à autre chose, les
hommes transforment leurs paroles en épées et en lances, se défigurent le visage avec
des peintures de guerre et, haïssant l’enfer, s’entretuent en croyant tuer le
Diable lui-même. « Un levier pour déplacer l’univers ! », dit l’un. « Mon royaume pour
un cheval ! », s’écrie son voisin, croyant écrire sur les murs du temps des paroles
de sagesse dorée.
Quand apprendront-ils à être libres avec la liberté
de celui qui a l’infini devant lui ? L’existence de l’homme est celle du
papillon qui vole vingt-quatre heures et, au crépuscule, rend son
corps à la boue d’où il est né, mais contrairement à cette créature insouciante,
au cours de ces vingt-quatre heures, l’homme transforme ce précieux et court jour
en un enfer de monstruosités. Pourquoi as-tu donné une bouche à la pierre ? À quoi
bon de donner des bras à celui dont l’imagination ne suffit qu’à faire de ses fragiles
doigts des armes de destruction ? Qu’est-ce qui t’a poussé à élever leur cerveau au-dessus de celui des
oiseaux qui ne demandent pour leurs ailes qu’un morceau de ciel ?
Hélas, l’âme de Jacob. Hélas, comme pleurait le fils de
Matán de Nazareth son malheur. Au milieu des mêmes oliveraies où, un jour, la
colombe de Noé arracha à Dieu la promesse d’une éternité sans retour, au pied
du tronc où mourrait un jour pas très lointain le fils de Matán, il déversait ce
cœur débordant de cette joie qui ne tenait plus dans sa poitrine.
Toute sa vie à rêver d’elle, et maintenant que ses mains avaient touché la chair de
ses rêves, sa côte était jetée au feu.
« Vanité et encore vanité, tout n’est que vanité »,
écrivit sur un mur sacré le sage Qohélet. Faut-il croire que lorsqu’il écrivit
cela, l’homme ne devait pas être très amoureux ?
Ah, le cœur d’Ana. Ses yeux versent-ils du sang ?
Une eau pure coule-t-elle dans ses veines ? Quel mystère si profond Dieu a-t-il forgé lorsqu’il
a conçu deux personnes pour qu’elles ne fassent qu’un ? Pourquoi n’a-t-il pas fait de l’homme et de la
femme des êtres à l’image de la nature des bêtes ? Celles-ci s’accouplent au signal
de leurs instincts et se séparent sans peine. Pourquoi le Seigneur a-t-il dû faire
surgir des brumes des instincts la flamme de la solitude meurtrière contre laquelle
Adam est né sans protection dans son paradis ? Alors qu’il aurait été si facile
pour l’Éternel de créer l’homme à l’image et à la ressemblance des machines… On programme
la bestiole, on la lâche librement dans son zoo sidéral, les cieux se déplacent dans
leurs constellations et, au rythme dicté par ses coordonnées, la bestiole s’accouple et
se reproduit comme un fléau. Pourquoi remplacer un programme infaillible, comme
on le voit dans le monde naturel, par un code de liberté ? Le printemps arrive et les
créatures s’accouplent et se multiplient tranquillement mais sans relâche. Tandis que l’
instinct appelle aux armes, l’être humain s’interpose et lui répond par un seul
mot. L’amour, l’appellent-ils.
Et pourtant, une fois qu’on a goûté au fruit de ce
code, qui est-ce qui regarde en arrière ? Les bêtes appellent l’Amour « sexe », les
bêtes appellent le sexe par son nom. Ou bien, quand le sexe meurt, l’Amour ne vit-il plus ?
Ou bien, sans sexe, n’y a-t-il pas d’Amour ? Contrairement à l’avis de ces experts, nous autres savons
que l’Amour existe indépendamment de l’acte de reproduction de l’espèce. Et
parce qu’il existe, il blesse celui qui l’aime et ne l’a pas. Hier comme aujourd’hui et pour toujours,
là où il y a de l’amour, il y aura de la douleur.
Le grand-père Matán fit la sourde oreille aux lamentations
de son fils. Il ne voulait plus entendre le nom de Cléophas, même en rêve. Pour lui,
l’affaire était définitivement close. Son héritier pouvait désormais se chercher
une femme parmi les barbares s’il le souhaitait par dépit ; il n’y dirait pas un mot
contre, mais par Dieu et ses prophètes, il préférait le déshériter plutôt que de subir
à nouveau une humiliation aussi grande.
Contrairement à Matán, une fois le
tempête apaisée, Madame Isabelle sortit le bâton de son tempérament, alla chercher son beau-frère et
le fit tomber sur son dos en ces termes : « Imbécile, dévoreur de ta fille,
à quoi joues-tu ? T'interposes-tu entre Dieu et ses desseins en invoquant ta condition de
serviteur ? Te rebelles-tu contre ton Seigneur en le suppliant de laisser ta maison en paix ? Je te
dis, aussi sûr qu’il y a un ciel et une terre, que ma fille épousera le fils d’Abiud
d’ici un an à compter de ce jour ».
Ouf, si Cléophas croyait que la
tempête était passée, c’était parce qu’il n’avait pas encore reçu la visite de Zacharie. Sa belle-sœur
avait tonné, son beau-frère allait déchaîner sur lui le tonnerre et les éclairs.
Mais pas avec des mots de colère ni avec des mots
de rage. Zacharie comprit qu’une partie de la faute de ce qui s’était passé lui incombait. Vu
la tournure des événements, il ne pouvait plus continuer à tenir son beau-frère à l’écart de
la Doctrine de l’Alpha et de l’Oméga. Il l’assit et lui raconta tout.
Le Fils de Resa, fils de Zorobabel, vivait à
Bethléem. C’était un enfant, et il s’appelait Joseph.
Le fils d’Abiud, l’autre fils de Zorobabel,
il le connaissait déjà, c’était Jacob. L’espoir qui s’était ancré dans l’âme de
tous était que la Fille de Salomon naîtrait de l’union de Jacob et d’Anne.
C’est ainsi que Dieu l’avait voulu, et bien que ce ne fût qu’un espoir, ils pariaient
leur vie là-dessus. Ces deux enfants se marieraient, et d’eux naîtrait le
Fils de David, le fils d’Ève que tous les enfants d’Abraham
soupiraient de voir naître depuis des millénaires.
Quant à la légitimité généalogique de Jacob,
dont il n’avait aucun doute, ils en auraient très bientôt la preuve.
Par prudence, Élisabeth imposa sa
décision d’être elle-même chargée de régler la situation. Matán se laisserait plus facilement
dissuader par une femme que s’il s’agissait d’un autre habitant de Jérusalem venu lui exiger
de renoncer à son attitude. Aussi parce que le voyage inattendu de l’un d’entre eux
risquait d’éveiller les soupçons à la cour du roi Hérode, alors que si c’était elle qui y allait,
personne ne remarquerait son absence.
Et c’est ce qui fut fait. Isabelle se rendit à Nazareth et
se dirigea directement vers le Cigüeñal. En la voyant, le père de Jacob resta sans voix.
Que voulait donc cette dame à présent ?
C’était très simple. Lui présenter ses hommages au Fils
d’Abiud. Au nom de toute sa famille, y compris son beau-frère, elle venait demander
à son fils Jacob de devenir l’époux de sa nièce Anne. Et en chemin, elle était montée
de Jérusalem à Nazareth pour révéler au Fils d’Abiud la Doctrine de l’Alpha et
de l’Oméga.
Le grand-père Matán écouta avec émerveillement la succession
des événements vécus par Zacharie et sa lignée. À la fin du récit, le
grand-père Matán baissa la tête, acquiesça du regard et lui demanda de l’attendre
quelques instants.
Il revint aussitôt, tenant à la main un rouleau
généalogique enveloppé dans des peaux aussi anciennes que le premier matin qui étendit
son aube sur les océans. Isabel ressentit le long de sa colonne vertébrale la même
sensation que celle qu’avait éprouvée en son temps Siméon le Jeune. Au courant de la rencontre de
la Maison de Resa, grand-père Matán déplia la Liste de saint Matthieu sur la table.
Le même métal, le même sceau, les mêmes
caractères, seuls les noms changeaient.
« Matán, fils d’Éléazar. Éléazar, fils d’Éliud.
Éliud, fils d’Aquim. Aquim, fils de Sadoc. Sadoc, fils d’Éliakim. Éliakim,
fils d’Abiud. Abiud, fils de Zorobabel ».
Isabelle ne put s’empêcher d’avoir le souffle
coupé au bord des lèvres. Même si elle s’efforçait de garder son calme, ses yeux
brillaient de joie en suivant la lignée que les fils d’Abiud avaient tracée à travers
les siècles.
Puis elle lut la liste des rois de Juda, depuis
le dernier jusqu’à Salomon.
« Et au milieu de tout ça, où est ton Jacob ? », lui lança
Élisabeth à la fin de la lecture.
Cette femme était un pur génie. Jacob fit un bond
de joie en voyant sa marraine. L’éclat dans les yeux d’Élisabeth lui révéla
le changement d’humeur de son père. Vous pouvez imaginer la suite. Matán et
son fils raccompagnèrent Élisabeth à Jérusalem, emportant avec eux le joyau
de la Maison des fils d’Abiud, la dot pour les vierges et les clauses du
contrat de mariage.
