web counter

LA RÉVOLUTION INTELLECTUELLE DE L'ÉTOILE DU MATIN

 

HISTOIRE DIVINE DE JÉSUS CHRIST

LIVRE PREMIER

LE SACRÉ COEUR DE NOTRE-DAME MARIE DE NAZARETH

 

CHAPITRE DEUXIÈME

JE SUIS L'ALPHA ET L'OMÉGA

 

 « Voici, je viens bientôt. Heureux celui qui garde les paroles de la prophétie de ce Livre. Et moi, Jean, j’ai entendu et vu des choses. Quand je les ai entendues et vues, je me suis mis à genoux pour me prosterner aux pieds de l’ ange qui me les montrait.

Mais il me dit : « Ne fais pas cela, car je suis ton compagnon de service, ainsi que celui de tes frères les prophètes et de ceux qui gardent les paroles de ce Livre ; adore Dieu. » Et il me dit : « Ne scelle pas les paroles de la prophétie de ce Livre, car le temps est proche. Que celui qui est injuste persiste dans ses injustices, que le stupide persiste dans sa stupidité, que le juste pratique encore la justice et que le saint se sanctifie davantage. Voici, je viens bientôt, et avec moi ma récompense, pour rendre à chacun selon ses œuvres. JE SUIS L’ALPHA ET L’OMÉGA, LE PREMIER ET LE DERNIER, LE COMMENCEMENT ET LA FIN. Heureux ceux qui lavent leurs tuniques pour avoir accès à l’arbre de vie et entrer par les portes qui mènent à la Cité. Dehors les chiens, les sorciers, les fornicateurs, les meurtriers, les idolâtres et tous ceux qui aiment et pratiquent le mensonge.

Moi, Jésus, j’ai envoyé un ange pour vous attester ces choses concernant les Églises. Je suis le rejeton et la postérité de David, l’ étoile brillante du matin. Et l’Esprit et l’Épouse disent : « Viens. » Et que celui qui entend dise : « Viens. » Et que celui qui a soif vienne, et que celui qui le souhaite prenne gratuitement l’ eau de la vie… Amen »

1

La saga des restaurateurs 

 

À cette époque (Ier siècle av. J.-C.), Dieu suscita parmi son peuple un homme qui lui plaisait. Issu de la lignée d’Aaron, le prêtre, cet homme nommé Abias était le seul citoyen de tout Jérusalem capable de se dresser devant le roi, de lui barrer la route, de lui couper la parole et de lui dire en plein visage toute la vérité sur ses actes et sa manière de gouverner.

L’Asmonéen — Alexandre Jannée était son véritable nom — regardait cet Abias, les yeux perdus à l’horizon, la pensée rivée sur l’une des pages du livre dont cet homme de Dieu semblait s’être échappé, peut-être celles du livre de Néhémie. L’une de ces pages sur les rois et les prophètes que les enfants d’ Israël aimaient tant et que leurs pères leur racontaient avec des accents épiques dans la gorge, la voix en résonnant de l’écho de tambours lointains annonçant des exploits guerriers, quand les héros d’autrefois, Samson et Dalila, les trente vaillants du roi David et son arpège aux cordes de poils de chèvre, Élie le voyant volant sur le dos des quatre chevaux de l’Apocalypse, l’un de feu, l’autre de glace, un autre de terre et le dernier d’eau, les quatre chevauchant ensemble dans le vent des siècles à la poursuite du Messie qui devait être baptisé dans les eaux mêmes du Jourdain qui s’étaient fendues en deux pour laisser passer un prophète chauve. L’holocauste des nations perdues sous les cendres de l’apocalypse inscrites sur le mur, les guerres de la fin du monde des poètes morts, les histoires interminables des rêves des villes éternelles, les visions des druides sur une Babylone en pleine construction d’un escalier vers le ciel, des Hercule mis au monde par une louve au lait lait, ruines de cités philistines sans nom ni patrie à la recherche du paradis perdu, l’utopie des prostituées égyptiennes allaitant des Hébreux plus vieux que Mathusalem, le héros d’Ur la Sombre proclamant sa divinité sur l’autel des barbares du Nord, le sud à l’est de l’Éden, l’ouest à la droite du fleuve de la vie, quand la mort avait un prix, au commencement des temps, à l’aube des siècles. Il était une fois un échanson qui conquit un empire. Il était une fois un déluge universel, une arche sur les eaux qui recouvraient le monde. La passion d’être, le fait d’être, l’actualité d’hier toujours présente, omniprésente, omnisciente, encore des guerres de la fin du monde, encore des héros de fer, de nouveaux maîtres de l’univers, l’avenir, c’est demain, la vérité appartient à l’élu, l’élu est le vainqueur, à moi ceux de Yahvé !, j’ai le coin de ton manteau empalé sur la pointe de mon épée, roi, seigneur. Il faut plus qu’une couronne pour être roi, plus que trois bras pour être le plus fort, le passé, c’était hier, aujourd’hui, c’est demain, les anges ne boivent ni ne mangent jamais mais parfois ils s’accouplent avec des femmes humaines et engendrent une progéniture malfaisante, la semence du diable, quand les héros étaient des demi-dieux et les demi-dieux des monstres à deux têtes imposant leur loi de terreur. Et cela continue de faire resurgir des noms, et des époques.

Ah, ces mythes et légendes du peuple qui est sorti de la mer, s’est répandu à travers la Palestine biblique et a bouleversé l’histoire du monde avec son séisme de tribus en mission sacrée !

Quel enfant à Jérusalem ne connaissait pas ces bandes dessinées de l'époque de María Castaña !

« Goliath arrive », disaient les grands-parents aux enfants quand ceux-ci se comportaient mal et qu’ils voulaient leur faire peur.

L’Asmonéen se moquait de ces histoires pour enfants et riait au nez de ses grands-parents des fantômes du passé. Lui, il était bien réel, son prophète Abias était bien réel. À quoi avait bien pu servir à quiconque le rêve du royaume messianique ? Où les avait-il menés, encore et encore, ce désir de le concrétiser ?

« Et ils veulent encore réessayer une fois de plus ! C’est de la folie », pensa l’Asmonéen.

Les hommes du roi de Jérusalem, tous des chiens de guerre, tous des soldats de fortune de la Palestine obscure et profonde au service de l’Abomination désolatrice, tous regardaient le dernier prophète hébreu avec des yeux transpercés par la rage. Même si l’Asmonéen trouvait cela amusant, son propre prophète de malheurs, il est vrai que lui aussi changeait de visage chaque fois qu’Abias lui lançait ses oracles à bout portant. Cependant, dans son rôle de roi face à un prophète, l’Asmonéen retenait la rage de ses hommes et se laissait laver les oreilles par ces phrases si apocalyptiques sur son sort.

« Écoute l’oracle de Yahvé sur ta lignée, fils de Mattathias », lui annonçait Abias de cette voix qui lui était si propre.

« Le Dieu que tu profanes sur le trône et dans son Temple extirpera de racine ta descendance de la surface de la terre sur laquelle tu règnes. Yahvé a parlé et il ne se repentira pas ; il n’annulera pas son jugement : tes fils seront dévorés par une bête sauvage étrangère. »

Maudite soit la grâce que le roi de Jérusalem trouvait dans ces annonces de morts, de désolations, de ruines, de dévastations, de destructions, d’enfers, faites par les assassins à la solde de l’Asmonéen. Mais comment pouvait-il se permettre, Alexandre Jannée, descendant légitime des Maccabées, de race pure, qu’un prêtre lui parle de cette manière ? se demandaient les uns aux autres ces chiens de guerre.

Alexandre les regardait d’un air stupéfait. Valait-il la peine de perdre son temps à essayer de leur expliquer pourquoi il se laissait laver les oreilles par ces phrases effrayantes, si bibliques, si typiquement testamentaires, si nettement sacrées ? Pendant un instant, il y réfléchit, mais l’instant d’après, il se dit que non. Ils ne comprendraient jamais.  

Même s’il passait des journées entières à leur expliquer de quoi il s’agissait, les cerveaux de ses mercenaires ne seraient jamais capables de s’élever plus haut que la distance qui séparait leurs épées du sol.

Le monde était-il là pour perdre son temps à attendre que les ânes s’envolent dans le sillage du char du soleil, ou que les poissons volent à travers les montagnes enneigées à la recherche du dernier yéti, ou que les oiseaux nagent dans les eaux derrière le navire d’un Colomb qui n’était pas encore né ? Comment l’Asmonéen aurait-il pu faire comprendre à ses chiens de fortune que cet Abias était son prophète !

Cet Abias était le prophète qui conférait tout le sens divin à sa couronne. Sans son prophète particulier, personnel, le sien, sa couronne ne transcenderait jamais, sa dignité de roi ne serait jamais sublimée aux yeux de l’avenir. Abias serait le char de gloire sur lequel son nom traverserait les siècles et porterait sa mémoire au-delà même des millénaires. Il se pouvait que son nom tombe dans l’oubli, mais celui d’Abias vivrait à jamais dans la mémoire du peuple.

« Vous comprenez maintenant ? Vous arrivez à le saisir ? Mon nom et le sien seront associés pour l’éternité. Mais si je le tue, je tuerai ma mémoire. Cette perspective vous dit-elle quelque chose sur la nature de ma relation avec le créateur de vos pires cauchemars ? », l’Asmonéen faisait de son mieux pour insuffler un peu d’intelligence dans les crânes de pierre de ses chiens de guerre.

Tout cela pour rien.

Mais c’était la vérité. Alexandre pouvait s’estimer heureux car Dieu lui aussi lui avait donné son propre prophète. Tous les rois de Juda avaient leur bouffon, leur harem et, bien sûr, leur prophète. Pour le meilleur ou pour le pire, c’est une autre question ; l’important était de l’avoir.

Du reste, d’un point de vue politique, ce tel Abias était inoffensif. Oui, monsieur, son prophète était aussi inoffensif qu’une libellule de l’étang royal, aussi peu nuisible qu’une araignée du jardin de son harem se balançant dans la poussière des rideaux, aussi sans défense qu’un petit moineau abandonné, l’aile cassée, à la merci des intempéries d’un hiver boréal. Une inattention, un seul faux pas et, en un clin d’œil, « le dernier prophète » serait réduit à la trace que le souffle de l’aurore laisse quelque part de l’autre côté de l’horizon. Ou bien ses chiens mercenaires croyaient-ils que lui, Alexandre Jannée, le fils des fils des Maccabées, allait permettre à ce tel Abias de franchir la ligne entre annoncer les malheurs et les provoquer ? Avaient-ils toute leur tête ?

C’était son peuple. L’Asmonéen ne les aimait pas et ne ressentait aucune passion nationaliste pour son peuple, mais c’était son peuple et il savait comment fonctionnaient leurs esprits. Si Abias ne franchissait pas la ligne, ce n’était pas parce qu’il avait peur de la mort ; c’était parce qu’il n’était pas dans sa nature de provoquer ce qu’ il annonçait, il se contentait de délivrer l’oracle de Yahvé. Son Dieu parlait et lui aussi. Il aurait pu se taire et ne pas s’exposer à ce qu’une épée lui tranche le cou d’un seul coup, mais cela aurait été contraire à sa nature.

De plus, avec la même passion qu’Abias lui offrait sa tête sur un plateau d’argent sans craindre le moins du monde qu’un jour l’ Asmonéen se lasse de la danse, avec cette même passion, son prophète – non pas le prophète de tel ou tel roi, mais son prophète, le sien, cet Abias-là s’en prenait sans mâcher ses mots aux sadducéens et aux pharisiens réunis pour attiser le feu de la haine qui les consumait tous et les entraînait vers la guerre civile.

« Cet Abias est unique », se disait-il. Et l’Asmonéen poursuivait son chemin, mort de rire.

 

2

Le massacre des six mille

 

Chose curieuse s’il en est : le peuple pensait la même chose que son roi au sujet de la mission sacrée du dernier prophète vivant qui leur restait.

Le peuple accourait à la rencontre du prêtre Abias, qui remplissait le Temple pendant son service. Comme s’il s’agissait d’un essaim d’enfants livrés à eux-mêmes au cœur même de la jungle des passions, alimentées par une haine qui ne se satisfait jamais, et que tout à coup, ils voyaient surgir parmi eux un véritable homme, le peuple de Jérusalem accourait à la rencontre d’Abias en quête de raison, de compréhension et d’espoir.

« Ne pleurez pas, enfants de Jérusalem, pour les âmes qui sont arrachées de leurs maisons par la violence. Elles reposent dans le sein d’Abraham, dans l’attente du jour du Jugement. Pleurez plutôt pour celles qui restent, car leur destin est le feu éternel », leur disait Abias.

L’homme de Dieu et le peuple étaient faits l’ un pour l’autre. C’était la vérité. Et lui, l’Asmonéen, était fait pour couper des têtes et entendre ensuite la sentence de son prophète à son sujet :

« Le Seigneur a parlé, oracle de Yahvé, et il ne se repentira pas. L’aigle contemple d’en haut le serpent et le vautour plane en attendant la proie. Tes fils sont la chair. Qui est celui qui s’active pour la maison d’un autre ? En temps voulu, on verra qu’il y a un Dieu sur cette terre lorsque le serpent fuira devant l’aigle. »

Et cela aussi était vrai. Une vérité aussi grande que l’île de Crète, que la Grande Mer, que le ciel infini rempli d’ étoiles, que la grande pyramide du Nil. Et si ce n’est pas vrai, qu’on le demande à la montagne que l’Asmonéen a érigée avec les têtes qu’il a arrachées de leurs cous ce jour voué à l’oubli.

Ce ne furent ni deux, ni trois, ni cent, ni deux cents. Ce furent « six mille » têtes que le petit-fils des Maccabées sacrifia à sa soif de pouvoir absolu. Six mille âmes en une seule journée. Quelle horreur, quelle folie, quelle humiliation !

Cela s’est passé à Jérusalem la Sainte, cette Jérusalem vers les murs de laquelle tous les Juifs du monde adressaient leurs prières. Cela ne s’est pas passé dans la ville d’un roi barbare, ni en plein champ de bataille lors du massacre des vaincus. Ce ne sont pas non plus les têtes d’un peuple étranger qui ont dévalé la Via Dolorosa jusqu’aux pieds du Golgotha. C’étaient les têtes de ses voisins, les têtes des gens qui le saluaient chaque soir, les têtes des gens qui avaient l’habitude de lui dire bonjour. Quelle catastrophe, quelle honte, quelle tragédie !  

Cela s’est produit lors de la célébration d’une fête religieuse. L’une des nombreuses fêtes que le calendrier templier consacrait à la mémoire des événements inoubliables vécus par les enfants d’Israël depuis Moïse jusqu’à nos jours. Il se trouve que l’Asmonéen avait hérité de ses pères la souveraine prêtrise. En sa qualité de pontife, il alla célébrer le rite d’ouverture qui venait rompre la monotonie de l’année. Ce fait qu’il se croyât l’égal de César, à la fois général et pontife suprême, agaçait les nationalistes plus que tout au monde. Cela les agaçait et les amusait. Quand a-t-on déjà vu un serpent rêver de devenir un aigle ?

Dans son rôle de pape des Juifs, l’Asmonéen s’y rendit pour déclarer ouverts les festivités qui rompaient habituellement la monotonie de l’ année. Il s’assit sur son trône de grand prêtre, tout à fond dans son rôle de Sa Sainteté sur Terre. Il s’apprêtait à donner sa bénédiction« urbe et orbis» lorsque, soudain, sans crier gare, poussé par un inexplicable changement d’humeur, le peuple se mit à lui lancer des tomates pourries, des vers fétides, des pommes de terre barbouillées de boue vermoulue, des citrons datant de l’époque où les dinosaures habitaient la Terre Sainte. Quel scandale ! Ses ennemis contemplaient le spectacle depuis les remparts. De leurs regards, ils se posaient toutes les questions : que ferait l’Asmonéen ? Se replierait-il à l’intérieur et laisserait-il les choses suivre leur cours ? Ou sortirait-il furieux, avec la colère d’un demi-dieu arraché à son septième rêve, le triomphateur ?