Cléophas vit de ses propres yeux ce qu’il n’avait jamais demandé à voir
pendant tout le temps qu’il avait passé au Cigüeñal. Tout comme son beau-frère
Zacharie, témoin de la rencontre, Cléophas s’émerveilla en voyant le rouleau jumeau
de l’autre en possession du père de Joseph. Mais si les personnes présentes pensaient que les
surprises étaient terminées pour ce jour-là, elles se trompaient. Les termes du contrat
de mariage les laissèrent stupéfaits. Ils étaient les suivants :
Premièrement : la propriété du fils d’Abiud, en l’
occurrence Jacob, était intransmissible. Qu’est-ce que cela signifiait ? En cas de décès de
Jacob, son héritage reviendrait directement à son premier-né, qu’il s’agisse d’un garçon ou d’une fille,
le premier-né du couple.
Deuxièmement : en cas de veuvage, la veuve
ne pourrait jamais vendre, ni en partie ni en totalité, la propriété de l’héritier de
Jacob. Ladite succession, le Cigüeñal et toutes ses terres, serait réservée à
son héritier jusqu’à ce qu’il atteigne sa majorité. Qu’est-ce que cela signifiait ? Que
la famille de la veuve n’aurait aucun droit sur l’héritage de Jacob.
Troisièmement : si la veuve de
Jacob se remariait, les enfants issus de ce nouveau mariage n’auraient aucune part dans l’héritage du
défunt.
Quatrièmement : si le
couple n’avait pas de descendance, l’héritage de Jacob reviendrait directement aux enfants de Matán. La veuve
de Jacob vivrait toutefois dans la maison de son défunt jusqu’à sa mort.
Cinquièmement : si l’héritier de
Jacob était une femme, celle-ci hériterait de l’héritage messianique de son père, qu’elle léguerait à son tour à son
héritier. Si, comme cela s’était déjà produit à plusieurs reprises
auparavant, une femme succédait à une autre, la succession messianique passerait de
Jacob au prochain héritier masculin qui se présenterait. Disons que si Jacob était
sucédé par une femme, c’est à elle seule, et non à sa veuve, qu’il reviendrait de transmettre son
héritage à l’élu de son cœur. Tout transfert de l’héritage de Jacob à une maison
liée à ses descendants par des liens matrimoniaux n’aurait, dans ce cas,
aucune validité. L’héritage passerait de mère en fille jusqu’à ce qu’un homme prenne la tête de
la Maison d’Abiud, dont le nom figurerait après celui de Jacob.
C’est ainsi que Joseph succéda à
Jacob, réunissant entre ses mains la tête des deux Maisons, celle de son père et celle de
son défunt beau-père. Un héritage unifié qu’il léguerait à son fils aîné, le Fils de
Marie.
Les termes de ce contrat suscitèrent parmi
les personnes présentes un sourire d’admiration. C’est dans cette nature successorale si atypique
au sein des traditions patriarcales juives que résidait l’explication de l’absence
de générations dans la liste de la Maison d’Abiud. Grâce à cette formule si sui
généris, la Maison d’Abiud avait conservé la propriété dans son étendue d’origine
et continuait de veiller à ce qu’il en soit ainsi.
Une fois le contrat signé par les beaux-parents, un an plus tard,
le mariage fut célébré, et au terme des délais naturels, le couple donna naissance à
une petite fille.
En mémoire de sa mère, Jacob l’appela Marie.
« Ne t’ai-je pas dit, homme de Dieu, que j’ai vu la Fille
de Salomon dans les entrailles de ma petite fille ? », envahie par un bonheur divin,
dit Élisabeth à son mari.
21
Vie de la Sainte Famille
Une fois les porteurs des rouleaux
messianiques retrouvés, après la naissance de la Vierge, Zacharie réunit chez lui
Héli, père de Joseph, et Jacob, père de Marie. Les deux hommes avaient
beaucoup à se dire. La découverte de l’Alpha et de l’Oméga avait
révolutionné leurs vies et l’avenir de leurs enfants, et de quelle manière ! Zacharie,
ému, laissa libre cours à ses sentiments.
Comme la Sagesse est incroyable ! Les
forts croient avoir étranglé les faibles sous le poids de leurs âmes insensibles
et violentes, tandis que les petits s’abandonnent au destin que les grands veulent
inscrire sur leur dos avec le fouet de leurs méchancetés perverses. Les rêves de
liberté cessent de planer à l’horizon, cédant la place aux
ténèbres ; les illusions gisent désormais brisées aux pieds de leurs armées. Mais
soudain, la Sagesse se retourne. Elle en a assez d’être poursuivie, de ne
jamais être rattrapée. Elle devient la fille du vent, fixe son regard sur les athlètes
de la pensée ; l’un la supplie de le choisir, l’autre lui promet un amour éternel. Elle n’
ouvre pas la bouche : la Sagesse a choisi son champion, elle s’avance vers lui, lui tend la
main, le relève de la poussière, lui fait un clin d’œil et lui remet elle-même la couronne de la
vie. Stupéfaits, fous de rage, scandalisés par son choix, parce qu’elle a posé son
yeux sur le dernier d’entre eux, parce qu’elle a accordé ses faveurs à celui qui n’était rien,
les méprisés du destin s’allient alors aux ténèbres pour
détruire l’Éternelle. Elle, l’Épouse du Tout-Puissant, rit ; son Époux
a élevé les galaxies d’un seul geste de la main ; il lui a suffi d’ouvrir les
lèvres une seule fois pour que l’Enfer tremble. Elle est la prunelle de ses yeux,
que pourrait-elle craindre des plans des génies ?
Ses hommes étaient là. Les deux fleuves qu’Elle
avait cachés sous terre et que tous croyaient disparus avaient refait surface et,
mystère suscitant l’émerveillement et l’intonation de nouveaux psaumes, ils l’avaient fait par
la bouche même de la terre.
Héli et Jacob présentèrent leurs enfants. La Fille
de Salomon et le Fils de Nathan étaient vivants. La Vierge dans son berceau, Joseph
la regardant, debout parmi les hommes.
Simeon le Jeune prononça alors des paroles de
sagesse : « L’ignorance, mes amis, enchaîne le genre humain au poteau
du chien né pour veiller à la porte de son maître », dit-il. « Dieu a créé l’Homme
pour qu’il goûte aux délices de la liberté d’un Samson immunisé contre les sortilèges de
Dalila. Le Diable perfide a oublié sa condition divine, il a envié celle des humains,
et, ayant fini par posséder celle des bêtes, il hurle, en proie à des hallucinations, vers les étoiles
de l’Enfer qu’il vénère comme le Paradis. Lâche, avec la lâcheté de celui qui fonde sa
grandeur sur le cadavre d’une armée d’enfants, le Serpent est devenu fou
en croyant pouvoir suivre la trace que l’aigle trace dans les
hauteurs. Ne craignez rien, mes amis, Il est avec nous. L’Aigle sacré scrute depuis
la falaise invisible chaque mouvement du Dragon ; tantôt il respire, tantôt le feu
ténébreux jaillit de ses mâchoires, les muscles du Grand Esprit se tendent comme
des arcs prêts pour la bataille ; s’il avance d’un pas, le Guerrier bondit de son sommeil
paisible dans la tente du Sage et saisit sa flèche, rapide comme l’éclair,
puissante comme le tonnerre. Ce que nous vivons ici, c’est l’aube d’un nouveau Jour
qui répand déjà son aurore sur les yeux immaculés de l’innocence de
vos enfants.
Que les ennemis du Royaume
de Dieu ourdissent leurs plans de destruction dans leurs cavernes, que les ennemis de l’Homme se cachent dans les labyrinthes des
hypogées du Pouvoir, nous ne craignons rien, Dieu est
avec nous. Son arc est tendu, son épée est affûtée, son bouclier nous
protège. Si le Diable est plus grand que notre Sauveur, pourquoi s’est-il enfui pour
se cacher après avoir tué Adam ? Le lion fuit-il la gazelle ? Le vainqueur s’agenouille-t-il
devant le trône du vaincu ? Si le Diable a faim, qu’il mange
les pierres ; s’il a soif, qu’il boive tout le sable du désert. Vos
enfants sont loin de ses griffes.
Ce fut un serment émouvant. On entendit des paroles
qu’on n’oublierait jamais. Héli et Jacob jurèrent de marier leurs enfants lorsque
le jour viendrait de le faire. Le Tout-Puissant plongerait leurs âmes dans les abîmes
où les démons ont leurs demeures s’ils manquaient à leur parole — ils firent ce vœu.
Puis chacun retourna à sa vie quotidienne.
Héli donna des frères et des sœurs à son fils Joseph. Jacob eut pour épouses les
sœurs de Marie ; puis vint l’enfant mâle qu’ils avaient tant désiré.
Joseph était déjà devenu un homme et Marie une
femme, tous deux sur le point de signer le contrat de mariage le plus secret et
le plus important de l’histoire du monde, lorsque la nouvelle de la mort de Jacob laissa
bouche bée tous ceux qui vivaient pour voir ce jour. Si Marie n’avait pas
fait ce vœu, le mariage aurait été avancé. Le vœu de Marie, comme je l’ai dit,
concernait avant tout Joseph lui-même. L’édifice des espoirs de tous sembla s’effondrer
l’édifice des espoirs de tous, lorsque Joseph écrivit dans l’
histoire de l’éternité ces paroles qui, plus tard, seraient reprises par son
épouse à l’ange de l’Annonciation : « Que la volonté de Dieu soit faite ; voici son
serviteur, nos pères ont attendu mille ans, je peux bien en attendre
quelques-uns ».
Ce furent les années qui furent, ni plus ni
moins. Lorsque son heure vint, Joseph régla ses affaires et partit pour
Nazareth. Il loua à la veuve un terrain où installer son atelier de menuiserie et attendit
que Cléophas se marie pour épouser Marie à son tour.
Après la naissance de Joseph, le deuxième des
fils de Cléophas, Joseph paya la dot pour les jeunes filles. Un an plus tard, on célébra le
mariage.
Et le mariage eut lieu malgré l’ombre d’
adultère qui pesait sur l’innocence de la Vierge.
Comme le lui avait dit sa belle-mère, l’ange de Dieu
sortit Joseph de son doute. L’ombre de l’adultère dissipée, Joseph enfourcha son
cheval et s’envola vers la Judée pour aller chercher la Mère de l’Enfant. L’événement de
l’Annonciation de Jean lui avait été révélé par le messager que Zacharie
lui avait envoyé. Ce à quoi Joseph ne s’attendait pas, c’était de retrouver Zacharie et
Élisabeth transformés en jeunes gens pleins de vie. Mais après ce qui lui était arrivé,
plus rien ne le surprenait. Ou du moins, c’est ce qu’il croyait. Car lorsqu’il retrouva la
parole, les premiers mots de Zacharie furent pour lui révéler les pensées
qui, depuis l’arrivée de la Vierge, avaient mûri dans son âme au sujet du Fils de
Marie.
« Mon fils, Dieu notre Seigneur nous a émerveillés
par un prodige d’une nature infinie. Depuis toujours, nous savions que Dieu est
Père, comme nous pouvons le lire dans son Livre. En nous créant à son image et à sa ressemblance, il nous
a fait goûter aux délices de la paternité ; et en nous révélant qu’il est le Père de nombreux
enfants, il nous a ouvert les yeux sur l’existence, parmi eux, d’un enfant né pour être son
Premier-né. Ce qu’Il n’a jamais révélé ouvertement dans Son Livre, c’est que ce même
Premier-né était Son Fils unique. Ou bien nous n’avons pas voulu le voir dans Ses paroles lorsque Son
prophète a dit : « Vous pleurerez comme on pleure le premier-né, vous porterez le deuil comme on
porte le deuil du fils unique. »
Mon fils, c’est là le Fils que porte ton Épouse dans
ses entrailles. Entre tes mains, Joseph, ton Seigneur a placé son Enfant. Sa vie est entre
tes mains ; si sa vie est déjà en danger parce qu’il est celui qu’il est : le fils d’Ève qui devait
nous naître, quelle sera alors la responsabilité de l’homme à qui le Père a
confié la garde de son Fils unique ? Ne baisse jamais la garde, Joseph.
Défends-le au péril de ta vie ; protège sa Mère de ton bras et interpose ton corps entre
elle et ceux qui viendront la rechercher pour tuer son Fils. Souviens-toi qu’il doit naître
à Bethléem, car ainsi est-il écrit. Et c’est précisément parce que cela est écrit que ce sera
le premier endroit où le diable dirigera son bras meurtrier. »
Joseph écouta les paroles de Zacharie, fils de
prophète et père de prophète, sans pouvoir croire que Dieu permettrait à
quelconque homme, qu’il s’appelle Hérode ou César, de toucher ne serait-ce qu’un cheveu de la
tête du Fils de Marie.
Il retourna donc à Nazareth, célébra son mariage avec
une Marie déjà bien avancée dans sa grossesse et se prépara à descendre à Bethléem lorsque
l’édit de recensement de César Octave Auguste fit surgir dans la nation un
cri spontané d’insurrection.
Une seule fois, les tribus d’Israël se
sommetèrent à un recensement. Tout le monde avait à l’esprit le prix que le peuple avait payé
pour le recensement du roi David. Quel châtiment leur infligerait-il s’ils, par crainte de César,
désobéissaient à l’interdiction de se laisser recenser comme on recense le bétail ?
Judas le Galiléen et ses hommes préférèrent mourir
en héros en combattant César plutôt que de vivre comme des lâches devant
Dieu.
L’insurrection éclata en Galilée. Judas
bloqua les routes, empêchant ainsi Joseph de se rendre à Bethléem pour que
les Écritures s’accomplissent.
« Combien de temps durera cette insurrection ?
Évidemment, aussi longtemps que le maître d’Hérode le voudra », répondit Joseph à son
beau-frère Cléophas. « Ne crois-tu pas qu’Hérode le Jeune soit capable d’en finir avec Judas et
ses hommes en l’espace d’un hennissement de la célèbre cavalerie de son père ? Les
Hérode doivent en ce moment même se ronger les ongles. S’ils en avaient le pouvoir,
ils auraient déjà mis fin à cette guerre sainte. Mais je crois que César ne le veut pas,
et c’est César qui commande. Le Romain a décrété que le recensement commence dans le
royaume des Juifs parce qu’il savait que ce qui se passe actuellement allait arriver. L’
écrasement impitoyable de Judas et de ses hommes lui servira de propagande contre
toute autre insurrection éventuelle ; c’est ainsi que le Romain prévient le
mal. »
Joseph ne s’était pas trompé. Les Hérode obéirent à l’
ordre de leur maître romain. Ils laissèrent l’insurrection galiléenne prendre de l’ampleur. Lorsque la victime
fut mûre pour l’abattoir, ils déployèrent leurs armées. Ils tuèrent tous ceux qu’ils
pdurent parmi la bande du Galiléen, et avec les corps des survivants,
ils parsemèrent de croix tous les chemins menant à Jérusalem.
C’est sous cette multitude de croix que José
et Marie passèrent en direction de Bethléem. Qui s’étonnerait que, prise de douleur, la Vierge
ait accouché à peine arrivée chez son époux ?
Dans ce chapitre, la vérité dépend moins des faits
que de la foi de chaque partie du tribunal de l’histoire. Si nous accordons notre
confiance à l’historien Flavius Josèphe, traître à sa patrie, sauveur de son
peuple en parvenant, grâce à ses Histoires, à faire en sorte que les Césars apprennent à distinguer
les Juifs des chrétiens, même au prix de convertir ses descendants
en une nation en guerre perpétuelle contre la Vérité, alors dans ce cas, l’insurrection
dont parlent les apôtres est née de l’imagination des auteurs du Nouveau
Testament.
Les principes de la psychohistoire, cependant,
s’élèvent contre la déformation opérée par Flavius Josèphe en érigeant entre
les juifs et les chrétiens ce mur d’acier qui les maintiendrait séparés pendant vingt
siècles, une manœuvre qui exigeait de sa part de nier l’existence du
Christ lui-même, devenant ainsi, ce faisant, l’Antéchrist dont parle saint
Jean.
22
La naissance de Jésus
L’insurrection écrasée, Jérusalem assiégée par
une armée de croix, c’est au milieu d’une telle mer que passèrent un Joseph et une Marie qui
en était déjà à un stade très avancé de sa grossesse.
Lorsque Joseph et Marie arrivèrent à Bethléem, le village était
bondé. Les frères de Joseph, surpris, car aucun d’entre eux n’avait imaginé
que Joseph descendrait avant que sa femme n’accouche, improvisèrent un lit dans la
mangeoire pour que Marie puisse accoucher.
Une fois encore, les éléments de la psychohistoire nous
interpellent. Je veux dire par là qu’Hérode le Jeune n’aurait pas ordonné le massacre
des Saints Innocents si les Romains avaient été présents à Bethléem. Les
Romains, dont dépendait en dernier ressort son couronnement, n’auraient jamais
permis un tel crime. Dès leur départ, Hérode le Jeune s’est
mis à l’œuvre. Mais il était déjà trop tard. Joseph, Marie et l’Enfant étaient
partis.
Cet ensemble d’éléments psychohistoriques nous
ouvre les yeux sur la bataille entre le Ciel et l’Enfer dont nous parle saint
Jean dans son Apocalypse. La Mort, n’ayant pu empêcher que
les Écritures s’accomplissent ni que la Naissance ait lieu, devait mettre
la main sur l’Enfant. Mais la Vie, confiante en ses forces, évoluait sur l’
échiquier de la Terre avec l’assurance de celui qui connaît la stratégie et les
capacités de son ennemi et qui a toujours une longueur d’avance. Lorsque Hérode le
Jeune vint s’en prendre à l’Enfant, ses parents étaient déjà partis. Pas à Jérusalem,
bien sûr. Même s’ils auraient pu se réfugier chez la grand-mère de
Marie.
Et je dis « pas à Jérusalem » parce que, s’ils étaient
restés à Jérusalem, les paroles de Siméon le Jeune lorsqu’il salua la Mère et
l’Enfant au Temple n’auraient aucun sens. Mais s’il a vu l’Enfant pour la première fois,
alors oui.
Sur ce point comme sur les autres, le lecteur devra juger
par lui-même à qui accorder du crédit : à un traître à la patrie, reconverti
en une sorte de sauveur de ceux-là mêmes qu’il avait trahis, ou à des hommes qui,
par amour de la vérité, ont poussé cet amour jusqu’à ses dernières conséquences. Je le dis
car, à la suite de cette nouvelle reconstitution des faits, certains s’empresseront de dire que
cette manière de réorganiser les événements ne correspond pas à la succession même des
faits vécus.