Par la barbe de Moïse, si l’Asmonéen les avait laissés continuer, il est certain que les Jérusalémites auraient transformé la fête en un concours et auraient tout misé pour voir qui lancerait le premier la dernière pierre. L’Asmonéen sortit son épée de sous l’aisselle des saints et donna l’ordre à ses chiens de guerre : « Qu’il n’en reste pas un seul ! », rugit-il avec sanglant.

Ce qui se déroula alors n’avait jamais été vu dans toute l’histoire des Juifs. Jamais auparavant on n’avait vu sortir du Temple une armée de démons macabres, l’épée à la main, égorgeant sans distinction d’âge ni de sexe. Si le Seigneur Dieu avait son trône dans le Temple de Jérusalem, sous les ordres de qui donc ces monstres meurtriers fauchaient-ils des vies sans se soucier de qui ils tuaient ?

N’est-ce pas plutôt le Diable qui a son trône dans cette Jérusalem des Asmonéens ? se demanderaient plus tard, inconsolables, les proches des défunts tandis qu’ils accompagnaient leurs défunts au cimetière juif en descendant la Via Dolorosa. Mais il serait alors trop tard !

En ce jour de fête et de réjouissances, les chiens de l’ Asmonéen se sont répandus dans les rues et, à mesure qu’ils rencontraient des Juifs, ils les égorgeaient, les transperçaient, les mutilaient, les décapitaient, les mettaient en pièces, pour s’amuser, par sport, par passion, par dévotion au Diable.

Celui-ci, le Diable, assis sur son trône, contemplait cette orgie de sang et de terreur, et, en proie à l’angoisse de celui qui sait que le jour terrestre ne compte que 24 heures, il se lamentait de la rapidité avec laquelle passent deux douzaines de soixante minutes. S’il avait eu à sa disposition une douzaine de plus, il n’aurait certainement laissé aucun Juif en vie. La volonté du Diable était claire : tous les tuer ; mais la toute-puissance de son serviteur pour l’exécuter n’allait pas aussi loin. Ainsi, le maître et le serviteur durent se contenter du chiffre de six mille têtes. Ce qui n’était pas si mal pour une seule journée. Après tout compte fait, même le plus méchant des démons, travaillant d’arrache-pied, n’aurait pas dépassé ce chiffre de beaucoup. On dit bien trop facilement « six mille morts » en une seule journée.

Flavius Josèphe, l’historien officiel des Juifs, accusé en son temps de falsification par les historiens chrétiens, a vu grand en avançant le chiffre de six mille morts en une seule journée. La question est la suivante : Flavius Josèphe a-t-il réduit le nombre de victimes au strict minimum possible afin d’atténuer, aux yeux des Romains, l’ampleur de la tragédie ? Ou au contraire, mû par sa haine envers la dynastie des Asmonéens, a-t-il exagéré ce chiffre ?

Comme tout le monde le sait, parmi les Juifs, la popularité des Asmonéens était tombée très bas ces derniers temps ; au point d’être considérée par les générations suivantes comme une période maudite, une tache noire dans l’histoire du peuple élu. Flavius Josèphe partageait sans doute cette dernière opinion et se montrait particulièrement critique envers les dynastes Asmonéens, en particulier envers le règne d’Alexandre Ier Jannée, a exagéré la gravité de leurs crimes dans le but de transmettre à ses compatriotes sa haine particulière. Ou bien, c’était peut-être l’inverse, et il a minimisé le nombre en pensant au dégoût viscéral que ses lecteurs romains éprouveraient en lisant l’ histoire de ce massacre. Revenons toutefois aux faits.

Du point de vue des Asmonéens, l’idéal aurait été qu’il ne reste personne pour raconter l’histoire. Mais comme les morts ne parlent pas, la renommée de cette journée ne serait pas restée gravée dans les mémoires et personne ne s’en serait souvenu le lendemain.

Malheureusement pour les méchants, le Diable vante sa gloire plus que ne le mérite sa gloire infernale ; par conséquent, ses serviteurs finissent toujours frustrés et pris dans les filets d’une araignée qui, sans être toute-puissante, est suffisamment forte pour les engloutir tous dans ses manœuvres. Il serait naturel qu’un prince de l’Enfer s’assoie pour contempler son œuvre depuis l’épicentre de la gloire de celui qui se trouve au-delà du bien et du mal ; heureusement, les cornes du Diable se tordent vers le bas et, contre nature, finissent par se planter dans le dos du démon lui-même. Ignorants de leur sort, tôt ou tard, ses adorateurs font n’importe quoi, et bien sûr, ils puent.

En définitive, même si la volonté du Diable était l’extermination totale des Juifs, bon sang ! je dis bien qu’il devait bien en rester quelques-uns. Et comme il semble que le lendemain, Jérusalem tout entière en ait eu assez de pleurer, je ne mens pas en disant qu’il en est effectivement resté quelques-uns.

Puis, après y avoir réfléchi plus sereinement et avec plus de recul, l’Asmonéen ne parvint pas à trouver la sortie du labyrinthe dans lequel sa colère l’avait enfermé. Tout s’est passé si vite. Si seulement il avait senti le coup qui se tramait derrière son dos ! Quoi qu’il en soit, il ne montra aucun signe de remords. Au contraire. « Il faut le voir pour le croire : c’est incroyable le temps qu’il faut à un petit de l’espèce humaine pour grandir, et le peu de temps qu’il lui faut pour se vider de son sang ! » se dit-il.

L’Asmonéen ne se lassait jamais de s’émerveiller. Plus tard, lors de l’enterrement collectif des malheureux Jérusalémites qui avaient été pris au piège dans les filets de sa folie insensée, l’Asmonéen n’arrêtait pas de secouer la tête. Personne ne savait si c’était par pitié ou parce qu’il lui manquait un ou deux morts.

Je crois que l’Asmonéen commettait ses massacres avec l’ esprit d’un scientifique en pleine expérimentation d’une nouvelle formule. « Si j’en tue deux cents, que se passera-t-il ? Et si j’en enlève un et que j’en ajoute trente et quelques-uns ? » Un monstre ! Son amour pour la recherche n’avait pas de limites. Tantôt il faisait frire une poignée d’enfants« made in Pharisée-land », tantôt il dévorait une assiette de vierges en sauce. Mais sans se laisser emporter par la passion, tout cela de manière très correcte, très scrupuleusement, avec l’objectivité froide et acérée d’un Aristote donnant un cours de Métaphysique en plein air.

Qui a dit que les hommes ne peuvent pas devenir des démons alors que nous savons que certains sont devenus comme des anges !

On l’appelait l’Asmonéen — son surnom pour la postérité — en mémoire d’un homonyme de l’enfer, un diable de la cour du prince des ténèbres. Tout comme son homonyme maléfique Alexandre Jannée, il éprouvait pour le trône un amour meurtrier qui lui dévorait les entrailles et transformait son sang en feu.

L’Asmonéen avait du feu à la place du sang dans les veines. Le feu lui sortait des yeux tant ses pensées étaient mauvaises. Quiconque osait soutenir le regard de l’Asmonéen voyait le Diable derrière le fond de ses yeux, dominant son cerveau et, depuis son cerveau, ourdissant toutes sortes de méchancetés contre Jérusalem, contre les Juifs, contre les païens, contre le monde entier. Et le plus tragique, c’est que l’Asmonéen n’y croyait pas du tout.

« Si Dieu n’existe pas, comment le Diable pourrait-il exister ? » confessait le grand pontife des Hébreux à ses hommes. Un pape athée ! Que César soit grand pontife, qu’il soit païen, athée et tout le tralala, on peut encore l’admettre. Mais que le pontife des Juifs soit plus athée que César, comment peut-on avaler une telle histoire ?

Le fait est qu’à cette occasion, l’Asmonéen fut sur le point de se faire massacrer. Finalement, il y réfléchit à deux fois et se dit : « Mais quel idiot je suis, j’ai failli croire pour de vrai que j’étais le Saint-Père. »

À vrai dire, si l’on doit raconter toute la vérité, la vérité, c’est que l’humeur populaire est passée à une telle vitesse de la joie la plus saine à la démence la plus absolue qu’il n’y avait rien à faire. Alors, comment reprocher à l’ Asmonéen d’avoir lutté pour sa vie et de s’être défendu en poussant à l’extrême le droit sacré à la légitime défense ?

Et comment l’absoudre d’avoir provoqué, par ses crimes, une situation aussi terrible ?

Il n’est pas facile de trouver le coupable, le bouc émissaire à qui imputer ce massacre monstrueux. Ce que l’ Asmonéen n’allait pas faire, c’était s’en prendre à lui-même. Il n’avait pas un grain de bêtise en lui.

« Que les pierres du Mur des Lamentations tremblent, qu’elles tremblent », se dit-il. « Que le sang coule avec rage à travers Jérusalem jusqu’au Jardin des Oliviers, qu’il coule. Que le vent, ému, emporte sur ses joues déchirées une élégie pour Jérusalem qui brisera l’âme d’ Alexandrie sur le Nil, à Sardes, à Memphis, à Séleucie sur le Tigre et même jusqu’à Rome elle-même, qu’il l’emporte. Ce qui m’inquiète, c’est de savoir quand la vie m’ accordera la grâce d’en finir avec ces lâches qui se sont enfuis comme des rats. S’ils les aimaient tant, s’ils les pleurent tant, pourquoi les ont-ils les ont-ils abandonnés au massacre ? » C’est ainsi que l’Asmonéen justifiait son crime.

Les sicarii de l’Asmonéen riaient de sa plaisanterie. Les Juifs, au contraire, ne savaient comment réprimer leur cri de vengeance. S’ils ne supportaient déjà pas auparavant l’Asmonéen, qui leur arrachait leurs filles sans leur donner d’ argent en échange, et qui les emmenait pour les vendre à sa guise et selon sa volonté en invoquant des traditions salomoniques, toutes sacrées ; s’ils ne pouvaient déjà plus le supporter lorsqu’ il tuait leurs fils pour le simple fait d’essayer d’ouvrir la bouche pour protester contre ses crimes ignores ; après le massacre des six mille en une journée, la haine s’allia à la folie et la déclaration de guerre sans quart contre l’Asmonéen retentit d’un bout à l’autre du monde.

« L’Asmonéen doit mourir », réclamait Alexandrie du Nil.

« Mort à l’Asmonéen », répétait Seleucia sur le Tigre.

« L’Asmonéen mourra », jurait Antioche de Syrie.

« Amen », répondait Jérusalem la Sainte.

 

3

Les Rois mages d’Orient

 

La haine envers l’Asmonéen se répandit de synagogue en synagogue. Une synagogue transmit le message à la suivante et, en moins de temps que l’Asmonéen ne l’aurait souhaité, le monde entier fut au courant de ses exploits.

« Les ailes de Mercure sont bien légères, Votre Altesse », vinrent lui dire ses chiens de guerre pour le rassurer.

« Une maigre consolation, des larmes de crocodile », disait le proverbe.

Le fait est que la haine des Jérusalémites à l’égard de l’Asmonéen s’envola à ailes légères d’un bout à l’autre du monde juif. Bien sûr, la nouvelle parvint également à la synagogue mère, la Grande Synagogue d’Orient, la plus ancienne synagogue de l’univers.

Bien qu’elle ait été fondée par le prophète Daniel dans la Babylone de toujours, la Babylone des légendes, la Babylone classique des anciens, avec le passage du temps et les transformations du monde, la Grande Synagogue d’Orient a changé d’emplacement. À l’époque actuelle, les Mages de Nabuchodonosor s’étaient installés dans la capitale d’un empereur qui ne connaissait pas la gloire des Chaldéens et ne s’intéressait pas aux fantômes d’Akkad, d’Ur, de Lagash, d’Umma et des autres cités éternelles de l’Âge des Héros et des dieux, lorsque des créatures d’autres mondes trouvèrent belles les femmes humaines et, au mépris de l’interdiction divine, se sont croisés avec elles, commettant ainsi, contre les lois de la Création, un péché inoubliable, un crime puni par l’exil du cosmos tout entier.

Alexandre le Grand, comme vous le savez tous, a rasé cette Babylone des légendes. Son successeur sur le trône d’Asie, Séleucos Ier « l’Invincible », a dû estimer qu’il ne valait pas la peine de reconstruire ses murs et, à leur place, il fit construire une ville entièrement nouvelle. Suivant la mode de l’ époque, il l’appela Seleucia ; et du Tigre, car elle se trouvait sur les rives du fleuve du même nom.

Contraints par le nouveau roi des rois, les habitants de l’ancienne Babylone changèrent de domicile et vinrent peupler la nouvelle. De leur plein gré ou sous la contrainte d’un décret, telle est la question. Mais connaissant la structure de ce monde, on peut se permettre de croire que ce changement de domicile s’est fait sans autres protestations que celles de ceux à qui se sont vu refuser le permis de séjour. En construisant Seleucia sur le Tigre, son fondateur a écarté de sa ville les éléments perses qui n’avaient pas été purgés par Alexandre le Grand. Une mesure qui, comme vous le comprendrez, a profité aux familles juives qui, à l’ombre de l’aristocratie perse, dirigeaient le commerce entre l’Extrême-Orient et l’ Empire. Protégés par les Achéménides et experts dans toutes les fonctions gouvernementales, les Juifs atteignirent dans l’Empire perse une position sociale importante, au point de susciter la jalousie d’une partie de l’ aristocratie. La Bible nous raconte comment le complot de cette partie contre les Juifs a donné naissance à la première « solution finale », miraculeusement avortée par l’ accession au trône de la reine Esther. Cette épreuve surmontée, la nature a suivi son cours. Les descendants de la génération de la reine Esther se sont consacrés au commerce et sont devenus, avec le temps, les véritables intermédiaires entre l’ Orient et l’Occident.

Lorsque Alexandre renversa la Babylone perse, les familles juives furent libérées de la domination des Achémenides. Alexandre fut succédé à la tête de l’Asie par son général Séleucos Ier l’Invincible. Avec ce changement de souverain, la situation des Juifs s’améliora. La seule chose que Séleucos aux habitants de Séleucie-sur-le-Tigre, c’était de se consacrer au commerce et de ne pas s’immiscer dans la politique.

La concurrence perse étant éliminée, seules à la tête du commerce entre l’Orient et l’Occident, au tournant du siècle où nous nous trouvons, le premier avant Jésus-Christ, les familles hébraïques qui avaient survécu aux bouleversements des deux siècles précédents parvinrent à s’enrichir considérablement. (N’oublions pas que les mines du roi Salomon tiraient leur origine du contrôle du commerce entre l’Orient et l’Occident. C’est vers cette région que les libérés de Cyrus orientèrent leur talent. D’autant plus que la reconstruction de Jérusalem et le rachat pacifique de la terre perdue allaient leur coûter des montagnes d’argent. Comme nous le savons tous, la dîme due par tout Hébreu au Temple était un devoir sacré. Le Temple ayant disparu, cette dîme n’avait plus de sens. Mais lorsque celui-ci fut reconstruit et remit en service, la nécessité de faire parvenir à Jérusalem cette dîme universelle exigea la naissance d’une succursale chargée de la collecte : la synagogue.

La Grande Synagogue d’Orient, dirigée par les Mages de Babylone, fut créée pour servir de centre à partir duquel la dîme de toutes les synagogues dépendant de l’Empire perse serait acheminée vers Jérusalem. Plus la situation de toutes les synagogues s’améliorait, plus abondant serait le fleuve d’or qui, sous forme de métal ou d’épices — or, encens et myrrhe —, se déverserait dans le Temple.