Ainsi, une fois l’Enfant né, la Mère déjà debout, Joseph
a fait enregistrer son fils. Nous ne savons pas quelle était l’intention initiale de Joseph. S’il avait
l’intention de rester à Bethléem, son plan a changé après la conversation secrète qu’il a eue
avec les Mages.
Comme vous l’avez déjà deviné, les Rois mages n’étaient pas des rois.
Les Rois mages étaient les porteurs de la dîme de la Grande Synagogue d’Orient et, en tant que
tels, ils devaient faire étape au Temple.
Ce que les Mages n’auraient jamais imaginé alors qu’ils
venaient joyeusement, c’est qu’ils parcourraient les derniers kilomètres du chemin sous une
mer de croix. Grâce à Dieu, la violence du moment occupait le fils d’
Hérode et ils se rendirent à Bethléem pour mettre Joseph en garde.
Joseph fit enregistrer son fils et retourna à Nazareth. Au bout
des jours prescrits par la Loi, il se rendit au Temple, convaincu que le danger était
passé. Il entra dans le Temple en compagnie de sa femme lorsque
Siméon le Jeune lui barra le passage.
« Que fais-tu encore ici, homme de Dieu ? », lui dit-il.
« Personne ne t’a dit ce qui s’est passé ? ».
Il l’emmena à l’écart et le mit au courant.
« Zacharie a effacé tes traces en les recouvrant de son
sang. Peu après le départ des Romains, les Hérode ont envoyé leurs
assassins dans ta ville. Tes frères pleurent la mort de leurs enfants en bas âge. Mais
cela ne s’arrête pas là. L’horreur de la nouvelle parvint jusqu’à Zacharie. Il prit Élisabeth et
Jean et les cacha dans les grottes du désert, où ils seront à l’abri de tout
danger. Puis il vint au Temple. Joseph, ils l’ont encerclé comme une meute de chiens,
le menaçant de le tuer s’il ne leur révélait pas tout ce qu’il savait. Ne pouvant
supporter son silence, ils le tuèrent à coups de poing et de pied aux portes mêmes du
Temple. « Joseph, prends l’Enfant et sa Mère et pars en Égypte. Ne reviens pas avant que
ces assassins ne soient morts. »
Joseph ne dit pas un mot à Marie. Pour lui éviter
d’apprendre la nouvelle par les siens, il l’emmena hors de Jérusalem sans
lui donner la moindre explication.
« Comment as-tu pu vivre toute cette vie en portant
seul ce fardeau, mon époux ? », pleura-t-elle lorsqu’il lui raconta tout sur son lit
de mort.
À leur retour d’Égypte, la grand-mère de l’
Enfant était encore en vie. Je crois avoir dit que les émigrants revinrent dans ce qu’on pourrait appeler
une situation prospère et heureuse. La situation économique du domaine de Marie était
tout aussi florissante. Les sécheresses qui avaient autrefois ravagé les champs furent suivies
de périodes de pluies abondantes. Jeanne, la sœur vierge de Marie, dirigeait
les terres de sa sœur sans rien envier à un homme. Ceux qui croyaient que,
à la mort de Jacob, sa maison s’effondrerait durent reconnaître qu’ils s’étaient
trompés. Cette jeune fille dévouée à sa famille depuis son plus jeune âge ne perdit pas
le rythme et ne se laissa pas tromper. Bien que libérée de son vœu par le mariage de Cléophas,
Jeanne ne se maria pas.
D’un seul coup, repartir de zéro avec l’atelier de
menuiserie ne semblait pas être une entreprise facile. Cléophas n’était pas de cet avis. La
situation que Joseph avait dû surmonter le jour de son arrivée à Nazareth était
une chose, et cette nouvelle situation en était une autre, très différente. Joseph était alors un parfait
inconnu. À présent, ils pouvaient compter, pour commencer à se faire une place, sur une clientèle
familiale répartie dans toute la Galilée.
C’est parmi ces relations que Jésus allait trouver ses
futurs disciples. Mais revenons au Fils de Marie, son héritier et chef
spirituel des clans qui, tels des branches d’un même tronc, s’étendaient dans
les environs.
La mort de Joseph impliqua Jésus dans le
serment que le défunt avait fait à Cléophas. Nous avons déjà vu que l’Enfant vécut
en son for intérieur l’expérience de celui qui renaît de l’Esprit à la suite de l’
épisode dont il fut le protagoniste au Temple. Le Siméon qui vint à la rencontre du Fils
de David au Temple était le jeune Siméon que nous avons vu dire à Joseph :
« Pars, homme de Dieu, car ils vont le tuer ».
Au cours des années qui ont suivi la mort de Joseph,
Jésus a confié la menuiserie à son cousin Jacques et a pris la relève de sa tante
Jeanne à la tête du domaine de sa Mère. Sous sa direction, les
champs donnèrent un rendement de cent pour cent ; la renommée des vins des vignobles de
Jacob s’étendit à toute la région. D’une intelligence hors du commun, Jésus se
révéla être un homme d’affaires avec lequel conclure des affaires était une garantie de succès.
Il achetait et vendait des récoltes d’olives sans jamais perdre une drachme.
S’appuyant sur ses relations familiales et sur le
capital du chef du clan, la menuiserie de Nazareth connut également un
essor très favorable.
À la mort des Hérode, Jésus entra en possession de
l’héritage de son père en Judée.
Je crois avoir déjà dit qu’à Jérusalem, Jésus de
Nazareth était considéré comme un mystère. Les frères de son père
choisirent de rester célibataires en invoquant le proverbe : « Tel père, tel fils ».
Physiquement, Jésus était le portrait craché de ce Joseph, grand et fort, homme de
parole, peu loquace, prudent dans ses jugements, attaché à la vie de famille, toujours attentif aux
besoins des siens.
Le fait est qu’après avoir marié tous ses cousins et
laissé les affaires tourner toutes seules, ce Jésus, adoré par les siens, les
surprit tous par « ses disparitions ».
23
Le mystère des disparitions de
Jésus
Personne ne savait où allait Jésus ni ce qu’il faisait
lorsqu’il disparaissait ainsi. Il disparaissait, tout simplement. Il disparaissait
sans prévenir, sans donner d’explications. Ses disparitions pouvaient durer des jours, voire des
semaines. Si ses cousins Jacques et Joseph se renseignaient ici et là pour savoir si
quelqu’un avait vu leur Jésus, tout le monde faisait mine de ne rien savoir
du tout.
Où se cachait Jésus ?
Eh bien, ce n’était pas facile à dire. Mais où
qu’il aille, il revenait de là où il avait été comme si de rien n’était. Puis
il revenait tout tranquille, balançait une excuse quelconque à tous ceux qui, par
cette inquiétude si naturelle, lui montraient à quel point ils l’aimaient : « J’ai dû
m’occuper d’une affaire urgente », par exemple, et hop, sujet clos.
Ça ne servait à rien d’insister davantage ; au final, Jésus éclatait de rire et c’étaient eux qui
passaient pour des idiots.
« Pourquoi t’inquiètes-tu ainsi, Santiago,
mon frère ? Te manque-t-il quelque chose ? Tes enfants sont-ils malades ? Tu as la santé, l’argent et
l’amour, que peut-on vouloir de plus ? ». Je te l’avais bien dit : il était impossible de se fâcher
contre Lui. Non seulement il avait tout à fait raison, mais en plus, quand il te le disait avec
ce sourire dans les yeux, au final, c’était toi qui passais pour l’imbécile à t’inquiéter sans
raison.
Les seules qui ne semblaient ni surprises ni
scandalisées par ses disparitions étaient les Femmes de la Maison. À la grande
surprise de Santiago et de ses frères, les Femmes ne voulaient même pas entendre parler de
reproches. Quel mystère était-ce là pour qu’elles soient ainsi
enchantées ?
Un mystère ? Pourquoi avait-il enchanté sa mère,
sa tante Juana et sa tante María ?
Il y avait bel et bien un mystère. Un très grand mystère.
Il s’avère que lorsqu’Il partait, un
miracle se produisait dans la maison. Les sacs de farine ne s’épuisaient jamais, même si l’on
en retirait à la pelle. Les jarres d’huile ne se vidaient jamais, quel que soit le nombre de litres
qu’elles distribuaient : le niveau d’huile dans les jarres ne baissait jamais. Et si l’une d’entre elles
tomberait malade, les trois femmes de la maison savaient qu’Il revenait car
elles se remettaient aussitôt. Et comme cela, tout le reste aussi. Alors comment
aurait-il pu ne pas les enchanter ? Bien sûr, quand il s’agissait de répondre à elles ou à leurs
cousins pour leur dire d’où il venait ou ce qu’il avait fait, Jésus se contentait de les regarder
et leur donnait pour toute réponse un baiser accompagné de sourires.
Où allait-il ? D’où venait-il ? Que faisait-il ? Je crois
que c’est le treizième apôtre qui a dit que Jésus allait implorer son
Dieu, avec des larmes puissantes, de faire preuve de miséricorde envers nous tous.
L’origine de ces larmes ne doit pas nous paraître
étrange, puisque nous connaissons la source d’où elles jaillissaient. C’était le Fils de Dieu, de
même nature que son Père, qui contemplait face à face l’avenir de l’œuvre
qu’il allait accomplir, et en voyant le destin vers lequel il conduisait ses disciples,
son cœur tout entier se brisait.
Comment ne pas chercher auprès de son Père une alternative
viable, différente, qui éloignerait les siens du destin vers lequel, avec sa Croix,
il les entraînait ?
Et ce qui est encore plus tragique, c’est que lorsque son sang l’
entraînait vers la fragilité de l’existence humaine et qu’il se demandait comment il pouvait
être sûr que ce qu’il allait faire était la volonté de Dieu, à ce moment-là,
le poids de ce Destin l’écrasait, s’enfonçait dans sa poitrine et lui arrachait
des larmes de sang vif. Comment pouvait-il être sûr que ce qu’il allait faire était
la bonne chose à faire ? Pourquoi la Croix du Christ et non la Couronne de David ?
La tension, la pression, la nature humaine dans
toute sa nudité lui martelaient le cerveau et l’âme avec la vision des centaines de
milliers de chrétiens qu’Il conduirait au martyre. Un Destin qu’Il pourrait
leur épargner en acceptant simplement la Couronne que le peuple, en masse, Lui offrirait. Que
faire ? Comment le savoir ? Et par quels moyens résister au réconfort que lui offrait son
Père ? Car après le Jour de Yahvé viendrait le Jour du Christ, un Jour de
liberté et de gloire : le Roi sur son trône de puissance menant les armées de son
Père vers la victoire.
Au cours de ces jours-là, avant d’entamer sa
mission, Jésus choisit en Galilée ceux qui seraient ses futurs apôtres.
Les liens qui l’unissaient à ses futurs disciples provenaient du lien
sanguin que le fils aîné de Zorobabel avait commencé à tisser lorsqu’il fonda Nazareth.
Contrairement à l’atmosphère dans laquelle se
multipliaient les hommes de Zorobabel restés en Judée, les
habitants de Galilée accueillirent paisiblement et amicalement les hommes d’Abiud.
Les habitants de la Judée furent scandalisés en découvrant les intentions de
Zorobabel et de ses hommes ; ils se rebellèrent contre l’idée de la reconstruction de
Jérusalem et tentèrent par tous les moyens de les contraindre à abandonner le projet.
La Bible dit qu’ils n’y parvinrent pas. En
revanche, les habitants de la Terre Sainte de l’époque se virent imposer une
politique d’hostilité perpétuelle. Une politique qui conduisit au cloîtrage et à
l’isolement des Juifs du Sud par rapport au reste du monde. Circonstance qui,
avec le temps, allait transformer les Juifs du Sud en ce peuple haïssant
les Gentils, qu’ils méprisaient et traitaient en privé comme s’ils
parlaient de simples bêtes.
« Mieux vaut manger avec un cochon qu’avec un
Grec », disait un rabbin.
« Mieux vaut épouser une truie qu’une
Grecque », renchérissait son collègue.
Cette haine envers les Grecs et les Gentils
en général, ce mépris d’un peuple qui en était venu à se croire la race supérieure,
était une haine, dans une certaine mesure, naturelle. Envers les Grecs, à la suite des persécutions
d’Antiochus IV Épiphane. Envers les Égyptiens parce qu’un jour le pharaon… Envers les
Syriens parce qu’autrefois… Envers les Romains parce qu’ils les opprimaient… La
question était de transformer cette haine en une sorte d’identité nationale, d’en tirer
la force de continuer à se croire la race supérieure, appelée à soumettre et
à être servie par le reste de l’humanité.
Les habitants de la Judée attendaient le Messie
pour devenir le nouvel empire mondial. Leur rapport aux lois non
nationales, imposées par l’empire, qui régissaient la vie entre Juifs et
Grecs, entre Grecs et Romains, entre Romains et Ibères, constituait un chemin dans la
jungle, semé d’embûches mortelles, à travers lequel le Juif devait
rester vigilant et puiser sans cesse dans la haine et le mépris envers les autres
races la force vitale qui l’aiderait à surmonter les épreuves jusqu’à la
venue du Messie.
Contrairement à leurs frères du Sud, ceux du
Nord s’intégrèrent parfaitement dans la société des Gentils. Ils travaillèrent avec eux,
firent du commerce avec eux, s’habillèrent comme eux, apprirent leur langue,
respectèrent leurs coutumes, leurs traditions et leurs dieux.
Par rapport à leurs frères du Sud, les Juifs
de Galilée avaient évolué dans la direction opposée. Alors que le
Sudiste invoquait la haine comme rempart protecteur de son identité, le Nordiste
invoquait le respect entre tous les hommes comme garant de la préservation de
la paix.
Lorsque Jésus arriva donc, les différences
mentales et morales entre les Juifs galiléens et les Juifs du Sud étaient aussi énormes que
celles qui existaient à l’époque entre un barbare et un homme civilisé. Le Galiléen
continuait d’attendre la venue du Messie, le Christ qui unirait tous les
peuples du monde ; le Juif de Jérusalem attendait lui aussi cette naissance, mais
non pas celle d’un Sauveur, mais celle d’un conquérant belliqueux et invincible qui
mettrait à ses pieds, à genoux, toutes les autres nations du monde.
Jésus aurait difficilement trouvé parmi ces Juifs du Sud un seul homme
qui l’aurait suivi pour chanter à l’Amour et à la Fraternité universelle le plus
merveilleux poème jamais écrit, l’Évangile.
Compte tenu de ces circonstances, ce n’était pas un hasard
si tous ses disciples se trouvaient présents aux noces de Cana.
Lorsque le Fils de Zorobabel et héritier de la
couronne de Salomon s’installa à Nazareth, ses hommes et ses fils s’unirent
entre eux et répandirent leur descendance dans toute la région. Travailleurs
respectueux de leurs voisins, épris des lois de la civilisation commune à tous,
la religion étant une affaire privée soumise à la loi sur la liberté de culte, les
les hommes d’Abiud et leurs enfants se répandirent dans toute la Galilée, en conservant le
mariage endogamique comme fondement de leur identité nationale. Pour le reste, le Juif
galiléen ne se distinguait en rien de ses voisins. Il s’habillait comme eux, parlait
comme eux.
Dans un tel contexte, le succès commercial de l’
atelier de confection de la Vierge de Nazareth a fondé sa fortune sur le courant
nationaliste qui s’est éveillé en Galilée à la suite de la reconstruction des
synagogues. C’était lors de ces moments uniques, décisifs de la vie, comme le mariage, par
exemple, que la fierté nationale s’exprimait et que l’on aimait se montrer dans un costume
typique et populaire. L’art de la confection du costume national, entre les mains des
filles d’Aaron, qui en avaient fait un monopole basé à Jérusalem,
l’ouverture de cette boutique par la Vierge, disciple d’une maîtresse du secret
le mieux gardé de la caste sacerdotale féminine — dont la confection de manteaux sans
couture est l’exemple le plus abouti —, fut un coup de maître qui attira à Nazareth les
jeunes mariés de la région.
Au-delà de la prospérité qu’il
apporta à la maison de la Vierge et à Nazareth même, le succès de l’atelier de la
Vierge ouvrit la voie dans la région et la prépara à offrir à ses
sœurs un terrain où s’épanouir et se multiplier. Ils se marièrent en Galilée et
eurent des fils et des filles. Aux liens préexistants à la naissance de la
Vierge s’ajoutent alors ceux que ses sœurs et les fils et filles de son
frère Cléophas ont tissés, et les contours du tableau dans lequel évoluait son
Fils prennent alors toute leur ampleur.
Autrement dit, les disciples de Jésus
étaient présents au célèbre mariage de Cana simplement parce qu’ils étaient
liés aux mariés par des liens du sang. Ou bien croyez-vous que la belle-mère de Pierre
ait été guérie sans la foi ?
Tout au long des Évangiles, nous voyons
que la seule condition que Jésus exigeait pour recevoir la grâce de sa Puissance était
la foi. Lorsqu’il a guéri la belle-mère de Pierre, celle-ci n’avait pas encore vu l’Unique-Fils de
Dieu. Le fait qu’elle ait eu la foi sans avoir vu nous ouvre les yeux sur le lien entre la belle-mère
de Pierre et la Vierge, grâce à laquelle la foi de cette femme dans le Fils de
Marie était absolue. Et cela nous aide à ouvrir la porte de sa maison et à voir que
Pierre, par son mariage avec la fille de sa belle-mère, est directement apparenté à
la Vierge.
Après le miracle de la transformation de l’eau
en vin, la seule chose que Pierre avait besoin de voir, c’était l’onction du fils de David par
le prophète.
Quand on lit l’Évangile, la première surprise
s’impose en voyant Pierre et ses compagnons tout abandonner à l’appel : « Suivez-moi ».
Comme s’ils étaient des robots ou des automates dépourvus de volonté, ces hommes ont quitté leurs
familles et l’ont suivi sans même demander où. C’est la première impression.
Logiquement, ce n’est qu’une apparence. Ces hommes connaissaient parfaitement le Fils
de Marie. Ils savaient de quelle nature était son autorité spirituelle sur tous les
clans davidiques de Galilée. Pierre et ses compagnons n’étaient pas des automates sans
volonté obéissant à l’ordre de leur créateur au rythme des frappes de leurs
doigts sur un clavier d’ordinateur. Loin de là. Inutile de préciser qu’à plus d’une
occasion, unis par des liens du sang à la Maison de leur Mère, ils ont parlé avec son Fils
du Royaume du Messie. Il convient également de souligner que le premier miracle en public,
dont ils furent témoins, transforma la conception qu’ils s’étaient faite
de la nature de la mission messianique, au point qu’ils étaient prêts à tout abandonner
dès que Jésus le souhaiterait. Cela étant clarifié, poursuivons.