La paix universelle était dans l’intérêt des Juifs dans la mesure où elle garantissait les communications entre toutes les parties de l’empire. Les années de la conquête grecque et les décennies de guerre civile qui suivirent entre les généraux d’Alexandre constituèrent un obstacle qui freina cet afflux d’or et d’épices que les Mages avaient coutume d’apporter chaque année à Jérusalem. Cependant, malgré le caractère tragique pour le Temple de la cessation de cet afflux d’or, Jérusalem fut récompensée lorsque, Alexandrie-sur-le-Nil étant devenue une ville impériale, un nouveau flux de capital sacré vit le jour depuis sa synagogue. Autrement dit, quoi qu’il arrive, le Temple y gagnait toujours ; et quels que fussent les changements politiques qui se produisaient, les Rois mages d’Orient arrivaient toujours dans la Ville Sainte avec leur cargaison d’or, d’encens et de myrrhe).

En son temps, au sein de la communauté juive de Séleucie sur le Tigre, la nouvelle de la guerre d’indépendance des Maccabées suscita un tumulte prophétique spontané. De loin, la Grande Synagogue d’Orient attendait ce signe depuis des siècles. Le Jour annoncé par l’ange au prophète Daniel était enfin arrivé. Trois siècles s’étaient écoulés dans l’attente de ce moment, trois siècles s’étaient dissous de l’autre côté de l’horizon du temps, trois longs siècles, infinis, dans l’attente de cette Heure de la Libération nationale. La prophétie de Daniel avait plané sur l’horizon de la Synagogue des Mages d’Orient comme une épée impatiente d’entrer en bataille.

« La vision des soirs et des matins est vraie », disait-elle, « garde-la dans ton cœur car elle est pour les temps à venir ».

« Le bélier à deux cornes que tu as vu, c’est le roi de Grèce, et la grande corne entre ses yeux, c’est son roi : lorsqu’elle se brisera, quatre cornes surgiront à sa place. Les quatre cornes seront quatre royaumes, mais ils n’auront pas autant de force que celui-là. »

La prophétie ne s’est-elle pas accomplie lorsque Alexandre le Grand a renversé le roi de Perse et de Médie, et ne s’est-elle pas accomplie davantage lorsque, à sa mort, ses généraux se sont partagé l’empire, la guerre des Diadoques ayant abouti à la formation de quatre royaumes ?

La prophétie de la conquête de l’empire persan par le Grec s’étant accomplie, l’enthousiasme que suscita parmi les jeunes de la Nouvelle Babylone le soulèvement des Maccabées fut aussi intense en passion que grand fut chez les chefs de leur synagogue le désir de redevenir jeunes pour brandir l’épée et suivre vers la victoire le champion que Dieu leur avait suscité.

De même à Alexandrie-sur-le-Nil, à Sardes, à Milet, à Athènes et à Reggio de Calabre, partout où une synagogue avait pris racine et prospéré, là où les jeunes s’enrôlaient et où leurs aînés les équipaient pour la gloire.

Longue vie à Israël ! C’est par cette proclamation que les vaillants répondaient au cri de guerre du Maccabée : « À moi, ceux de Yahvé ».

La victoire finale des Maccabées, aussi prophétiquement annoncée fût-elle dès le début, n’en fut pas moins célébrée par les Juifs comme si personne ne la leur avait jamais prédite. Les frères Maccabées tombèrent, comme tout le monde le sait, mais leurs exploits furent consignés dans le Livre des livres afin que leurs noms restent à jamais gravés dans la mémoire des siècles.     

 

4

Le parti des sadducéens contre le syndicat des pharisiens 

 

L’exaltation suscitée par l’indépendance conquise a remonté le moral du peuple. Le cri de victoire que la guerre des Maccabées a fait retentir dans le monde juif a ravivé l’espoir au sein du peuple.

Ce qui s'est passé ensuite, personne ne s'y attendait. La joie de vivre la liberté adoucissait encore leurs âmes. On peut dire qu'ils savouraient l'ivresse du doux vin de la liberté quand, au tournant de la rue, alors qu'ils s'engageaient sur la ligne droite, le vieux spectre du fratricide de Caïn s'est réveillé de sa léthargie.

Est-il venu à l’improviste ? Ou peut-être pas ? Comment l’affirmer ? Comment le nier ? L’ont-ils vu venir, ne l’ont-ils pas vu venir ? À quoi pensaient-ils lorsqu’ils ont regardé en arrière ? N’apprenaient-ils donc jamais ? Ceux qui ont favorisé de l’intérieur la « solution finale » d’Antiochus IV Épiphane n’allaient-ils pas rompre à nouveau la paix, semant, en ce jour de liberté, la zizanie des passions violentes pour le contrôle des trésors du Temple ?

N’est-ce pas les sadducéens, le parti sacerdotal, qui ont poussé Antiochus IV Épiphane à décréter la « solution finale » contre le judaïsme ? La Bible dit que oui. Elle donne des noms, des détails. Des grands prêtres qui tuent leurs frères, des pères qui assassinent leurs enfants au nom du Temple.

Plus tard encore, lorsque les hordes criminelles de la quatrième génération des Antiochos se sont livrées à ce carnage, les sadducéens ont été les premiers à abandonner la religion de leurs pères. Ils ont choisi la vie, ont renié le Dieu de leurs pères, ont sacrifié aux dieux grecs. Lâches, ils se sont rendus à la Mort, ont fléchi les genoux, se sont vendus au monde, et pire encore, ont trahi les leurs.

Il est donc logique qu’au moment où éclata la guerre des Maccabées, les pharisiens, ce syndicat regroupant les docteurs de la Loi et les responsables des synagogues nationales et étrangères, aient pris les rênes du Mouvement de libération nationale, aient entouré le Maccabée de la gloire du général que le Seigneur leur avait suscité et se soient lancés vers la victoire avec la confiance de celui qui est proclamé vainqueur dès le premier jour de son soulèvement.

C’est la vie ! Une fois l’Histoire des Maccabées écrite, l’histoire des jalousies commença à s’écrire. Les vieux fantômes de la lutte entre le parti des sadducéens et le syndicat des pharisiens menaçaient à nouveau de déclencher une tempête. Le vent se mit à souffler. La pluie ne tarderait donc pas à tomber.

Le clergé aaronite a-t-il demandé pardon pour les péchés commis sous la domination séleucide ?

Le clergé aaronite n’a pas demandé pardon publiquement pour ses péchés. Les sadducéens n’ont pas baissé la tête, ils n’ont pas reconnu leurs fautes. Le Temple leur appartenait de droit divin.

Non, ce n’était pas Dieu, mais eux qui étaient les maîtres des trésors du Temple. Au contraire, le fait que les pharisiens prennent le contrôle du Temple n’aurait-il pas signifié une rébellion des serviteurs contre leurs seigneurs ?

Bien sûr que oui. Du point de vue du parti sadducéen, tout mouvement du syndicat des docteurs de la Loi dans la direction opposée serait considéré comme une déclaration de guerre civile.

Que ne ferait pas l’être humain ! À peine la nation avait-elle brisé ses chaînes que ses chefs commençaient déjà à se faire les griffes. Combien de temps faudrait-il avant que l’ultimatum ne soit lancé ?

À vrai dire, pour tout dire, l’ ultimatum ne tarda pas à faire entendre sa proclamation fratricide. « Soit on leur rendait le pouvoir – menacèrent les sadducéens –, soit on couronnait un roi à Jérusalem. »

Il y eut des tiraillements de cheveux, des maux de tête, des tuniques déchirées, des cendres réclamant leur place, des menaces engendrant des fantômes, des lances qui se brisaient d’elles-mêmes, des haches de guerre qui disparaissaient puis se laissaient retrouver comme par hasard. Sadducéens et pharisiens étaient prêts à s’entre-tuer au nom de Dieu !

Qui les arrêterait ? Qui les en empêcherait ?

La menace d’une guerre civile planait sur Jérusalem pendant toute la durée du règne de Jean Hyrcan Ier. Dieu avait interdit aux Juifs de se donner un roi en dehors de la Maison de David. Les sadducéens ne se contentèrent pas d’envisager un fils des Maccabées comme roi, mais ils passèrent de la pensée aux faits accomplis.

Les pharisiens étaient consternés. Lorsqu’ils découvrirent le coup de maître visant à mettre la Loi en échec que les sadducéens étaient en train de préparer, les pharisiens ont poussé des cris d’indignation.

« Sommes-nous donc une nation sans cervelle ? », se demandaient publiquement leurs sages. « Pourquoi tombons-nous encore et encore dans le même piège ? Que nous arrive-t-il ? Quelle est la nature de notre condamnation pour le péché de notre père Adam ? Chaque fois que le Seigneur nous donne la vie, nous cédons à la tentation du fruit de l’arbre interdit. À présent, Caïn veut défier Dieu de l’empêcher de tuer son frère Abel. Et allons-nous permettre que les bergers précipitent le troupeau dans le précipice de leurs passions ? Si un fils des Maccabées règne, nous trahissons Dieu. Frères, nous sommes désormais au-delà du dilemme. Mieux vaut mourir en luttant pour la vérité que de vivre à genoux en adorant le Prince des Ténèbres. »

De nombreux mots fusèrent. On voyait clairement, en cette nuit de pleine lune, que la guerre civile finirait par briser la paix à l’aube. Même si Abel aimait profondément son frère Caïn, la folie de Caïn, qui défiait Dieu, obligeait Abel à se défendre.

Les temps avaient changé. Le premier Abel tomba sans exercer son droit à la légitime défense, car il était né nu, avait vécu nu devant ses parents et son frère. Il n’avait jamais levé la main sur personne. La paix était son problème. Abel n’était que paix. Lui qui n’était que paix, comment aurait-il pu imaginer l’existence d’un cœur sombre nourri de ténèbres, juste dans la poitrine de son propre frère ! L’innocence d’Abel fut sa tragédie.

Et sa gloire aux yeux de Dieu.

Caïn ne réfléchissait pas avec sa tête, mais avec ses muscles. Cet homme croyait que la force de l’intelligence et celle des muscles obéissaient à une mystérieuse loi de correspondance. Celui qui a le bras le plus puissant est le plus fort. Le plus fort est le roi de la jungle. Par conséquent, le destin des faibles est de servir le plus fort ou de périr.

Comme Caïn, les sadducéens tombèrent dans le piège de leurs ambitions personnelles. Ainsi, la guerre civile pour le pouvoir allait tôt ou tard éclater. Peut-être plus tard que tôt. C’était du même ordre d’idées. Personne ne pouvait non plus prédire quand, ni la date exacte. Le fait est que la guerre civile se préparait dans l’atmosphère. L’atmosphère s’alourdissait. C’était quelque chose que l’on sentait dans l’air. Un jour, un jour… Mais ne prenons pas les choses trop à l’avance.

Le peuple célébrait encore la victoire contre l’Empire des Séleucides quand soudain se répandit la nouvelle du crime abominable commis par le fils de Jean Hyrcan Ier. Non content de la souveraineté sacerdotale, que la nation avait acceptée contre sa propre conscience, mais qu’elle avait passée sous silence compte tenu des circonstances, le fils de Jean Hyrcan Ier s’était coiffé de la couronne.

Avec son couronnement, les Asmonéens ont ajouté à un crime grave, contre nature, un autre encore pire. À la tête d’une telle violation des lois sacrées, on trouvait les sadducéens. Le parti sadducéen – rappelons-en les origines – était une création spontanée de la caste sacerdotale. Il a été créé pour défendre ses intérêts de classe. Les intérêts des clans sacerdotaux étaient liés au contrôle du Trésor du Temple. Au fil du temps et peu à peu, les changements à la tête du Temple ont donné naissance à de puissants clans, dont les membres ont rejoint par inertie le Sanhédrin, sorte de Sénat romain à l’image des traditions les plus salomoniennes. La lutte entre ces clans pour le contrôle du Temple fut le moteur qui conduisit les Juifs à la « solution finale » adoptée par Antiochus IV, solution finale qui fit couler tant de sang innocent dans le calice de l’ambition maléfique des pères de ces mêmes sadducéens qui couronnaient désormais, au mépris de la Loi de Dieu, le fils de Hyrcanus Ier comme roi de Jérusalem.

Créateurs indirects de la « solution finale » anti-juive, les sadducéens perdirent les rênes du Temple pendant toutes les années où durèrent les exploits des Maccabées. Judas le Maccabée les chassa du Temple. Il élimina par le marteau ce que la faux de la Mort avait épargné. Il est logique qu’aux yeux des sadducéens, les Maccabées fussent des dictateurs !

Le Syndicat des pharisiens – penchons-nous un peu sur l’ opposition – provenait des bases chargées de la perception de la dîme. Le Syndicat était l’appareil dont se servait le Parti pour faire affluer du monde entier vers les coffres du Temple ce fleuve d’or à l’origine de la lutte fratricide entre les différents clans sacerdotaux. Fonctionnaires au service du clergé aaronite, les pharisiens vivaient de la perception de la dîme et des offrandes pour les péchés commis par les particuliers.

Lorsque les sadducéens commencèrent à s’entre-tuer pour le contrôle de la poule aux œufs d’or, les pharisiens prirent les rênes des événements et utilisèrent les offrandes du peuple pour équiper les jeunes volontaires venus du monde entier se précipiter pour combattre sous les ordres des Maccabées. Ainsi, à l’issue de la guerre d’ indépendance, les rôles s’étaient inversés et c’était le Syndicat pharisien qui tenait les rênes de la situation. Le Parti sadducéen, comme on peut le comprendre, n’ allait pas accepter ce changement très longtemps.

La contre-offensive du Parti sadducéen ne fut ni élégante ni brillante, mais elle fut efficace. Il suffisait de se glisser dans la peau du Serpent et de tenter les Asmonéens avec le fruit interdit de la couronne de David.

Cette bataille interne entre le Parti et le Syndicat pour le contrôle du Temple suscita, au sein du monde hébreu d'avant-garde, un tollé spontané d'indignation et de colère. C'est alors que les mêmes ressources qui avaient autrefois été mises au service de l'indépendance entrèrent en scène, prêtes à détrôner l'usurpateur.

Entre pharisiens et sadducéens, ils transformaient la nation en une vision abominable aux yeux du Seigneur.

Il était urgent d’agir, il était urgent de déclarer la guerre aux intérêts privés du Parti et du Syndicat, de rétablir le statut national conforme au modèle décrit dans les Écritures.

Il était urgent.

Il y avait tant de choses urgentes.

Et rien n’était urgent.

Selon les sages les plus éminents des écoles les plus prestigieuses d’Alexandrie sur le Nil, d’Athènes et de la Nouvelle Babylone, appelons-la Seleucia sur le Tigre, tous les Juifs du monde avaient le saint devoir de considérer le règne des Asmonéens comme un gouvernement de transition entre l’indépendance et la monarchie davidique.

Non, monsieur, la fragilité de l’indépendance tout juste conquise ne se prêtait pas à attraper la grippe de la guerre civile. Dans l’intérêt du renforcement de la liberté reconquise, toutes les synagogues devaient rester unies et soutenir le roi de Jérusalem. Au fur et à mesure que les événements évolueraient, on prendrait les mesures nécessaires pour avancer vers le transfert de la couronne d’une maison à l’autre.

« Ah, les sages, toujours les sages ! Ils se croient tout savoir et, au final, ils ne savent rien », commencèrent à leur répondre les nouvelles générations. L’indignation des nouvelles générations face à cette situation acceptée mit du temps à éclater au grand jour. Mais elle finit par le faire à la suite du massacre des Six Mille. 