Vous avez déjà vu qui était ce Jean et quel
sentiment se cachait derrière ces paroles accablantes contre les
Juifs. Sa mère a consacré sa vie à l’élever et à lui dire toute la vérité sur son père,
pourquoi il était mort et qui il allait précéder. À la mort d’Élisabeth, Jean s’est retiré dans le
désert et a mené une vie surnaturelle dans l’attente de l’accomplissement de la mission
pour laquelle il était né. Le baptême de Jésus par Jean confirma aux
disciples ce qu’ils savaient déjà : le Fils de Marie était le Messie.
Ils le suivirent pour conquérir le royaume
universel. Ils n’auraient jamais imaginé que l’épée avec laquelle Jésus conquerrait le
trône de David se trouvait dans sa bouche.
Jésus leur a annoncé à maintes reprises quelle serait sa
fin. Mais comment auraient-ils pu concevoir que le Fils de Dieu allait
mourir crucifié ?
Témoins d’œuvres prodigieuses, surnaturelles,
extraordinaires, divines à tous égards, comment auraient-ils pu concevoir
que leurs frères en Abraham commettraient un tel crime contre le
Père de ce Fils ?
Ce qui devait arriver arriva. Incroyablement,
Jésus se tut, comme celui qui range son épée dans son fourreau et s’abandonne
inexplicablement face à l’ennemi venu le tuer. Tout ce qu’il aurait eu
à faire, c’était d’ouvrir les lèvres. S’il avait seulement dit : « À genoux », la foule
qui était partie à sa recherche serait restée clouée au sol comme des statues de
sel. Mais non, il n’a pas prononcé un mot. Il s’est simplement laissé enchaîner.
À eux, les Onze, il ne leur a laissé que l’
alternative des lâches.
Car tous se sont précipités pour se cacher. Tous sauf
celui qui s’est enfui nu. C’est lui qui a apporté la nouvelle à la Mère :
ils venaient d’arrêter son Fils, ils l’emmenaient pour le juger.
Le Romain avait réclamé la tête de ce
Messie au Sanhédrin. Intimidé par les légions de Pilate, le Sanhédrin le
lui avait livré.
Cette question de la culpabilité absolue que l’
avenir a fait peser sur cette génération juive, en disculpant les Romains de leur
participation directe à la Passion du Christ, trouve sa réponse au cœur même des
paroles du grand prêtre devant le tribunal qui avait livré le Messie à Pilate :
« Il convient qu’un homme meure pour le peuple. »
« Il convient » signifiait que soit on le livrait à
Pilate, soit celui-ci décréterait l’état d’urgence et enverrait ses légions à
sa poursuite. Si l’on livrait Jésus de Nazareth, le peuple resterait calme,
pris au dépourvu, mais si Pilate envoyait ses légions à la poursuite de celui-là même qu’
ils abandonnaient désormais à son sort, alors, par amour de la patrie, ils le défendraient jusqu’à la
mort. Et où était donc ce fou capable de croire à la victoire d’une rébellion
populaire contre César ?
Le sort de Jésus de Nazareth était scellé. C’était
Lui ou la Nation. Que l’avenir leur reproche, à cause de leur lâcheté, de l’avoir livré,
en leur faisant porter toute la responsabilité de sa mort, eh bien tant pis.
Que pouvaient-ils faire d’autre ? Ce malin de Pilate s’en laverait les mains, et alors ?
N’était-il pas préférable qu’un homme meure plutôt que tout le peuple soit massacré par les
légions ?
Le problème des disciples était de croire que leur
peuple ne jouerait pas le rôle du lâche et prendrait les armes plutôt que de livrer
le Messie aux Romains. Pour eux, la situation était claire : comment l’
Empire pourrait-il vaincre une armée dirigée par le Roi de l’Univers ? N’y avait-il pas eu des centaines
et des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants à avoir vécu dans leur chair sa
gloire ? Parmi les foules, n’étaient-ils pas là, ces privilégiés, le témoignage vivant de la mission
divine de Jésus de Nazareth ? Il est vrai que, bien souvent, ces foules l’avaient
acclamé roi et qu’à chaque fois, il leur avait tourné le
dos. Illogique ? Renonçait-il au trône qui lui revenait de droit ?
Oui et non.
En effet, tout au long de l’histoire
d’Israël, il avait été démontré que l’onction du roi n’incombait pas au
peuple, mais aux prophètes de Dieu. Fort de cette expérience, il était naturel que
Jésus refuse un couronnement établi en violation du droit historique.
L’ère des prophètes étant révolue, l’onction,
canoniquement parlant, revenait au Temple. Il fallait donc que vienne le
moment où ces mêmes foules le suivraient jusqu’à Jérusalem et demanderaient
au Sanhédrin la reconnaissance divine que Jésus de
Nazareth avait méritée par ses œuvres.
Alors, sous la pression du témoignage d’une multitude
de bienheureux et d’une foule innombrable réclamant à grands cris l’
onction du Messie par le grand prêtre, Jésus s’assiérait sur le trône de
David, son père historique, et, en présence de tous les enfants d’Israël, il
se ceindrait de la couronne des rois.
Lorsque, au cours de la troisième année de sa mission, la
nouvelle se répandit : « Jésus de Nazareth se rend à Jérusalem pour la Pâque », l’attente
messianique attira à Jérusalem des foules innombrables.
Ponce Pilate s’y attendait. Au courant des
aventures du Messie des Juifs, il avait depuis longtemps déjà demandé la
tête de ce Nazaréen au Sanhédrin. La décision politique qu’il devait prendre
face à l’explosion messianique provoquée par ce Nazaréen était complexe et
claire à la fois. Il devait le tuer. En tuant le berger, le troupeau se disperserait.
Il ne pouvait pas non plus déployer ses légions et les lancer en masse contre la foule.
Une rébellion nationaliste éclaterait pour défendre leur Messie, et une guerre
à la Spartacus était bien la dernière chose que César pouvait souhaiter. En tant qu’homme politique, sa mission
était de prévenir le mal avant que la guerre ne se déclare. Il pouvait s’attendre
au pire et laisser la proie grossir. Comme l’avaient déjà fait Auguste et Hérode à l’
époque du recensement. Au moment opportun, Pilate déploierait ses légions et, grâce à ce
massacre, les autres nations apprendraient comment Rome punit la rébellion
contre César.
Le fait est que le Sanhédrin au complet était
contre le Nazaréen et n’osait pas s’en prendre à lui par crainte de la foule qui l’accompagnait
partout où il allait. Le Sanhédrin avait juré à Pilate qu’il le
lui livrerait en personne, mais qu’il devait attendre que le fruit soit mûr.
Après la première année de marche triomphale vers
le Mont du Sermon, la deuxième année avait été marquée par un déclin. À la
croisée de la deuxième et de la troisième année, le refus de Jésus d’être couronné
roi avait peu à peu effrayé les foules, qui ne le comprenaient absolument pas.
Qui, parmi tous ceux qui auraient
joui d’un tel pouvoir divin, ne se serait pas fait accompagner par les
foules jusqu’à Jérusalem pour exiger du Sanhédrin réuni en séance plénière la couronne de son
père David ?
La perplexité et l’ignorance quant à sa
pensée l’avaient laissé seul à l’aube de la troisième année. Seules les femmes et
ses disciples lui restaient fidèles.
Que serait donc devenue cette première
désespérance du politicien romain ? Et ce qui semblait encore pire au Sanhédrin,
pourquoi Pilate allait-il faire marche arrière maintenant ? N’y avait-il pas, dans les rangs de son
armée, quelqu’un qui, en cas d’insurrection messianique, déserterait l’Empire et se
mettrait au service du Fils de David ?
Comme le montre l’entrée triomphale de
Jésus à Jérusalem, l’attente, étouffée l’année précédente par Jésus lui-même,
se réveilla de sa léthargie. Croyant que le Fils de David
avait pris sa décision finale en faveur de son couronnement cette année-là, tous
se précipitèrent vers Jérusalem.
Comme nous le savons déjà et comme l’histoire le prouve, à l’occasion
de la Pâque, Jérusalem devenait une ville assiégée. De toutes les régions
du monde, les Juifs descendaient et montaient vers la Ville Sainte pour célébrer ce Repas
qui servait de prélude à la libération opérée par Moïse.
Cette année-là, en l’an 33 de notre ère, à la foule
habituelle s’ajoutèrent tous ceux qui, autrefois, l’avaient proclamé roi.
Quelle ne fut pas la surprise de tous lorsque Jésus
entra dans le Temple et, à coups de fouet, mit fin à jamais à la pression contre le
Sanhédrin et César que cette foule exaltée était prête à exercer.
Cette fièvre messianique que Jésus avait
éveillée dès sa première année était de retour. Elle avait atteint Jérusalem avant son arrivée et
faisait trembler les remparts de Jérusalem avec la même force que, en son temps,
les trompettes de Josué. Si, au lieu de se rendre directement au Temple pour
s’emparer d’un fouet et déclarer la guerre totale au Sanhédrin, Jésus aurait fait ce
qu’il avait fait lorsqu’il était enfant : se frayer un chemin jusqu’à la Cour des docteurs de la loi et
entrer dans le vif du sujet… Mais non. Pas du tout. La situation était déjà agitée et c’est
Lui qui alla la plonger dans le chaos de la manière la plus explosive qui soit.
La même foule qui, quelques heures plus tôt, avait
applaudit et acclamé le Fils de David, réclamait à la tombée de la nuit sa
tête à un Pilate qui, à ce moment-là, ne voyait plus pourquoi il devait
tuer celui qui s’était creusé sa propre tombe.
Pour comprendre la fuite de ses disciples, il faut
se mettre à la place de ces hommes qui, au fond de leur cœur, rêvaient de cette
entrée triomphale, puis, aussitôt après, de son couronnement. Ce sont eux qui
ont été les premiers à rester bouche bée en voyant leur Maître saisir un fouet et
se jeter avec une colère toute-puissante contre le Temple.
C’est à ce moment-là que Judas prit la
décision de le livrer au Sanhédrin. Les autres s’en allèrent, le moral en
pauvre, comme flottant dans un vide total.
Que va-t-il se passer maintenant ?
Qu’avait donc fait Jésus ?
Tandis qu’ils prenaient le Dernier Souper, ils se sentaient aussi
désorientés et vides que cette Terre qui, avant le Commencement, errait dans les
Ténèbres de l’Abîme, désorientée et vide.
Hélas, enfants de la Terre, l’héritage de votre
mère est votre sort ! N’a-t-elle pas reçu, le jour de sa naissance, toutes sortes de
promesses de son Créateur, et dès que celui-ci lui a tourné le dos, ne s’est-elle pas laissée piéger
dans la confusion qui accompagne toute solitude ? Votre mère ayant connu, à sa
naissance, la confusion et le vide de la solitude, comment auriez-vous pu ne pas tomber
dans le même piège ?
Pendant qu’ils dînaient avec Lui, ses
disciples n’avaient pas la moindre idée de ce dont Il leur parlait. Ils savaient seulement qu’ils étaient prêts
à mourir en combattant plutôt que de Le laisser seul. Pauvre Pierre, son cœur s’est brisé
lorsque son Héros et son Roi lui a arraché l’épée des mains ! Tous, sans
exception, se sont enfuis, poussés par une force qui les dépassait et qui faisait bouger
leurs jambes contre la volonté de leur esprit.
« Que va-t-il se passer maintenant, Mère ? », demandait
cet autre Jean à la Mère de Jésus, comme si elle connaissait la réponse.
Que va-t-il se passer ? Il allait se passer ce qui était
prophétisé depuis mille ans. Le firmament se parerait de deuil pour pleurer
la mort du Premier-né, la terre se lamenterait sur la mort de l’Unique-Fils.
24
Mort et résurrection de Jésus-Christ
Les événements de cette nuit-là sont
décrits dans les Évangiles. Je ne vais ni les reproduire ni les commenter. Je
me limiterai à ce qui n’est pas écrit.
Tandis que la mascarade judéo-romaine suivait son cours,
le ciel s’assombrissait au-dessus des têtes des milliers d’ivrognes qui
scandaient : « Crucifie-le ! »
La même confusion qui s’était emparée des
disciples et les avait poussés à prendre la fuite, cette même force s’était emparée de la
foule qui l’avait acclamé lors de son entrée triomphale et, livrée à l’alcool,
défoulait sa peine contre l’auteur de la désillusion qui s’était emparée de leurs
esprits. Hébétés, livrés à l’alcool dans lequel ils noyaient leur chagrin, qui
coulait à flots et gratuitement des mains du Temple vers leurs gorges, ceux-là mêmes qui,
à peine quelques heures auparavant, acclamaient le Messie, criaient désormais : « Crucifie-le ! ».
Tandis qu’ils criaient sans relâche, les nuages envahirent
l’horizon et tissèrent une toile de foudre et de tonnerre au-dessus du Golgotha.
Tandis que le Condamné traînait sa croix sur la Via Dolorosa, indifférent à la
foule ivre qui crachait ses rires sur le Fils de Marie, la
nuit tombait peu à peu.
Absorbés, émerveillés par ce qu’ils
vivaient, alors qu’ils défilaient en procession, très peu d’entre eux eurent à l’esprit les
paroles du Prophète. En réalité, seul un jeune garçon, au pied de la Croix, alors qu’il
regardait vers le ciel, se souvint des Écritures.
« Déjà les vagues de la mort m’entouraient et les
torrents de Belial me terrifiaient. Les liens du shéol m’emprisonnaient,
les filets de la mort m’avaient surpris. Et dans mon angoisse, j’ai invoqué Yahvé et
j’ai lancé vers mon Dieu mon cri. Il a entendu ma voix depuis son palais, et mon cri est parvenu
à ses oreilles. La terre fut ébranlée et trembla. Les fondements des
montagnes vacillèrent, ils frémirent devant Yahvé dans sa colère. De ses narines montait de la fumée, et de sa
bouche, un feu dévorant, des charbons allumés par Lui. Il abaissa les cieux et descendit,
un nuage noir sous ses pieds. Il s’éleva sur les chérubins et s’envola ; il vola sur les
ailes des vents. Il fit des ténèbres un voile, formant autour de lui sa
tente ; une brume aqueuse, des nuages épais. Devant l’éclat de son visage, les nuages
se dissipèrent ; de la grêle et des éclairs de feu. Yahvé tonna depuis les cieux, le
Très-Haut fit entendre sa voix. Il leur lança ses flèches et les dispersa, il fulmina des éclairs et
les consterna. Et des torrents d’eau apparurent, et les
fondements du monde furent mis à nu devant la colère réprobatrice de Yahvé, devant le souffle de l’ouragan
de sa fureur. »
Oui, seul ce jeune garçon fixait son regard vers
le ciel qui contemplait avec horreur le crime des enfants de la terre. Dans la
douleur de l’instant, personne n’avait perçu ce qui s’abattait sur leurs
têtes. Le ciel était noir comme les profondeurs de la grotte la plus
impénétrable. Lorsque Jésus rendit son dernier souffle et qu’ils crurent que la fin était déjà
arrivée, comme s’ils se réveillaient soudain tous d’un rêve, leurs yeux s’
ouvrirent à la réalité.
Avant même de sentir la menace du ciel,
la voûte céleste se déchira en larmes. On entendit un craquement plus fort que celui des
murs de Jéricho lorsqu’ils s’écroulèrent. C’est alors qu’ils levèrent tous la tête pour la
première fois et sentirent dans l’atmosphère cette humidité électrique.
Ils s’apprêtaient déjà à faire demi-tour quand soudain un
fouet en forme d’éclair déchira l’obscurité. Il sembla tomber au loin. Quels imbéciles !
C’était le cavalier qui, autrefois, avait ouvert à Judas Maccabée les rangs de l’ennemi et qui
venait maintenant chevaucher violemment sur les nuages des prophéties. Ses yeux
étincelants illuminaient la nuit et de sa gorge toute-puissante, le tonnerre
rula à l’horizon ; comme un fou, possédé par une douleur qui lui aveuglait les
entrailles, ce cavalier divin leva le bras et fit pleuvoir sur la foule son
fouet de foudre et de tonnerre.
L’enfer de la Colère du Père Éternel s’abattit en
tornade sur les enfants et les femmes, les vieillards et les jeunes, sans distinction entre
les coupables et les innocents. Devenue folle, comme quelqu’un qui se réveille en sursaut d’un
cauchemar pour découvrir, en ouvrant les yeux, que le véritable cauchemar venait
de commencer, la foule se mit à dévaler le Golgotha. La tempête qui pesait
au-dessus de leurs têtes menaçait de grêle, d’éclairs et de tonnerre, mais pas de pluie. C’était un
orage électrique que le Tout-Puissant, transpercé par la lance que l’on
avait enfoncée dans la poitrine de son Fils, le cœur brisé, avait pris entre
ses mains et, rendu fou par la douleur, abattait sur les enfants de la terre sans
distinguer qui que ce soit. La frénésie, la terreur s’emparèrent de tous. La terreur se déchaînait
sans épargner ni le vieillard ni l’enfant, ni l’homme ni la femme. Rendue folle par ce qu’elle
avait fait sous l’emprise de l’alcool, la foule se mit à se diriger vers
les remparts de Jérusalem. Des fous ! Comme si la douleur de Dieu pouvait être endiguée
par la pierre.
Et voilà que la foule se mit à courir
en descendant le Golgotha, cherchant le salut entre les remparts. Alors, le fouet
électrique du Tout-Puissant se mit à s’abattre sur les femmes et les enfants, les jeunes et
les personnes âgées, sans faire la distinction entre les coupables et les innocents. Sa douleur, la douleur du
Tout-Puissant, les atteignait tous et leur déchirait la chair sans
aucune pitié. En moins de temps qu’il n’en faut au coq pour chanter son deuxième chant,
la pente du Golgotha se remplit de cadavres carbonisés. Ceux qui
gravaient déjà la pente de la Porte des Lions croyaient avoir échappé à l’
horreur lorsque les tombes du cimetière des Juifs commencèrent à s’ouvrir.
Les prophètes sortirent de leurs tombes et, de leurs bouches spectrales, la colère du
Tout-Puissant leur faisait parvenir aux vivants leur sentence de mort.
Horreur, désolation, effroi. Ceux qui pensaient
trouver refuge chez eux se retrouvèrent devant des portes closes. Une
nuit de la Cène, il y a mille cinq cents ans, l’ange de la mort parcourut les
maisons des Égyptiens à la recherche des premiers-nés. Ce même ange parcourait désormais les
rues de Jérusalem, tuant sans distinction entre grands et petits. La même
douleur infinie qui déchirait le cœur de son Seigneur avait atteint le
sien et, dans sa douleur indicible, il enfonçait l’épée des chérubins contre tous ceux qu’il
rencontrait sur son passage.