 

 

 

 

 

5

Siméon le Juste

 

« La présentation au Temple » : Lorsque les jours de la purification furent accomplis, conformément à la Loi de Moïse, ils l’emmenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, comme il est écrit dans la Loi du Seigneur que tout « premier-né mâle doit être consacré au Seigneur », et pour offrir en sacrifice, selon ce qui est prescrit dans la Loi du Seigneur, une paire de tourterelles ou deux pigeonneaux. Il y avait à Jérusalem un homme nommé Siméon, juste et pieux, qui attendait la consolation d’Israël, et le Saint-Esprit était sur lui. Il lui avait été révélé par le Saint-Esprit qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur. Poussé par l’Esprit, il vint au Temple ; et lorsque les parents entrèrent avec l’enfant Jésus pour accomplir ce que la Loi prescrivait à son sujet, Siméon le prit dans ses bras et, bénissant Dieu, dit : « Maintenant, Seigneur, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole ; car mes yeux ont vu ton salut, celui que tu as préparé à la face de tous peuples ; lumière pour éclairer les nations et gloire de ton peuple Israël.

 

Siméon – notre prochain protagoniste – descendait d’une de ces familles qui avaient survécu au sac de Jérusalem et avaient réussi à prospérer en plantant leurs vignes à Babylone. C’était là une vérité que Siméon pouvait prouver à tout moment et en tout lieu où on le lui demanderait.

Même si cela ne sonne pas très bien et qu’il vaut mieux ne pas le dire, car cela évoque des lois qui rappellent des événements tristes et funestes, Siméon était un Hébreu de souche. Devant les autorités les plus expertes et les plus qualifiées de son peuple quand elles le souhaitaient, et s’il s’agissait de païens curieux qui abordaient le sujet dans le seul but de mettre dans l’embarras les amateurs de pedigree, les lignées rances et tout cela, peu importe ; quand ils le voulaient et à la table qu’ on lui dressait, Siméon le Babylonien était prêt à présenter le document généalogique de ses parents, qui était comme un navire menant tout droit aux racines de l’arbre sous les branches duquel Adam avait conquis Ève.

Ses parents connurent la captivité babylonienne, ainsi que la chute de l’empire chaldéen ; ils saluèrent l’avènement de l’empire persan ; ils vécurent la révolution grecque. Et bien sûr, la domination des Hélènes. Au fil du temps, la maison de Siméon s’agrandit, devenant une maison puissante parmi les Juifs et riche aux yeux des païens. Dans des conditions normales, Siméon aurait hérité de l’entreprise de son père, se serait rendu dans la Ville Sainte au moins une fois dans sa vie, aurait été heureux parmi les siens et se serait efforcé toute sa vie d’être un bon croyant aux yeux des hommes et de Dieu. Héritier de l’un des banquiers les plus fortunés de Séleucie-sur-le-Tigre, tout était prêt pour qu’à la mort de Siméon, d’innombrables pleureuses le pleurent. Après sa mort, lorsque le royaume d’Israël serait proclamé par le fils de David, ses descendants déterreraient ses ossements et les enterreraient en Terre Sainte.

Cette chronique aurait dû résumer l’ existence de Siméon le Babylonien. Mais l’usurpation des fils des Maccabées effaça du livre de sa vie tout ce bonheur parfait. De si beaux projets n’avaient pas été prévus pour lui. Cette idée de rester les bras croisés et d’attendre de voir comment les événements allaient se dérouler avant de passer à l’action définitive, au cas où le Seigneur utiliserait le règne des Asmonéens comme une période de transition entre les Maccabées et le royaume messianique, conseil donné par les chefs de la synagogue de Seleucia sur le Tigre, n’était pas pour lui. Siméon avait déjà passé trop de temps à écouter ce baratin. Et après le massacre des six mille, il ne voulait plus, même en rêve, entendre de telles paroles de prudence.

Le renversement de l’Asmonéen n’était pas quelque chose qui pouvait encore être reporté à demain, ni à après-demain, ni même à l’après-midi de ce même jour. L’Asmonéen devait mourir, tout de suite. Chaque jour où il restait en vie était une offense. Chaque nuit, lorsqu’il se couchait, la Nation se trouvait un pas plus près de sa destruction ! L’Asmonéen avait enfreint toutes les règles.

Premièrement : sa famille avait été choisie et avait reçu la fonction de grand prêtre en faisant fi des traditions et des rites héréditaires. C’était un étranger, et non le conseil des saints au complet, qui lui avait conféré l’ autorité suprême.

La peine prévue pour une telle usurpation de fonctions sacrées était la peine capitale.

Deuxièmement : contrairement aux traditions qui interdisaient au grand prêtre de manier l’épée, l’Asmonéen s’était placé à la tête des armées.

La peine prévue pour ce délit était une autre peine capitale.

Troisièmement : à l’encontre des traditions canoniques les plus strictes, l’Asmonéen avait non seulement bafoué la monogamie qui régissait la vie du grand prêtre, mais, tel un Salomon ressuscité, il entretenait son propre harem de jeunes filles.

La peine encourue pour ce délit était une nouvelle peine capitale.

Et quatrièmement : en violation de la loi divine qui interdisait l’accès au trône de Jérusalem à tout membre n’appartenant pas à la maison de David, l’Asmonéen, en agissant ainsi, entraînait toute la nation vers le suicide.

Pour toutes ces raisons, l’Asmonéen devait mourir, quel qu’en soit le prix ni les moyens à employer.

Ces arguments de Siméon finirent par convaincre les chefs de la synagogue de Séleucie-sur-le-Tigre de la nécessité urgente pour le monde entier de mettre fin à la dynastie asmonéenne. Fort de cette mission sacrée, Siméon le Babylonien quitta la maison de ses parents et se rendit à Jérusalem.

Riche et détenteur de la dîme de la synagogue des Mages d’Orient, sa politique d’amitié avec la couronne asmonéenne, qui avait besoin de soutien financier pour étendre la reconquête militaire du royaume, fer de lance grâce à laquelle Siméon le Babylonien allait gagner l’amitié de son ennemi, allait lui valoir en même temps la méfiance de ceux-là mêmes parmi lesquels il devait s’élever comme la main invisible tirant les ficelles en faveur des partisans de David. Un double jeu qui le maintiendrait en équilibre sur une corde au-dessus du précipice depuis le jour de son arrivée jusqu’au jour de la victoire.

Tout en mettant toute son énergie à préserver l’ équilibre de sa tête sur son cou, Siméon le Babylonien devait maintenir sa révolution dans les limites strictes des affaires intérieures. L’Égypte des Ptolémées restait à l’affût, attendant l’affaiblissement de Jérusalem, et une guerre civile juive lui offrirait l’occasion propice d’envahir le pays et de le piller.

De l’autre côté du Tigre se trouvaient les Parthes. Toujours menaçants, toujours impatients de franchir la frontière et d’annexer les terres situées à l’ouest de l’Euphrate.

Bien qu’à l’agonie au nord, les Hellènes attendaient leur revanche et ne perdaient pas une occasion de profiter d’une guerre civile romaine pour reconquérir la Palestine perdue.

En définitive, la nécessité de purifier Jérusalem de l’abomination désolatrice ne pouvait mettre en péril la liberté conquise par les pères des Asmonéens.   

 

6

Histoire des Asmonéens  

Aristobule Ier « le Fou »

 

Après la mort de Jean Hyrcanus Ier, fils de Simon, le dernier des Maccabées, son fils Aristobule Ier lui succéda à la tête de la Judée. Dans ce chapitre, la mémoire du peuple israélien se perd dans le labyrinthe de ses propres phobies et de ses terreurs face à la vérité. Selon certains, le fils de Jean Hyrcanus Ier n’aurait pas tenté de s’emparer de la couronne. Il l’aurait simplement héritée de son père.

Selon la version officielle, l’abomination qui a scellé la ruine a été commise contre le père par un fils qui a dû surmonter l’opposition acharnée de sa mère et de ses propres frères. En définitive, il n’y a rien de clair, si ce n’est la nécessité d’aller à la rencontre de la réalité en suivant la piste des faits. Personnellement, j’ignore dans quelle mesure ces faits sont déterminants pour établir la culpabilité du père et disculper le fils.

Que Aristobule Ier se soit couronné roi contre le testament de son père ou qu’il se soit contenté de légitimer une situation monarchique dissimulée, nous ne le saurons jamais avec une certitude absolue, du moins jusqu’au jour du jugement dernier.

Le fait est qu’Aristobule Ier a ouvert la glorieuse chronique de son règne en surprenant étrangers et proches par l’ emprisonnement à vie de ses frères. Motifs, raisons, causes, excuses ? Eh bien, nous entrons ici dans l’éternel dilemme concernant ce que les acteurs de l’Histoire ont fait et ce qu’ils auraient souhaité voir écrire. Allons-nous en discuter ou remettons-nous cela à plus tard ? Je veux dire, quelle motivation plus forte existe-t-il pour atteindre le pouvoir que la passion du pouvoir ? Le pouvoir absolu, le pouvoir total. La liberté de celui qui est au-delà du Bien et du Mal, la gloire de celui qui s’élève au-dessus des lois parce qu’il est la Loi. La vie dans un poing, dans l’ autre la mort, le peuple à ses pieds. Être comme un dieu, être un dieu ! La tentation maudite, la chair du fruit défendu, être comme un dieu, loin du regard de la justice, au-delà du long bras de la loi. Le Diable n’était-il pas rusé ? Que cette passion d’être comme un dieu avait révélé sa nature virulente, venimeuse, lorsqu’il transforma un ange en ce Serpent, mère de tous les démons, « très bien alors », se répondit Aristobule Ier, « je répandrai généreusement mon venin sur toute la terre, en commençant par ma maison ».

Horreur, désillusion, emmenez-moi loin des rêves du Diable. Réveillez-moi, cieux, beauté, dans un coin du Paradis.

Quelle folie est-ce là qui entraîne dans la boue celui qui se croit plus fort que le déluge ? L’escargot rêve-t-il d’être plus rapide que le jaguar ? La Lune défie-t-elle le Soleil pour voir qui brille le plus ? Le lion méprise-t-il la couronne de la jungle ? Le crocodile se plaint-il de la taille de sa gueule ? La créature sauvage envie-t-elle le chant de la sirène ? L’aigle envie-t-il l’éléphant des plaines ? Le poisson phosphorescent s’élève-t-il des abysses océaniques pour réclamer au Soleil la lumière de la Lune ? Qui offre au froid boréal des pétales de printemps ? Qui cherche la source de la jeunesse éternelle pour y écrire sur ses rives : « Fou celui qui boit » ?

Le fait incontestable est qu’Aristobule Ier monta sur le trône que la mort de son père avait laissé vacant. Et la première chose qu’il fit fut de jeter ses frères dans le cachot le plus froid de la prison la plus lugubre de Jérusalem. Insatisfait, pas encore content d’un tel crime contre nature, Aristobule « le fou » acheva son œuvre en y envoyant ses frères avec leur mère.

Personne n’a jamais su pourquoi il avait laissé en liberté le benjamin de sa mère. Le fait est que, tout comme il avait surpris tout le monde en condamnant ses frères à la prison à perpétuité, il surprit à nouveau tout le monde en en laissant un en liberté. Il semble qu’il ait laissé en vie le plus jeune de ses frères. Mais pas pour longtemps, cependant. Peu après, la folie s’empara de son esprit et il se surpassa en l’étranglant de ses propres mains. Après avoir commis tous ces crimes, le roi fou revêtit la fonction de grand pontife et alla célébrer le culte comme si Jérusalem avait rejeté Yahvé en tant que Dieu et s’était juré obéissance au Diable lui-même.

Tel fut le début du règne du fils de Jean Hyrcanus Ier.

Au fond d’un crime semblable, digne du disciple le plus doué de Satan, nous devons voir la terrible dispute entre mère et fils, entre Aristobule Ier « le fou » et ses frères, au sujet de la transformation de la République en royaume.

Accepter la folie du petit-fils de Simon Maccabée comme diagnostic définitif, décisif, voire disculpatoire, n’est pas une manière de clore une affaire aussi grave. Surtout lorsque l’on considère la brève année de règne du deuxième des Asmonéens — sans parler de ceux qu’il a tués, dont les noms n’ont pas été consignés ni leur mémoire préservée parce qu’ils n’étaient pas de sa famille, dont le nombre peut être estimé à partir de ses actes —, car qui emprisonne ses frères va-t-il libérer ceux qui ne le sont pas ? Je disais que la brève année de règne d’ Aristobule Ier, bien que brève, a façonné l’avenir du peuple juif d’une manière si profonde et douloureuse qu’on peut l’observer à la base du traumatisme dont souffrent encore, deux mille ans plus tard, les historiens juifs officiels lorsqu’ils s’attachent à reconstituer l’époque des Asmonéens.

Quelle discussion plus apocalyptique encore que la transformation de la République en monarchie aurait pu pousser le petit-fils des héros de l’indépendance à devenir un monstre ?

Les historiens juifs officiels passent sur cette question en détournant le regard. Ce faisant, ils commettent un terrible crime contre eux-mêmes en donnant au lecteur l’impression que tuer sa mère et ses frères était, chez les Juifs, le pain quotidien. Je ne sais pas dans quelle mesure il est éthique, ou tout simplement moralement acceptable, de faire peser sur les enfants la responsabilité du crime commis par leurs parents. Ou bien est-il vrai que les Hébreux avaient coutume de dévorer leurs mères jour après jour ?

C’est un crime contre l’Esprit que de dissimuler la vérité pour imposer ses propres mensonges. Si Aristobule Ier a tué ses frères et sa mère — crime si monstrueux —, nous devons le comprendre comme la conséquence finale de la lutte entre les factions républicaines et monarchiques, les premières étant représentées par les pharisiens et les secondes par les sadducéens. Une lutte qu’Aristobule Ier remporta contre ses frères et qui coûta la vie à sa mère pour conspiration contre la couronne. les premiers par les pharisiens et les seconds par les sadducéens. Une lutte qu’Aristobule Ier remporta contre ses frères et qui coûta la vie à sa mère pour conspiration contre la couronne.

Depuis notre position confortable, nous pouvons avancer cette théorie à ce sujet. Il semble évident que si l’autorité de cette femme n’a pas pu imposer son jugement, c’est parce qu’elle s’est heurtée à des intérêts plus puissants. Et quel intérêt plus puissant, pour lequel on pouvait risquer sa vie, pouvait-il exister à Jérusalem que le contrôle du Temple ?

Gardons à l’esprit que dans toute l’histoire des enfants d’Israël, aucun cas de cruauté similaire, d’un fils contre sa mère, n’a jamais été consigné, car cela ne s’est jamais produit. Ainsi, le fait que cela se soit produit, ce qui est contre nature, nous ouvre la voie à la conspiration contre les lois de la patrie qui a eu lieu entre les prêtres aaronites et Aristobule Ier. Dans ce contexte, l’emprisonnement des frères et de leur mère s’explique parfaitement. En effet, les événements que nous allons voir ont tous été marqués du même fer. Vient ensuite la psychologie de l’historien officiel qui consiste à tirer parti de ce type de crime et à dissimuler, dans les méandres de l’horreur, l’année de terreur que la population de Jérusalem a subie sous la tyrannie du roi fou. En concentrant cette année de massacres sur la famille royale, l’historien a jeté sur la lutte à la racine du problème l’écran de fumée des mages du pharaon. Qui a emprisonné ses frères pour s’être opposés à son couronnement ? Que ferait-il donc à ceux qui, sans être ses frères, ont refusé de transformer la république en monarchie ? L’historien officiel juif a passé ce sujet sous silence. Ce faisant, il nous a pris, nous les gens du futur, pour des imbéciles, et ceux de son époque pour des idiots de toujours.

Quoi qu’il en soit – laissons de côté pour l’instant les discussions –, Aristobule Ier a libéré – comme je l’ai dit – l’un de ses frères. On dit que le jeune homme était un guerrier combatif et courageux, qui adorait le jeu de la guerre, et qu’il ne perdait pas de temps pour lancer le combat au cri de « Vive Jérusalem ! ». Digne parent de Judas Maccabée, dont les récits avaient nourri l’enfance du jeune homme, le Prince Vaillant entraînait ses soldats vers la victoire qui ne lui résistait jamais, la gloire même des héros éprise de ses os.

Disons que, la Reconquête pacifique de la Terre Promise ayant été brisée par les guerres maccabéennes, Jean Hyrcan Ier ouvrit une nouvelle période en faisant passer par les armes tous les habitants du sud d’Israël qui ne se convertissaient pas au judaïsme. Grâce à cette politique, il annexa l’Idumée.

C’est à Aristobule Ier, son fils, qu’il revint de diriger ses armées contre le Nord. Jérusalem, en pleine effervescence antimonarchique due aux événements déjà mentionnés — l’emprisonnement des frères du roi et le massacre de ses alliés républicains —, tandis qu’il s’attachait à maîtriser la situation, Aristobule Ier confia le commandement militaire à son jeune frère, qui conquit la Galilée. Tout n’allait pas être que mauvaises nouvelles. La conquête de la Galilée remonta le moral de Juifs qui ne savaient pas s’ils devaient rire de cette victoire ou pleurer l’ échec que représentait pour eux le fait d’avoir pour roi un assassin de la pire espèce, un fou dans toute la acception du terme.

Personne ne s'attendait à ce qui s'est passé ensuite. Ou bien ils l'ont vu venir sans pour autant prendre les mesures qui étaient en leur pouvoir. Le fait est que à peine le Prince Vaillant commençait-il à chercher ailleurs la renommée et la gloire que la jalousie et la mauvaise conscience qui le tourmentaient à cause de ses actes ont poussé son frère Aristobule Ier à le condamner à mort.

Dans ce cas également, Aristobule Ier agit en suivant l’exemple des païens, bien qu’il ait adapté ce système à la mentalité orientale. Le Sénat romain avait inscrit dans le manuel des puissants la règle imposant la retraite ou la mort pour se débarrasser de généraux trop victorieux. Les Scipions et Pompée le Grand lui-même ont subi cette règle. Le dernier cas en date serait celui de Jules César, qui s’en sortit si bien, bien sûr.

Plus sage et plus saint que les sénateurs impériaux, le roi des Juifs ne tourna pas en rond. Il envoya simplement à son petit frère sa décision irrévocable, suspendue au tranchant de la hache du bourreau.

La nouvelle de l’assassinat du petit frère par le grand frère surprit Alexandre Jannée là-bas, dans le froid des cachots et les hurlements des prisons creusées dans les murs de l’enfer. Naturellement, la nouvelle lui glaça le sang. Mais le fluide vital aurait pu retrouver sa chaleur si le froid ambiant n’avait pas été aggravé par la présence, dans les cachots, de sa mère. Celle-ci, la pauvre, bouleversée de la sorte, la pauvre femme perdit la raison et, avec le peu de raison qui lui restait, se laissa mourir de faim.

Voir sa mère et ses propres frères mourir à cause d’un frère n’est pas ce qu’on appelle la meilleure école pour un roi. Mais ce fut l’école des rois à laquelle fut contraint de se rendre Alexandre Jannée, la cible de toutes les haines du monde juif après le Massacre des Six Mille.

Accablé jusqu’à la folie par cette tragédie, l’Asmonéen jura de venger la mort de sa mère et de ses frères – s’il sortait vivant de cet enfer – sur les cadavres de tous les lâches qui, à ce moment-là, brûlaient de l’encens dans le Temple.

Une autre question se pose — pour reprendre le fil du refus de la position officielle juive d’accepter le fait du couronnement de Jean Hyrcan Ier — : la folie matricide et fratricide d’Aristobule Ier n’aurait-elle été que la conclusion du drame vers lequel le couronnement de leur père les avait tous conduits ? La position officielle juive — menée par le célèbre Flavius Josèphe — fut de refuser d’admettre le fait du couronnement du fils du dernier des Maccabées. Ses mesures, ses guerres, son testament semblent prouver le contraire, semblent crier à pleins poumons que sa tête fut couronnée, et c’est sous son règne que le virus de la malédiction trouva un terrain fertile dans sa maison. Comment expliquer autrement que, le lendemain de son enterrement, sa femme et ses enfants se soient effondrés sous le poids de cette opposition écrasante à la poursuite de sa dynastie ? Dans quel contexte pourrions-nous sinon comprendre que le nouveau roi ait décidé du jour au lendemain la mort de tous ses frères, y compris sa mère, pour haute trahison ?

La logique n’a pas besoin de présenter ses preuves devant le tribunal de la biohistoire. Les arguments biohistoriques se suffisent à eux-mêmes pour être compris et n’ont pas besoin de témoins. Mais si ni l’une ni l’autre ne suffisent à se frayer un chemin à travers la jungle labyrinthique dans laquelle les Juifs ont perdu leur mémoire, on ne peut rien conseiller à celui qui a le doigt sur la gâchette, si ce n’est qu’il mette rapidement fin à la tragédie et qu’il cesse de rassembler des badauds avant de partir pour l’ enfer avec ses lamentations et ses élégies.

Il n’y a pas d’autres faits que la réalité nue et simple. Aristobule Ier succéda à son père Hyrcanus Ier. Il ordonna immédiatement l’ emprisonnement à perpétuité de son frère Alexandre. Les frères et sœurs d’Alexandre connurent le même sort. Le seul à avoir échappé au massacre caïnite fut le benjamin de sa mère. Celle-ci gisait comme morte dans un cachot obscur du palais de son fils malfaisant lorsqu’on lui fit descendre, au bout de sangles anonymes, le cadavre de son benjamin. La pauvre ferma les yeux et se laissa mourir de faim. Tels furent les débuts du règne d’Aristobule Ier le Fou ; telles les origines du règne à venir de son frère Alexandre Ier.

 

7

Alexandre Jannée

 

Lorsque Alexandre Jannée sortit du cachot, où il aurait normalement dû mourir, la situation du royaume était la suivante. Les pharisiens avaient convaincu les masses que la nation vivait sous le regard de la colère divine. Les lois sacrées interdisaient aux Hébreux d’avoir un roi qui ne fût pas de la maison de David. Or, ils en avaient un. En l’ayant, ils provoquaient le Seigneur afin qu’il détruise la nation pour rébellion contre sa Parole. Sa Parole était le Verbe, le Verbe était la Loi, et le Verbe était Dieu. Comment auraient-ils pu empêcher le destin de suivre son cours ?

Le problème était que les serviteurs du Seigneur, les prêtres sadducéens, non seulement approuvaient la rébellion contre le Seigneur qu’ils servaient, mais utilisaient en outre le roi pour écraser les sages pharisiens.

Pourtant, la voracité macabre d’Aristobule Ier fit même se révolter les entrailles des sadducéens. Cela ne signifiait pas pour autant que les sadducéens fussent disposés à s’allier aux pharisiens pour purifier Jérusalem de son péché. La dernière chose que les sadducéens souhaitaient encore était de partager le pouvoir avec les pharisiens.

C’est alors que, mystérieusement, Alexandre Jannée est libéré de sa prison et échappe à la mort. Un miracle ?

Si la haine qui lui a donné la force et l’a maintenu en vie peut être qualifiée de miracle, alors c’était un miracle qu’Alexandre ait survécu à ses frères et à sa mère. Dommage qu’à part les rats, personne ne soit descendu dans son enfer pour lui présenter ses condoléances à la mort de sa mère ! S’ils l’avaient fait, ils auraient découvert que la force qui l’avait maintenu en vie et avait alimenté sa soif de vengeance était la haine, sans distinction entre pharisiens et sadducéens.

Quoi qu’il en soit, l’Asmonéen se trompait en pensant que la mort de son frère haï était due à la nature. La mort d’Aristobule, un an après son accession au trône et immédiatement après la mort du Prince Vaillant, n’était ni le fruit du hasard ni celui de la justice divine. Qui s’étonnerait que le crime commis contre sa propre mère ait bouleversé les habitants de Jérusalem et qu’ils aient décidé, en complot avec la reine Alexandre, d’en finir avec ce monstre ? Le fait que le mariage du prisonnier avec la veuve du défunt, sa belle-sœur Alexandre, ait été célébré de manière urgente et immédiate, met en évidence l’alliance sadducéenne qui a mis fin à la vie d’Aristobule Ier.

Les sadducéens, devançant les pharisiens, ont destitué le roi et mis à sa place l’Asmonéen, dans l’espoir qu’une fois révélés comme ses sauveurs, il ne lui viendrait pas à l’esprit de basculer de l’autre côté et de remettre le pouvoir aux pharisiens, qui, en tant qu’ennemis naturels de ses sauveurs, auraient forcément dû être les siens. Profitant de l’ effet de surprise en leur faveur, Alexandre accepta la couronne en jurant de ne pas modifier lestatu quo.

Telle était la situation explosive sur laquelle l’Asmonéen fit naître sa haine, au cœur de ce brasier bouillonnant.

Alexandre Ier, cependant, ne leur pardonnerait jamais d’avoir tant tardé à prendre leur décision. Qu’attendaient-ils donc, que sa mère meure ? Mon Dieu ! Si seulement ils étaient arrivés un jour plus tôt.

La haine que le nouveau roi a nourrie contre sa nation pendant son année d’emprisonnement, une année longue, infinie, aucun mot ne saurait la décrire. Seuls ses massacres ultérieurs en révéleraient l’étendue et la profondeur. Cette haine était comme un trou noir progressant des entrailles jusqu’à la tête, comme un Néant inondant ses veines d’un cri : « Vengeance ». Vengeance contre les pharisiens, vengeance contre les sadducéens. Si ses sauveurs avaient pris la peine de réfléchir à ce qu’ils faisaient avant de se couper les veines, ils auraient ouvert la porte de la liberté au futur roi des Juifs.

Il ne faudrait pas longtemps, très peu de temps, à Jérusalem pour découvrir quel genre de monstre l’Asmonéen avait pour idole. La haine qui dévorait le corps, l’esprit et l’âme d’Alexandre Ier ne tarderait pas à dégénérer et à réclamer des cadavres par dizaines, par centaines, par milliers. Six mille pour un banquet de Pâques ?

Un apéritif. Rien que cela, un vulgaire apéritif pour un véritable démon. Les sages et les saints prêtres de Jérusalem ne disaient-ils pas qu’ils connaissaient les profondeurs de Satan ? Encore un mensonge ! Lui, l’Asmonéen, allait révéler à tous les Juifs les véritables profondeurs de Satan. C’est lui en personne qui les conduirait jusqu’au trône même du Diable. Où Satan avait-il son trône ? Fous que vous êtes, sur la tombe de sa mère, dans cette Jérusalem qui l’avait vu mourir ses frères sans lever le petit doigt pour les sauver de la ruine.

Tout comme l’avait fait le père de l’histoire juive antique, Flavius Josèphe, en cachant aux siens la cause implosive qui avait fait voler en éclats le bonheur promis à la maison d’Hyrcanus Ier, il recommença en parlant de la mort miraculeuse et soudaine du matricide et du fratricide, meurtrier bien sûr. Il devait le faire s’il ne voulait pas révéler la cause qu’ il venait de cacher à son peuple. S’il avait juré en public devant l’avenir que les saduceens eux-mêmes, qui avaient élevé le fils au pouvoir, avaient ordonné la mort du père, il aurait ainsi ouvert les portes au reste du monde pour qu’il entre et voie de ses propres yeux la guerre interne à mort entre pharisiens et saduceens.

Ennemi de la vérité au nom du salut de son peuple, dans le collimateur de la haine romaine après la célèbre rébellion qui s'était soldée par la destruction de Jérusalem, Flavius Josèphe devait passer par-dessus le cadavre de la vérité au nom de la réconciliation entre Juifs et Romains. Et, au passage, maintenir les descendants des bourreaux des premiers chrétiens à l’écart du crime contre la nature divine dont ils avaient été les protagonistes et qu’ils continuaient, dans la mesure de leurs intérêts, à perpétrer : même au prix de s’extirper la mémoire, de se pratiquer une lobotomie et d’avancer comme un peuple maudit, par tous condamnés, considérés par tous comme des dévoreurs de leur mère et des assassins naturels de leurs frères. C’est pourquoi aucun Juif ne devait trouver étrange qu’Aristobule Ier tue sa mère, ses frères, ses oncles, ses beaux-frères, ses neveux, et même ses petits-enfants s’il en avait eu. Selon Flavius Josèphe et son école, c’était quelque chose de naturel chez les Juifs. Alors, où est le scandale ?  

Voici l’Histoire de Jésus. Ce n’est pas l’histoire des chroniques asmonéennes. L’importance des soixante-dix ans de cette dynastie est toutefois si décisive pour comprendre les circonstances qui ont conduit les Juifs au plus féroce et meurtrier des antichrétianismes que, par nécessité, nous devons les reconstituer comme quelqu’un qui survole les événements les plus marquants liés à cette Seconde Chute. Une autre fois, à un autre moment, si Dieu le veut, nous nous plongerons dans ces chroniques. Il suffit ici de survoler la ligne du temps.

La haine de l’Asmonéen contre tous, pharisiens et sadducéens, suivit son cours. En à peine quelques années, elle se transforma en une avalanche. Dévalant une pente suicidaire, un de ces jours-là, tous, pharisiens et sadducéens, se rendirent au roi pour célébrer une sorte de banquet d’amitié. Les portes s’ouvrirent, les stratèges prirent position, et sous l’effet du vin, tous se mirent dans l’ambiance. Et, laissant de côté les détours et les préliminaires, ils finirent par se diriger en masse vers les rivages de la mer des querelles personnelles. Dans le feu de l’action, l’un des pharisiens présents, ivre de vin, lança au visage du roi ce que tout le monde disait, à savoir que sa mère l’avait eu avec un autre homme qui n’était pas exactement son père. Autrement dit, l’Asmonéen était un bâtard.

La situation n’était déjà pas compliquée, et voilà que le Diable vint l’aggraver. Celui-ci, le Diable, comme s’il était en train de gagner la partie face à l’ Ange, jetait de l’huile sur le feu à chaque occasion qui se présentait. La mèche brûlant, la poudrière à deux pas, il était logique que l’explosion fasse sauter en l’air tout ce qu’elle toucherait. Le massacre des six mille en une seule journée n’ aurait pas été la seule vague dévastatrice. Mais cela aurait pu au moins servir à apaiser les esprits et amener les ennemis à unir leurs forces.

Contrairement aux autres peuples du monde, la nation juive avait pour philosophie raciale de ne jamais tirer les leçons des erreurs commises. Si auparavant, c’était le zèle pour la Loi qui les avait entraînés vers le massacre, désormais ce serait la soif de vengeance. Cette soif débridée fut celle qui se propagea de synagogue en synagogue à travers le monde entier, poussant tous les croyants à pousser ce hurlement que nous avons entendu plus tôt : « L’Asmonéen doit mourir. » À quoi répondirent les plus audacieux et les plus zélés, consacrant leur vie à tuer l’Asmonéen. Parmi eux se trouvait Siméon le Babylonien, citoyen de Séleucie sur le Tigre, hébreu de naissance, banquier de profession. Son entrée dans la Jérusalem asmoneenne et son intention de rester dans le royaume ne pouvaient déranger le roi, toujours en quête d’alliés et de moyens financiers pour la guerre de reconquête de la Terre Promise, ni éveiller ses soupçons compte tenu des circonstances géopolitiques que traversait l’ancien empire des Seleucides.

En effet, l’Asie à l’est de l’Éden commençait à devenir trop étroite pour les Parthes, qui souffraient indiciblement en rêvant de l’ invasion des terres à l’ouest de l’Euphrate. Il était donc naturel que les fils d’Abraham commencent à revenir de la captivité de l’autre côté du Jourdain. Si en plus celui qui revenait semblait n’avoir aucune idée de la situation politique locale et, pour le plus grand bonheur de tous, était un riche banquier et un croyant fervent, tant mieux.  