Terrifiés, pris au piège d’un cauchemar
infernal, la terreur entraîna les fugitifs vers le Temple. Là, ils s’entassèrent
entre ses murs, cherchant la miséricorde. Fous, avec la folie de celui qui tue son
fils et se réfugie chez le père de l’enfant, c’est là qu’ils trouvèrent leur
tombe lorsque le fouet de la Douleur fit tomber ses larmes sur la coupole, une
coupole qui s’effondra sur la foule terrifiée.
Horreur, effroi, désolation. La douleur du Père
du Christ en pleine explosion violente. Le sang d’un Dieu transformé en
blocs de pierre tombant sur une foule terrifiée, écrasant des têtes,
réduisant en décombres hommes et femmes. Criez à nouveau : « Crucifiez-le ! »
écrivaient par leurs craquements les pierres de la coupole du Temple alors qu’elles tombaient du
plafond au sol.
Tandis que ces événements se déroulaient au
pied de la Croix, il ne restait plus qu’un homme et trois femmes. Comme si un bouclier d’
énergie le protégeait, le jeune homme, debout, contemplait le spectacle. Au
pied du Mont de la Passion, les cadavres calcinés, les mourants écrasés
sous le poids de ceux qui s’étaient enfuis en dévalant la pente. Contre les remparts, sans aucune
issue face aux morts sortis de leurs tombes, les victimes paralysées par l’
horreur s’entassaient, prises de folie. Lorsque, peu après, la coupole du Temple s’effondra
et que cessèrent les tonnerres, les éclairs et le fracas de la chair et du sang, Jean ramassa l’
épée du Romain qui avait avoué. Le jeune homme tourna la tête vers les trois femmes,
leur parla du regard, puis commença à leur frayer un passage. La foule des blessés et
des mourants, horrifiée, s’écartait comme s’il s’agissait d’un ange de Dieu en
pleine fin d’œuvre, achevant la tâche commencée par son Seigneur. Tel était le feu qui jaillissait
de ses yeux, celui du plus jeune des fils du Tonnerre.
Arrivés dans les rues, incapables de résister au
regard de ce chérubin humain, les hallucinés s’écartaient de son chemin. Juan
conduisit les trois femmes chez elles et referma la porte derrière lui. Là se trouvaient les
Dix et les autres femmes. Comme morte, la Mère se laissa tomber sur le lit et ferma les
yeux sur un monde où elle ne semblait plus vouloir revenir.
Les survivants se jurèrent d’effacer de leur
mémoire et de celle de leurs enfants le souvenir de la Nuit où Dieu rompit son
Alliance avec les fils d’Abraham. Leurs historiens enterrèrent le souvenir de
cette Nuit dans la tombe des silences millénaires. À maintes reprises dans l’
histoire de l’humanité, un peuple s’est juré d’effacer de sa mémoire un certain
événement, particulier, capital pour l’évolution de son avenir. Rarement
un peuple a réussi à enterrer de manière aussi définitive un chapitre aussi
traumatisant.
Les Onze ont eux aussi cru que tel était le destin
de ces trois années de gloire inoubliable. En effet, la seule chose qui les a retenus
ce vendredi-là et le samedi suivant, enfermés dans cette Maison, était de connaître le
sort de cette Mère qui gisait comme morte sur son lit.
La Mère se réveillerait-elle de son sommeil ? Ne voyait-on pas
sur son visage ravagé par la souffrance les morceaux en lesquels son cœur
s’était brisé ?
Seigneur, comment la regarder en face lorsqu’
elle se réveillerait ? Quels mots de réconfort lui diraient-ils pour justifier la fuite
honteuse qu’ils avaient entreprise ?
Que pouvaient-ils faire ? L’abandonner à son sort ?
Continuer à fuir jusqu’à ce que la distance entre eux et leurs souvenirs devienne
un abîme ?
Ne leur avait-Il pas dit que tout ce qu’ils
vivaient passerait, et qu’Il ressusciterait le troisième jour ?
Les heures leur parurent interminables à tous
ceux qui veillaient sur le sommeil de la Mère. Malgré le danger qu’ils couraient, personne ne
partirait sans l’accompagner jusqu’à Nazareth.
Combien de temps lui faudrait-il pour se réveiller ? Mais bien sûr,
pourquoi aurait-elle voulu se réveiller ?
Le samedi à midi, la Mère commença à sortir de
son état. Les Onze crurent qu’ils ne pourraient supporter son regard. Ah, comme ils
étaient naïfs !
Ils avaient passé plus d’heures qu’ils
ne pouvaient en compter à contempler ce visage vieilli. Ils connaissaient déjà par cœur chaque micromètre de ses joues
lacérées.
Soudain, ce samedi-là, ce visage commença à reprendre
des couleurs. Tous restèrent là à observer chacun de ses mouvements. C’est alors que la Mère ouvrit
les yeux, pleins de vie.
À ses côtés, sa sœur Jeanne lui caressait le front
comme on caresse la tête de la personne la plus aimée au monde.
De manière inattendue, la Mère demanda un peu d’eau. L’autre Marie, celle de Cléophas,
se leva. Lentement, la Mère se redressa dans son lit et les regarda tous.
Les Onze étaient assis par terre, adossés aux murs de la pièce. L’
expression de son visage les émerveillait lorsque la Mère ouvrit la bouche.
« Qu’avez-vous, mes enfants ? », leur dit-elle en souriant. « Qui veillez-vous ? Vous
me regardez comme si vous voyiez un fantôme. »
Les Onze n’en revenaient pas. Marie, la femme de
Cléophas, revint avec le verre d’eau et s’assit à ses côtés, posant sa tête
sur son épaule.
« Allons, Marie, ne fais pas l’enfant, ne pleure
plus, ou veux-tu que mon Fils te trouve ainsi quand il viendra ? »
Les Onze se regardèrent, pensant que la douleur lui
avait fait perdre la raison. La Mère devina leurs pensées et se mit à
leur parler, en disant :
« Mes petits enfants, c’est moi qui suis responsable de tout. Il y a bien
longtemps que j’aurais dû vous révéler qui est Celui que vous appelez Maître et
Seigneur. Il fallait que cela arrive pour qu’Il me libère de mon silence. Qui
pensez-vous avoir suivi partout ? »
Je suis vieille, mes enfants, et je suis fatiguée. Écoutez-moi bien
et remontez-vous le moral ; quand Il viendra, demain, vous aurez la preuve de tout ce que
je vais vous raconter aujourd’hui. Que penserait mon Fils s’Il venait demain et vous trouvait dans
cet état ? Comment pourrais-je Le regarder en face ? Ayez de la patience avec moi si, à
certains moments, je ne suis pas claire. Quand Il vous enverra l’Esprit de la Promesse,
vous vous souviendrez de mes paroles et je me laisserai moi-même envoûter par la sagesse qu’Il
déversera dans vos âmes. Ce que je vais vous raconter, je l’ai entendu de Sa bouche.
Je n’ai ni sa grâce ni sa sagesse. Je vous le dis, c’est Lui-même qui vous comblera de sa
connaissance et alors, vous n’aurez plus besoin que je vous raconte quoi que ce soit. Il m’a parlé
de son Monde, de son Père ; je Lui posais des questions et Il me répondait sans rien me cacher
. Du moins, rien que je n’aie besoin de savoir. J’étais sa confidente, le cœur
ouvert et innocent dans lequel Il déversait ses souvenirs divins. Il me parlait de
son Monde, les yeux tournés vers l’infini ; je gardais tout cela dans mon cœur ;
chacune de ses paroles, je la gravais dans ma chair. Je n’ai pas su pourquoi Il a scellé
mes lèvres jusqu’à ce jour. Aujourd’hui, Il m’a libérée de mon silence et je dépose dans
vos cœurs ce qu’Il a déposé dans le mien et que j’ai porté en moi pendant tant d’années. »
En leur ouvrant son Cœur, la Mère révéla aux
disciples : l’Annonciation, l’Incarnation du Fils de Dieu, et l’Histoire
divine qu’Elle avait entendue de la bouche de son Enfant, en ces jours où, alors qu’Il était
« son Enfant », le Fils de Dieu venait se blottir dans les bras de « sa Mère », la
tristesse dans les yeux du fils qui regrette son père bien-aimé, histoire
que, menée à son accomplissement, je vous raconte dans le chapitre suivant.
LE CŒUR DE MARIE
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Réponds-toi toi-même : pourquoi les apôtres, alors qu’ils avaient la Mère de Jésus parmi eux, se sont-ils contentés d’écrire exclusivement sur ce qu’ils avaient vu et entendu en Jésus lui-même et à son sujet ? N’étaient-ils pas intéressés par l’histoire de leurs pères et de leur maison, et par le fait de la transmettre aux chrétiens, afin de démentir dès le départ les fables qui seraient inventées à ce sujet après leur départ ? En effet, la Mère a gardé ce trésor dans son cœur, et en s’en allant, elle a emporté avec elle, dans le monde d’où venait son Fils, cette histoire. C’est pourquoi l’Apôtre dit : « Qui montera au Ciel ? »Voici le trésor que Marie a gardé dans son cœur, cette histoire t’émerveillera. Ne manque pas l’occasion de voir la VÉRITÉ de tes propres yeux.AMAZON ÉDITIONS
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