« Siméon, mon fils, la paranoïa est aux tyrans ce que la sagesse est aux sages. Si les uns comme les autres abandonnent leurs conseils, ils se perdent. C’est pourquoi celui qui évolue parmi les serpents doit être immunisé contre le venin et avoir des ailes de colombe pour vaincre les desseins du malin avec l’innocence de celui qui ne sert que son maître.

Siméon, tourne le dos à ton ennemi en signe de confiance et tu gagneras ton salut, mais porte sous ton manteau la cuirasse des sages afin que, lorsque la paranoïa le rendra fou, le poignard de sa folie se brise contre ta peau de fer.

Si tu tends la main au tyran, garde à l’esprit que dans l’autre, il cache le poignard ; offre-lui donc ce qu’il cherche, car Dieu n’a donné à l’homme que deux mains, et s’il saisit la tienne d’une main et attrape ce qu’il veut de l’autre, le poignard sera toujours loin de ta gorge.

Quand tu le verras blessé, cours lui soigner la blessure, car il n’est pas encore mort ; et s’il vit, cherche sa mort, mais ne le blesses pas seulement, de peur qu’il ne se relève pour causer ta ruine. Le démon dispose de nombreuses façons d’ atteindre son but, mais il suffit à Dieu d’une seule pour le faire mordre la poussière. Sois sage, Siméon, n’oublie pas les enseignements de tes maîtres. »

Siméon le Babylonien arriva à Jérusalem avec le livre des Mages d’Orient sous le bras. L’école où il avait appris le métier des mages remontait aux temps du prophète Daniel, ce prophète et chef des mages qui, d’une main, servait son maître et, de l’autre, creusait autour de lui sa propre ruine. Mais trêve de paroles, que le spectacle commence.

Siméon le Babylonien mit en pratique ses enseignements. Il parvint à briser la glace de la méfiance des pharisiens envers le nouvel ami du roi. Il réussit à tromper le roi en participant au financement de ses campagnes de reconquête et de consolidation des frontières conquises. À l’insu de l’Asmonéen, de sa main libre, le Babylonien apposa sa signature à tous les complots de palais contre lesquels l’Asmonéen, tel un athlète en pleine course d’obstacles, accomplit l’exploit impossible de survivre à tous ses assassins présumés. L’une après l’autre, toutes ces tentatives visant à lui arracher la tête se soldèrent par la mort des aspirants au magnicide. Lassé de tant d’incompétence – selon lui, ses compatriotes n’étaient même pas capables de cela –, l’Asmonéen traita les cadavres de ses ennemis comme on traite ceux des chiens : on les jette dans le fleuve et que le courant les emporte vers la mer de l’oubli.

Désespérés par le sort réservé par l’Asmonéen, les pharisiens conçurent le plan ultime : engager une armée de mercenaires, se mettre à sa tête et lui déclarer ouvertement la guerre. C’était s’enfoncer dans une guerre civile, mais ils n’avaient pas d’autre choix. L’étoile de l’Asmonéen semblait être sortie des profondeurs mêmes de l’enfer. Rien de ce qu’ils complotaient contre lui, aussi subtil et alambiqué que fût le plan visant à le renverser, la bestiole s’en sortait toujours vivante. Il avait plus de vies qu’un chat. S’il était mort…

Que le mal soit sur sa conscience, se dirent-ils. Et c’est ainsi qu’ils engagèrent les Arabes pour mettre fin au règne du roi le plus tyrannique, le plus cruel et le plus sanguinaire que Jérusalem ait jamais connu dans toute son histoire. Tout cela dans le plus strictsecret. La dernière chose que Siméon le Babylonien et ses pharisiens pouvaient se permettre, c’était que des rumeurs sur leurs plans parviennent aux oreilles de l’Asmonéen. Il n’hésiterait pas à tous les tuer, grands et petits, tous dans le même chaudron. Comme le disait le proverbe du sage : « Il faut être innocent comme les colombes, rusé comme les serpents. »

Mais comme, en ce monde, on ne peut pas tromper tout le monde en même temps, il y avait à cette époque une personne que les tours de magie de Siméon ne parvinrent pas à tromper. Cet homme était le prêtre Abias, le prophète attitré de l’Asmonéen, dont nous avons déjà parlé dans les chapitres précédents.

Simeon, bien sûr, assistait lui aussi à la garde d’ Abias pour entendre de sa bouche l’oracle. C’était à lui, oui à lui, au nouvel ami du roi, son ennemi secret le plus acharné, qu’Abias adressait des paroles qui bouleversaient tous ses plans.

« Si le Ciel combat l’Enfer avec les armes du Diable, comment s’éteindra le feu qui dévore tout sur son passage ? » prophétisait l’homme. « Comparez-vous Dieu à son ennemi ? L’ange qui garde le chemin de la vie se rebelle-t-il contre son destin en braquant le feu de son épée contre l’arbre qu’il garde afin d’empêcher quiconque de s’en approcher ? Se considère-t-il alors comme perdu ? Quel sera le jugement de son Seigneur face à son désespoir ? En agissant ainsi, ne reniera-t-il pas le Dieu qui lui a confié sa mission ? Vous ne combattez pas le diable, vous combattez l’ange de Dieu, et même s’il est de votre côté, il ne peut abandonner son poste. Son ordre est ferme : que personne ne s’approche. Pourquoi croyez-vous qu’il baissera son épée ? Se rebellera-t-il contre son Seigneur par amour pour vous ? Cessez donc de faire les fous. Vous ne combattez pas un homme, vous faites la guerre au Dieu qui a placé son ange entre vous et la vie que vous recherchez en invoquant la Mort ».

Un oracle plein de sagesse qui, ses destinataires étant aveuglés par la haine, tombait sans cesse sur un sol rocailleux. L’espace d’un instant, il semblait prendre racine, mais à peine avaient-ils quitté le Temple que l’odeur du sang le ramenait à la réalité du quotidien.

 

8

Guerre civile

 

À quelle distance de la naissance d’une guerre civile s’accumulent les nuages qui déverseront à flots le bouillon de la haine ? Comment effacer les traces d’une cicatrice creusée à coups de couteau entre la poitrine et le dos ?

Les pharisiens et leurs chefs prirent la décision désespérée d’engager une armée de mercenaires pour en finir une bonne fois pour toutes avec l’Asmonéen. Ils n’engagèrent pas l’armée des Dix Mille Grecs perdus lors de leur retour au pays, ni ne traversèrent la mer en direction de Carthage à la recherche de la liberté auprès des descendants d’Hannibal. Ils n’invoquèrent pas non plus les célèbres guerriers ibères. Ils ne firent pas non plus appel à des hordes barbares. Pour tuer leurs frères, les Juifs firent appel aux Arabes.

Combien de temps faut-il que la chair de la haine mijote dans la marmite pour cuire ? Quand le poison ne suffit pas et que les complots secrets abondent, est-il légitime d’appeler le diable lui-même pour qu’il emporte en enfer ce qui est né dans la chaleur de son feu ?

Comme il l’a fait pour tant d’autres épisodes, l’ historien officiel des Juifs de cette époque a éludé les causes déclenchantes de cette rébellion comme on marche sur des œufs. Prêt à vendre la vérité pour les trente pièces d’argent du pardon de César et avec l’ assentiment d’une génération juive qui, entre le culte de l’empereur et la chance des chrétiens, dansa en l’honneur du veau d’or devant Dieu et devant les hommes, Flavius Josèphe a ignoré ces causes, lointaines par rapport à la naissance de cette guerre civile, si horribles et perfides qu’elles faisaient oublier l’inimitié séculaire entre Jacob et Ésaü.

Le fait qui se cache derrière la dalle de béton sous laquelle les Juifs ont enterré la mémoire de leur passé, c’est que, au mépris des lois patriotiques, Israël a engagé Édom ; Jacob a appelé Ésaü pour vaincre ensemble le Diable, ignorant – parce qu’il ne voulait pas s’en souvenir – que le Diable qui avait vaincu Adam, leur père à tous deux, avait besoin de bien plus qu’une alliance entre frères pour se laisser couper la queue.

Quoi qu’il en soit, la bataille entre les partisans de la restauration de la monarchie davidique et les fidèles de la dynastie asmonéenne eut lieu. Et ce sont les ennemis des Asmonéens qui remportèrent la victoire.

Il semble que ce même Asmonéen qui se promenait sur des tapis tissés avec la peau des Six Mille, ce démon sans conscience qui osait maudire le Dieu des dieux en couchant avec ses prostituées dans son propre Temple, cet invincible fils de l’enfer, dit-on, s’enfuit comme un rat.

Il n’était même pas capable de mourir en homme, se sont-ils déplorés bien trop tard par la suite.

Malheureusement, au moment d’achever la victoire, l’armée victorieuse commit l’erreur impardonnable de reculer. Comme je le disais, ils allaient cueillir les lauriers du succès lorsque le remords s’ empara de leur esprit et qu’ils se mirent à réfléchir à ce qu’ils étaient en train de faire. Ils étaient en train de livrer le royaume aux Arabes !

Entre achever l’Asmonéen ou se retrouver sous le joug de leurs ennemis traditionnels, les pharisiens ont pris la décision impensable.

C’est vrai, l’amour de la patrie l’emporta sur le souvenir de tant de souffrances passées. Ainsi, avant de se retrouver pris au piège sous les roues de leurs propres erreurs, ils rompirent le pacte avec la victoire remportée, erreur fatale qu’ils ne tarderaient pas à regretter, et dont ils ne se repentiraient jamais assez.

Par l’un de ces revirements classiques du destin, les nationaux victorieux se joignirent aux patriotes vaincus et, ensemble, ils se soulevèrent contre l’armée mercenaire qui s’apprêtait déjà à conquérir Jérusalem pour son roi.

Stupéfait par ce revirement de la destinée en sa faveur, l’Asmonéen, qui n’était plus qu’un rat en fuite, se transforma en lion affamé, se plaça à la tête de ceux qui l’acclamaient à nouveau roi et chassa de son royaume ceux qui venaient de le voir s’enfuir en courant comme un chien.

Les premiers à le regretter furent les pharisiens.

Son retour d’entre les morts convainquit ses ennemis que l’Asmonéen avait pour parrain le Diable en personne. Le calme, la sérénité avec lesquels Alexandre fit son entrée à Jérusalem furent célébrés par presque tout le monde. C’était le calme qui précède la tempête. Peu après son retour à son palais, après avoir couché avec toutes ses concubines, une fois qu’il eut digéré la défaite dans les méandres d’un mauvais rêve, las désormais de promettre ce qu’il n’allait jamais tenir, l’Asmonéen ordonna que les chefs des pharisiens et les centaines de ses alliés soient rassemblés comme on rassemble le bétail. Le comptage des têtes s’éleva à un nombre si grand que personne ne pouvait imaginer comment l’Asmonéen allait cuire autant de viande.

Ce qui s’est passé appartient aux mémoires non sacrées d’Israël. Mais s’il existe le Bien et le Mal et que tout a son contraire, le peuple qui possède une Histoire sacrée possède également son contraire, une Histoire maléfique. À la génération des héros de ces écrits ténébreux appartenait, sans aucun doute, Caïn, l’Alexandre de ces chroniques, et le Caïphe qui, au nom de son peuple, crucifia le Fils de David.

Le chroniqueur juif aurait bien aimé avoir enterré ce chapitre de l’histoire maudite de son peuple. La courte distance entre sa génération et celle qui a subi le Néron des Juifs lui a rendu impossible d’effacer du livre de la vie de son peuple l’événement ténébreux qui est le point culminant de ce chapitre.

En représailles à l’humiliation qu’on lui avait fait subir, lorsqu’il dut s’enfuir comme un rat alors qu’il s’était jusqu’alors vanté d’être le lion le plus féroce de l’enfer, l’Asmonéen éleva huit cents croix au Golgotha. Pas une, ni deux, ni trois, ni quatre.

Si la Passion de l’Agneau vous a été transmise sous un aspect physique comme une épreuve, attendez de savoir quelles souffrances ont dû endurer ces huit cents boucs.

L’Asmonéen annonça qu’il allait organiser une fête. Il invita des connaissances et des inconnus, aussi bien des étrangers que des patriotes. La fête allait être à la manière de Néron. Car le signe naturel de l’ intelligence humaine étant l’imitation, Néron n’étant pas né, quelqu’un devait s’ériger en modèle du futur bourreau des chrétiens en masse. Qui d’autre que lui, original jusque dans sa fuite ?

Il fixa la date. Il ne dit pas un mot à qui que ce soit de la surprise qu’il avait imaginée. Et le banquet commença. L’Asmonéen sortit de la viande et du vin pour nourrir un régiment, engagea des prostituées étrangères, et ordonna aux nationales d’exercer leur métier comme elles ne l’avaient jamais fait auparavant. Rien ne manquait. De la nourriture à profusion, du vin à flots, des femmes à volonté.

« Où trouverez-vous un autre roi comme moi ? », dans le prélude de sa folie, s’écria l’Asmonéen pour que l’entende le Ciel que vénéraient les huit cents condamnés qui avaient déjà leur place réservée sur les huit cents croix qui couronnaient le Golgotha, depuis ses contreforts jusqu’à l’esplanade du sommet.

Au cours des derniers jours, tous avaient parié que l’Asmonéen n’oserait pas aller aussi loin. Les proches des personnes impliquées dans ce spectacle macabre prièrent le Ciel pour qu’il n’ ose pas. Comme ils le connaissaient mal ! Les Juifs n’étaient pas encore au courant et continuaient à refuser de croire que la même mère qui avait donné naissance à Abel avait nourri dans ses entrailles le monstre qu’était son frère.

« Seules les Grecques mettent-elles au monde des bêtes ? » criant à pleins poumons, fit entendre l’Asmonéen du haut des remparts sa voix. « Voici la preuve du contraire. En voici huit cents. »

Néron n’était pas si mauvais. Au moins, ce fou par excellence crucifiait des étrangers. Ces huit cents-là étaient tous des compatriotes de leur bourreau, tous des frères de leurs invités.

C’était là toute la surprise. Au lieu de les juger ou d’assassiner ses ennemis sans que personne ne puisse l’accuser de leurs morts, l’ Asmonéen les rassembla comme on rassemble le bétail et les condamna à mourir sur la croix. Parce que oui, parce qu’il était le roi, et que le roi était Dieu. Et s’il n’était pas Dieu, cela ne changeait rien, c’était le Diable. C’est du pareil au même.

Le mont Golgotha était bondé de croix. Lorsque les invités prirent place dans leurs fauteuils, les huit cents croix étaient encore vides. Le spectacle était sinistre mais gratifiant si tout n’était qu’une menace muette. Avec cette pensée positive en tête, ils commencèrent à se servir du vin.

Finalement, alors que tous, à des degrés divers, avaient mangé plus qu’il ne fallait, bu plus qu’il n’est écrit et assouvi à leur guise leur instinct viril, l’Asmonéen donna l’ordre. À son signal, les huit cents condamnés défilèrent.

On commença aussitôt à les pendre aux poteaux. Une croix par tête. Si certains des présents sentirent leur âme se briser, aucun n’osa verser une larme. Le vin, les prostituées, le plaisir de voir mourir en bandit celui qui, jusqu’à hier encore, affichait fièrement son statut de prince du peuple, tout cela fit le reste.

« Que fait-on des rats qui envahissent votre foyer ? Pardonnez-vous à leur progéniture maudite ou l’envoyez-vous aussi en enfer ? » Dans l’ extase de la tragédie, l’Asmonéen se remit à hurler depuis les remparts de Jérusalem.

Ce qui s’ensuivit, personne ne s’y attendait . L’Asmonéen était une source de surprises. Toi non plus, cher lecteur, tu ne pourrais sans doute pas l’imaginer si je ne te le racontais pas et si je ne te mettais pas au défi de le deviner. Tous croyaient qu’ avec la crucifixion des huit cents pharisiens, la soif de vengeance de l’Asmonéen serait étanchée. Ils tournaient déjà le dos aux victimes sur leurs croix lorsque huit cents familles commencèrent à défiler, les huit cents familles des huit cents malheureux exposés aux étoiles de leur destin. Femmes, enfants, famille après famille, prirent place au pied de la croix du chef de famille de chaque foyer.

Stupéfaits, croyant avoir été invités à vivre un cauchemar infernal, les yeux des convives du banquet du Néron juif s’écarquillèrent. Paralysés d’horreur, ils comprirent ce qui allait se passer. La dernière et la plus récente incarnation du Diable allait égorger la tête et le corps en même temps. Si l’homme est le chef de famille, alors sa famille est le corps, et quel est donc le fou qui tue la tête et laisse en vie un corps rempli de haine pour qu’il se venge ?

L’armée de bourreaux de l’Asmonéen dégaina ses épées, attendant l’ordre de l’homme qui avait fait de Jérusalem le trône du Diable.

Tous les corps gisaient déjà aux pieds de leurs chefs, leurs femmes, avec leurs fils et leurs filles, tremblaient d’horreur et de désespoir, pleurant le sort du père, quand, croyant que leur destin était les larmes, l’éclat de la folie du roi les arracha à leur illusion.

Une fois de plus, au zénith de sa démence, l’ Asmonéen s’écria avec émotion : « Jérusalem, souviens-toi de moi ». Aussitôt, il donna l’ordre satanique.

Ils les égorgèrent tous, femmes et enfants, au pied des huit cents croix et de leurs huit cents Christs. Les bourreaux mercenaires de l’Asmonéen dégainèrent haches et épées, levèrent les bras et commencèrent leur tâche infernale et macabre. Personne ne bougea le petit doigt pour empêcher ce crime.

(L’historien officiel des Juifs n’a guère écrit davantage sur ce crime. Affirmant dans sa préface que la vérité était son seul intérêt, on se demande, après avoir lu son récit, quel amour de la vérité peut bien avoir le diable. Mais continuons.)

 Pétrifiés, croyant vivre un rêve, les invités assistèrent à la troisième partie de ce spectacle infernal sans bouger d’un pouce. Acteurs de second plan dans la grande représentation de l’Asmonéen, la rémunération leur avait aveuglé l’esprit. La vérité, c’est qu’il ne fallait pas être très malin pour deviner la suite. L’Asmonéen ordonna alors qu’on mette le feu aux crucifiés. Et que la fête continue.

Et la fête se poursuivit sous un déluge d’alcool, de viande et de prostituées.

Le lendemain, tout Jérusalem se précipita vers le Temple pour trouver du réconfort auprès de l’Oracle de Yahvé.

L’homme de Dieu se contenta de dire : « La destruction qui mènera cette nation à la ruine est décrétée. »

 

9

Après les 800

 

Après cette orgie de cruauté et de folie, rien ne pouvait plus être comme avant. L’ambition des uns, le fanatisme des autres, tout cela les avait conduits à une telle impasse. Un roi laisse libre cours à sa folie meurtrière, il la déchaîne contre des étrangers, d’accord, mais quand, dans toute l’histoire du royaume de Juda, un roi s’est-il jamais dressé contre son propre peuple pour commettre un crime semblable ?

La réputation que les Maccabées avaient forgée auprès des Juifs se retrouvait, au lendemain du Massacre des Huit Cents, à ramper dans les abîmes les plus profonds de la décence et du respect dû à une nation par une autre. Qualifiés de monstres dévorant leurs propres enfants, ceux qui, la veille encore, se promenaient parmi les païens en revendiquant pour eux-mêmes le statut de Peuple Élu, le lendemain durent se cacher des regards de tous comme s’ils fuyaient Satan lui-même. Mais revenons à Jérusalem la Sainte.

Pendant un certain temps, le cri de douleur et de chagrin a apaisé la soif insatiable de vengeance des proches des Huit cents. Mais tôt ou tard, la haine mortelle se répandrait et parcourrait les rues en semant la mort sur les trottoirs. Qui seraient les premiers à tomber ? Aux coins de rue, dans l’obscurité des ruelles, sous n’importe quel porche. À n’importe quelle heure, en n’importe quelle occasion. Les bourreaux étrangers du roi ?

Non ! Ce seraient eux, les sadducéens. Ce seraient les fils d’Aaron, tous prêtres, tous saints, tous sacrés, tous inviolables, les premiers à subir la vengeance. Puisque la vengeance ne pouvait s’en prendre au roi, elle se déchaînerait sur la chair de ses alliés. Beaux-frères, cousins, beaux-parents, gendres, épouses, belles-mères, grands-parents, petits-enfants, tous se retrouvèrent dans la ligne de mire du poignard.

Que ce soit à la sortie du Temple, ou bien en se rendant de leurs maisons à leurs champs, partout où la haine les trouverait, elle se jetterait sur eux sans distinguer le juste du coupable, le pécheur de l’innocent. Il n’y aurait aucune pitié, aucun répit. Par sa leçon macabre, l’Asmonéen avait détourné le poignard de leur dos. Qui les délivrerait désormais ? Un par un. Lorsqu’ils fermeraient les yeux chez eux… deux pièces d’argent surgiraient des ombres, à la recherche d’orbites où s’installer. Lorsque les besoins animales… des creux du sol jailliraient des griffes. Non, les sadducéens ne dormiraient pas en paix, ni ne vivraient tranquilles à partir de ce jour-là. Viendrait le jour où il leur semblerait préférable de vivre en enfer plutôt que de subir l’ enfer d’être en vie.

Et il en fut ainsi. Les rues de Jérusalem se réveillaient chaque jour après le Massacre des Huit Cents, au milieu des cris des veuves et des orphelins réclamant justice au roi. Un roi ravi de voir que, tandis qu’ils s’entre-tuaient, on le laissait tranquille.  

C’est la vérité : dans sa folie, l’Asmonéen prenait plaisir à voir ses alliés vivre terrifiés, tels des rats pris au piège chez des chats affamés. En ce qui le concernait, sa sécurité personnelle était garantie contre tout risque. Sans distinction d’âge ni de sexe, il en tua une fois six mille en une seule journée. Une autre fois, il en dévora huit cents avec leurs familles. En voulaient-ils encore plus ? Il avait encore le culot de doubler le nombre de morts.

Pourquoi 800 croix ? Pourquoi pas sept cents ? Ou trois mille quatre cents ?

Le fait est que l’Asmonéen avait la mémoire des bêtes. L’être humain surmonte les traumatismes de l’enfance, il se distingue des bêtes par sa capacité à oublier le mal subi à un moment donné du passé. La bête, au contraire, n’oublie jamais. Des années peuvent s’écouler, même si une décennie s’écoule, les blessures restent gravées dans sa mémoire. Avec le temps, le petit chiot devient une bête féroce ; puis, un jour, il rencontre son ennemi d’enfance, la blessure se rouvre et, par réflexe, il bondit pour assouvir sa vengeance. Telle était la mémoire de l’Asmonéen.

Pourquoi 800 âmes ? Pourquoi pas sept cents, ni trois mille quatre cents ?

Le peuple devait connaître la vérité. Le monde entier devait connaître sa vérité. L’Histoire devait consigner dans ses annales la cause profonde de cette haine de l’Asmonéen envers les pharisiens. Combien de braves ont suivi le Maccabée le jour de la Chute des Braves ? N’étaient-ils pas précisément 800 ? N’est-ce pas les pères des 800 pharisiens crucifiés qui ont donné l’ordre de retraite et livré le Héros à l’ennemi ? Pourquoi l’ont-ils fait ? Pourquoi ces lâches ont-ils laissé le Héros et ses 800 braves seuls face aux ennemis ?

« Je vais vous le dire », s’écria l’Asmonéen depuis les remparts. « Parce qu’ils craignaient que le Héros ne s’érige en roi. Lâches, ils ont trahi le Héros et l’ont livré pour étouffer la peur qui les habitait. Mais dites-moi, quand, à quel moment, à quelle occasion secrète le Héros a-t-il laissé échapper de ses 800 Braves de les diriger contre Jérusalem et de se proclamer roi ? Son âme ne connaissait d’autre ambition que la liberté de sa nation. Son cœur ne battait que pour l’aspiration à la liberté. Vos pères l’ont mis au défi de céder le commandement, de se mettre à leurs ordres, ignorant que ce Vaillant ne reconnaissait d’autre roi et seigneur que son Dieu. Ils l’ont mis à l’épreuve, l’ont poussé au bord du gouffre, croyant que le Vaillant tournerait le dos à la mort. Ils ont défié le Champion du Tout-Puissant. Eh bien, voici la récompense que votre Roi et Seigneur met dans vos poches. Prenez votre solde, lâches. Vous avez touché le Champion que Dieu vous a envoyé pour vous offrir la liberté au prix de son sang et de celui de toute sa maison. Vous ne voulez pas du paradis ? C’est là que je vous envoie réclamer au Tout-Puissant votre salaire. Sa gloire et sa renommée vous dérangeaient. Vous avez dû fuir le champ de bataille pour lui prouver que la victoire était la vôtre, que sans vous, il n’ était rien. Réjouissez-vous, car vous le verrez bientôt face à face. »

Quoi qu’il eût pu dire, quelles que soient les raisons par lesquelles il justifiait sa conscience, l’Asmonéen savait qu’après le Massacre des 800, plus rien ne pourrait être comme avant. Après cette ode aux profondeurs de l’enfer, il ne pouvait s’attendre à autre chose qu’à la destruction de sa maison. Abias la lui avait prophétisée et, sans le vouloir ni le chercher, il l’avait provoquée. Le destin, la fatalité, un faux pas non corrigé, une autre erreur imprévue imposant la loi de la nécessité, le pur hasard, le chaos, les parés, l’irresponsabilité du peuple et ses rêves de justice, de liberté et de paix. Comment blâmer la déesse Fortuna d’offrir des baisers néfastes ? Parfois on gagne, parfois on perd. Des dynastes pires encore ont réussi à ouvrir la voie à leurs enfants dans la plaine des siècles. Mais pour quoi faire ? Au final, toute couronne finit par être arrachée, c’est celui qui semblait avoir le moins de jambes qui saute le plus haut, et c’est le moins que rien d’hier qui s’accapare la gloire de demain. Depuis un trône, le monde est une boîte à grillons ; celui qui crie le plus fort est le roi. Pourquoi le peuple ne se contente-t-il pas de son sort ? Pourquoi veut-il plus de justice, plus de liberté ? Si tu lui tends la main, il t’attrape le bras. Il trouve toujours une raison de gâcher le bonheur de ses dirigeants. Si ce n’était pas parce que les sujets sont nécessaires, ne vaudraient-ils pas mieux tous morts ? Ou du moins sourds-muets ?

Les sombres réflexions de l’Asmonéen dans ses moments de détresse étaient sans pareilles. Plus d’une fois, il les laissa jaillir de son esprit sans même se rendre compte que ses chefs prétoriens étaient présents. Leurs sourires diaboliques en disaient plus long que le discours le plus long et le plus profond du sage le plus hétéroclite et le plus en vue.

La vie de ses enfants était-elle en danger ? Et le resterait-elle s’il ne restait plus un seul Juif en vie ?

C’était un choix délicat. Lorsque la dépression l’ étouffait, l’Asmonéen la caressait. Mais non. Ce serait trop. Il devait trouver une solution plus intelligente. Fermer les yeux sur le fait d’avoir franchi la ligne rouge n’allait pas résoudre son problème. Il devait réfléchir. Après le massacre des 800, plus rien ne serait jamais comme avant. Il devait trouver la sortie du labyrinthe avant que sa famille n’ouvre la porte de l’enfer et que les flammes de la haine ne les consumment.

Oui, plus rien ne serait jamais comme avant.  

L’Asmonéen n’était pas le seul à l’avoir compris. Siméon le Babylonien l’avait compris lui aussi. Les paroles d’Abias résonnaient dans sa tête avec toute la dimension de leur réalité éternelle. « La haine engendre la haine, la violence engendre la violence, et toutes deux dévoreront tous vos serviteurs. » Où donc leurs arts magiques les avaient-ils conduits ? Le sang des 800 pesait sur sa conscience. Ce poids l’écrasait. Abias avait toujours eu raison. Il ne se lassait pas de le répéter : « Qui prend la cruche et va chercher de l’eau dans la forêt en feu ? À telle fin, tels moyens. » Mais bien sûr, quel autre conseil pouvait-on attendre d’un homme de Dieu ?

Quoi d’autre ?!

Qu’ils déposent les armes et, sans renoncer à leur but, mettent au service de la restauration de la monarchie davidique les moyens qui convenaient à une telle cause. Par exemple.

Convaincu par les faits, Siméon le Babylonien les déposa, devint disciple et associé d’Abias qui, depuis si longtemps, prêchait dans le désert à ces cœurs de pierre.

De son côté, le désespoir de l’Asmonéen ne fit que grandir au fil des jours. La prophétie d’Abias sur le destin de sa maison lui apparut si évidente que, contre toute attente, il finit par céder. Non pas parce que le poids que pouvait supporter sa conscience, encore assez forte pour supporter quelques milliers de cadavres de plus, lui serrait le cœur. La véritable cause de l’oppression mentale qui s’était refermée sur son cou, le privant de souffle, résidait dans le destin qu’il avait tracé pour ses fils. Lui-même avait aiguisé le tranchant de la hache. Par sa faute, ses fils étaient devenus la cible de la colère de Dieu. Le bourreau qui devait leur trancher la tête n’était pas encore né, mais qui lui garantirait qu’il ne naîtrait pas ?

Dans un élan digne de ses terreurs, il conclut avec ses ennemis un traité de réconciliation nationale. Abias et Siméon le Babylonien seraient les garants de ce pacte qui assurerait à sa descendance la vie au sein des autres familles de Jérusalem. Le pacte d’État était le suivant.

À sa mort, la couronne reviendrait à sa veuve. La reine Alexandra rétablirait le Sanhédrin. Ainsi prendrait fin, entre pharisiens et sadducéens, la lutte pour le contrôle du Temple, à l’origine de tous les maux récents. Son fils Hyrcan II recevrait la fonction de grand prêtre.

À la mort de la reine Alexandra, le fait que la couronne revienne à son autre fils, Aristobule II, ou que soit couronné l’héritier légitime de la Maison de David dépendrait des résultats de la recherche du Fils de Salomon.

Une fois la reine Alexandra décédée, la Maison des Asmonéens ne pourrait être tenue pour responsable des événements ultérieurs auxquels mènerait la recherche. Cette partie du contrat resterait secrète entre le roi, la reine, Hyrcan II et les deux hommes de confiance, Abias et Siméon le Babylonien.

Sa veuve élèverait ces deux hommes à la tête du Sanhédrin dirigé par Hyrcan II. Cette dernière partie du pacte resterait secrète afin d’empêcher le prince Aristobule de se rebeller contre le testament de ses parents et de revendiquer la couronne.

Alexandre Jannée mourut de mort naturelle. Sa veuve lui succéda sur le trône. Elle régna pendant neuf ans. Fidèle au pacte signé, la reine Alexandra rétablit le Sanhédrin, en confiant sa direction sur un pied d’égalité aux pharisiens et aux sadducéens. Son fils Hyrcan II reçut la sacrerie suprême. Le prince Aristobule II fut écarté de la succession et des affaires d’État. La partie secrète du pacte, la recherche de l’héritier vivant de Salomon, ne dépendrait plus de la reine Alexandra, mais des deux hommes à qui son défunt avait confié cette mission. Une mission qui devait s’achever sous le règne d’Alexandra et rester dans le secret qui l’avait vue naître. Bien que jeune, si un tel projet de restauration de la monarchie davidique venait à parvenir aux oreilles du prince Aristobule, personne ne pourrait affirmer que, dans sa folie, il ne se soulèverait pas en guerre civile contre son frère.  

Ce furent neuf années de paix relative. Les deux hommes chargés de retrouver l’héritier légitime de Salomon disposèrent de neuf années pour parcourir les hautes sphères du royaume et découvrir où il se trouvait. Je dis « paix relative » car les proches des 800 profitèrent du pouvoir pour arroser les rues de Jérusalem du sang des bourreaux de leurs proches.

Impuissants, la reine et les sadducéens ne pouvaient freiner cette soif de vengeance qui, en toute impunité, faisait chaque jour de nouvelles victimes ; au fil des années, les regards des condamnés se tournèrent de plus en plus vers le prince Aristobule, qu’ils voyaient comme leur sauveur. Aristobule, qui se berçait de l’espoir de régner après la mort de sa mère, il fallait le sortir de sa confortable condition de prince héritier, agir sans tarder et mener le coup d’État que la situation même d’impuissance des sadducéens était en train de faire naître.

Dans ces circonstances, de combien de temps Simeon et Abias disposaient-ils pour retrouver l’héritier légitime de Salomon ? Combien de temps pourraient-ils résister à la guerre civile qui se profilait à l’horizon ?  

Dieu sait que Siméon et Abias ont cherché, qu’ils ont parcouru tout le royaume à sa recherche. Ils ont remué ciel et terre pour le trouver. Et c’était comme si la maison de Zorobabel s’était évaporée de la scène politique de Juda après sa mort. Oui, bien sûr, certains prétendaient être des descendants de Zorobabel, mais lorsqu’il s’agissait de présenter les documents généalogiques pertinents, tout cela n’était que paroles en l’air. Ainsi, le temps jouant contre eux, la reine mère se rapprochant chaque jour davantage de la tombe, le prince Aristobule II se renforçant d’année en année sous la protection des sadducéens qui prônaient le coup d’État qui leur donnerait le pouvoir ; et eux, Abias et Siméon, de plus en plus éloignés de ce qu’ils recherchaient. Leurs prières ne montaient pas vers le Ciel ; les rumeurs de guerre civile, au contraire, semblaient y parvenir. À la neuvième année de son règne, la reine Alexandra rendit l’âme. Avec elle mourut l’ espoir des restaurateurs de trouver l’héritier légitime de Salomon.

 

 

10

La saga des précurseurs

 

Après la mort de l’Asmonéen, à la suite de la régence de la reine Alexandre, alors qu’Hyrcan II occupait la charge de grand prêtre, après la guerre civile contre son frère Aristobule II, Dieu suscita l’ esprit d’intelligence en Zacharie, fils d’Abias.

Appelé au sacerdoce en tant que fils d’Abias, Zacharie a orienté sa carrière au sein de l’administration du Temple vers le domaine de l’histoire et de la généalogie des familles d’Israël. Confident de son père, avec lequel Zacharie partageait son zèle pour la venue du Messie, tandis que son père et son associé, le Babylonien, dirigeaient la recherche de l’héritier de la couronne de Juda, Zacharie eut l’idée, grâce à son intelligence, d’ouvrir les archives du Temple. Lorsque l’ échec de la recherche des héritiers légitimes de Zorobabel fut un fait accompli, Zacharie se jura de ne pas se reposer tant qu’il n’aurait pas mis sens dessus dessous les étagères, et, par Yahvé !, de ne pas s’arrêter tant qu’il n’aurait pas trouvé la piste qui le mènerait à la maison de l’héritier vivant de Salomon.

Le Temple de Jérusalem remplissait toutes les fonctions d’un État. Ses fonctionnaires agissaient comme une bureaucratie parallèle à celle de la Cour elle-même. Registre des naissances, salaires de ses employés, comptabilité de ses recettes, École des docteurs de la Loi, tout cet engrenage fonctionnait comme un organisme autonome.

Les postes de pouvoir étaient héréditaires. Ils dépendaient également des influences de chaque prétendant. En tant que prétendant, Zacharie aurait en sa faveur les trois forces classiques grâce auxquelles n’importe qui aurait pu atteindre les plus hautes sphères.

Il bénéficiait de l’autorité spirituelle de son père. Il bénéficiait de l’influence et du soutien total de l’un des hommes les plus influents au sein et en dehors du Sanhédrin, Siméon le Babylonien, le Semayas des sources juives traditionnelles. Dans celles-ci, Abias est appelé Abtalion, une déformation de l’original hébreu, dont la déformation par les sources hébraïques a permis à l’historien juif de dissimuler aux yeux de la postérité les liens messianiques entre les générations antérieures à la Nativité et le christianisme lui-même. Et surtout, et c’est le plus important, Zacharie disposait de l’esprit d’intelligence que son Dieu lui avait donné pour mener à bien son entreprise.

Sous la conduite de Dieu, la saga des restaurateurs menée par Abias et Siméon le Babylonien, dont les noms – comme je l’ai dit – ont été déformés par les derniers historiens juifs afin d’ancrer l’ origine du christianisme dans l’esprit d’un fou, Dieu répéta à nouveau le jeu qui s’était déroulé entre ses deux serviteurs, suscitant chez le fils de Siméon l’esprit précurseur qui allait naître chez le fils de son associé.

Ayant refusé la victoire aux pères, car la gloire du triomphe était réservée à leurs fils, celui d’ Abias étant l’aîné de celui de Siméon, Dieu voulut, dans son omniscience, que le fils de Siméon, Siméon comme son père, ait pour maître le fils d’Abias, scellant ainsi l’amitié qui existait déjà entre eux par des liens qui perdurent à jamais.

De même que son père, Siméon le Jeune semblait né pour mener une existence confortable et heureuse, loin des préoccupations spirituelles du fils d’Abias.

Tel père, tel fils : Siméon le Jeune lia son avenir à celui de Zacharie en mettant à son service la fortune dont il hériterait de son père.

Il fallait être bien naïf – en parlant de Zacharie – pour, fort de tels appuis, échouer dans sa tentative de gravir les échelons de la pyramide bureaucratique du Temple et d’atteindre le sommet en tant que directeur des Archives historiques et généalogiste en chef de l’État théocratique où, après la conquête de la Judée par Pompée le Grand, l’ancien royaume des Asmonéens s’était transformé. Cette incapacité surmontée par l’intelligence sans limite que lui avait donnée son Dieu pour se frayer un chemin, Zacharie atteignit le sommet et planta son drapeau au point culminant de la structure du Temple.

Les temps étaient toutefois difficiles. Les guerres civiles ravageaient le monde. L’horreur était devenue la norme. Grâce à Dieu, l’échec de Siméon et d’Abias s’est soldé par une fin heureuse qui a tout compensé.

Après la mort de la reine Alexandra, il se produisit ce qui se profilait depuis longtemps. Aristobule II revendiqua la couronne, affronta son frère Hyrcan II sur le champ de bataille et remporta la victoire. Mais s’il rêvait de légitimer son coup d’État, il ne tarda pas à se rendre compte de son erreur.

Le monde n’était plus prêt à revenir à l’époque de son père. Les sadducéens eux-mêmes refusaient désormais de renoncer aux prérogatives que le Sanhédrin leur avait conférées. Ni les sadducéens ni les pharisiens n’avaient intérêt à un retour au statu quo antérieur à l’instauration du Sanhédrin. Évidemment, cela convenait moins aux pharisiens qu’aux sadducéens. Il fut donc convenu de faire entrer en scène le père du futur roi Hérode, Palestinien de naissance, juif par la force des choses. Sur ordre des pharisiens, Antipater engagea le roi des Arabes pour chasser du trône Aristobule II.

La manœuvre consistant à faire peser le poids de la rébellion sur les épaules d’Hyrcan II était une ruse du Sanhédrin pour rester en marge en cas de défaite des forces engagées. La guerre en cours se résolut en faveur d’Hyrcanus grâce à la prescience divine, qui interposa entre les frères le général romain de l’époque, en marche triomphale à travers les terres d’Asie. Il s’agit de Pompée le Grand.

Après avoir conquis la Turquie et la Syrie, le général romain reçut une ambassade des Juifs qui le suppliaient d’intervenir dans leur royaume et de mettre fin à la guerre civile dans laquelle les passions les avaient entraînés. Nous sommes dans les années 60 du Ier siècle av. J.-C.

Pompée accepta de jouer le rôle d’arbitre entre les deux frères. Il leur ordonna de se présenter immédiatement devant lui pour lui exposer les raisons pour lesquelles ils s’entre-tuaient. Qui était Caïn, qui était Abel ?

Pompée n’entra pas dans des discussions de cette nature. Avec l’autorité d’un maître de l’univers, il prononça des paroles de sagesse et fit connaître son jugement salomonique sur l’affaire. À partir de ce jour et jusqu’à nouvel ordre, le royaume des Juifs était transformé en province romaine. Hyrcan II était rétabli dans ses fonctions de chef de l’État et Antipater, père d’Hérode, en tant que chef d’état-major. Quant à Aristobule, il devait se retirer de la vie publique et renoncer à la couronne.

Et ainsi fut-il. Puis Pompée partit avec les aigles romains pour achever sa conquête du monde méditerranéen, laissant les cloches sonner le glas à Jérusalem pour la solution adoptée, la meilleure parmi toutes les pires.

À cette époque, le dragon de la folie galopait à sa guise aux quatre coins du monde antique. Il le faisait depuis l’ aube des temps, mais cette fois-ci, alors que les guerres civiles romaines faisaient rage, le Diable, plus sage par son âge que par son génie, créa avec ses langues de feu des hommes plus mauvais que jamais. Contrairement aux autres langues qui faisaient des saints, celles du Diable engendraient des monstres qui vendaient leur âme à l’Enfer au nom du pouvoir éphémère de la gloire des armes. Tel une superstar signant des contrats de mariages sanglants avec les fiancés de la Mort, le Prince des Ténèbres signait des autographes d’un air désinvolte, espérant, dans sa folie manifeste, obtenir de son Créateur les applaudissements dus à celui qui avait lancé un ultimatum à Dieu.

Le décompte des morts des guerres mondiales romaines n’a jamais été consigné. L’avenir ne saura jamais combien d’âmes ont péri sous les roues démentielles de l’Empire romain. En lisant les chroniques de cet empire des ténèbres sur Terre, on oserait dire que le Diable lui-même avait été engagé comme conseiller des Césars. Une fois de plus, la Bête parcourait les confins du monde, imposant sa volonté souveraine.

Au milieu de ces temps sanglants, alors que même un aveugle pouvait voir l’impossibilité de s’opposer au nouveau maître de l’univers, pire encore si le prétendant n’était qu’une mouche sur le dos d’un éléphant, contre toute logique et tout bon sens, Aristobule II fit fi du jugement salomonique de Pompée le Grand et se déclara en rébellion armée contre l’Empire.

L’ambition sans limite du pouvoir absolu ne connaît ni races ni époques. L’Histoire a vu la vérité éclater au grand jour plus souvent que ne peuvent s’en souvenir les annales des nations modernes. Il semble que le gouffre entre l’homme et la bête soit moins dangereux que le passage de l’ homme à la condition d’enfant de Dieu. Et pourtant, ceux qui refusent à l’ avenir de l’homme ce qui lui revient de droit en vertu de la création sont les mêmes qui défendent ensuite à coups de feu et de balles l’idée de l’évolution. Nous ne savons pas si, en doutant des intentions de Dieu lors de la création de l’Homme, la science cache une rébellion ouverte contre l’étape finale programmée dans nos gènes depuis les origines des âges historiques. Au fond, il pourrait s’agir simplement d’une question d’orgueil intellectuel élevé au carré de sa puissance. Autrement dit, on ne nie pas l’existence de Dieu ; ce qui existe, c’est un refus de vivre une chronique annoncée. Je m’explique : pourquoi devrions-nous être les objets passifs d’une histoire écrite avant même notre naissance ? N’est-il pas préférable d’être les sujets actifs d’une tragédie écrite par le Destin ?

Les profondeurs de la psychologie humaine ne cessent jamais de surprendre. Dans les ténèbres des abîmes de l’esprit, des créatures luminescentes, belles comme des étoiles dans la nuit, se transforment soudain en dragons monstrueux. Leurs flèches de feu dévorent toute paix, violent toute justice, nient toute vérité. Et, aspirant au pouvoir des dieux, , les rebelles donnent raison à ceux qui, sans croire à l’évolution, croient pourtant lorsqu’ils affirment qu’après l’homme, il y a quelque chose d’autre.

Après tout, il ne s’agit pas tant de croire ou de ne pas croire, mais de choisir entre l’être de la Bête et celui des enfants de Dieu.

À cet égard, Aristobule II avait une structure mentale très typique de son époque. Soit il avait tout, soit il n’avait rien. Pourquoi partager le pouvoir ? Entre Caïn et Abel, il avait choisi le rôle de Caïn. Et cela ne s’était pas mal passé du tout. Pourquoi le Romain venait-il maintenant lui voler le fruit de sa victoire ?

Tant que, la pointe de l’épée à la gorge, Pompée le Grand lui imposait sa volonté et que le mythe de l’invincibilité du Tueur de pirates tenait sa passion en échec, tout allait pour le mieux pour le Sauveur de la Méditerranée. Dès que Pompée eut tourné le dos, Aristobule laissa parler sa veine asmonéenne et se consacra à ce qu’il savait faire de mieux : faire la guerre.

La manière dont il concevait la guerre, en tout cas, il l’a bel et bien mise en pratique.

Partout où il passait à cheval, il s’attachait à laisser son empreinte. Une ferme par-ci, une autre par-là : la Judée allait se souvenir du fils de son père pendant bien longtemps. Feu, ruine, désolation : que l’ histoire soit écrite et que ce qui est écrit reste écrit, sinon dans les annales de l’Histoire, du moins sur le dos du peuple !

L’Ancien Serpent devait savoir que le Jour de Yahvé approchait, jour de vengeance et de colère. Le Léviathan dans sa ligne de mire, l’ Enfer redoubla le feu qui l’animait et, du sommet de sa maudite gloire, il se mit à diriger l’armée des ténèbres vers sa victoire impossible.

Frère contre frère, royaume contre royaume. Même le tout-puissant Sénat romain trembla d’effroi le jour où César traversa sa propre mer Rouge. À cause du Conquérant de la Gaule, que l’on venait à peine de proclamer seigneur de l’Asie, ce même Pompée fut vu traversant la Grande Mer comme une chatte pour finir assassiné comme un pou sur une plage, sur ordre d’un pharaon en jupe.

Il poursuivit son ancien associé, celui qui avait transformé un fleuve en une phrase de légende, jusqu’en Égypte, et c’est là-même que le pharaon, bourreau de Pompée, l’aurait enterré si les armées provinciales d’Asie n’étaient pas l’intervention providentielle en sa faveur des armées provinciales d’Asie, parmi lesquelles la cavalerie des Juifs se distingua par son audace et sa vaillance, lui offrant la victoire et, plus important encore, lui sauvant la vie. Un sauvetage qui valut aux Juifs de l’Empire la gratitude sans réserve de César, et redonna à la nation sa réputation perdue de guerriers vaillants.  

C’est la nécessité qui pousse les puissants à se soutenir mutuellement qui a jeté le chef d’état-major juif dans les bras du nouveau maître de l’univers méditerranéen, le père d’Hérode gagnant ainsi pour le peuple juif les honneurs de la grâce, comme je l’ai dit, et pour lui-même et sa maison l’ amitié de celui à qui il est reconnaissant d’être de bonne naissance, celle de l’unique et incomparable Jules César.

Cette dernière faveur ne fut pas aussi bien accueillie à Jérusalem que dans les cercles familiaux de l’intéressé. Mais, compte tenu de la persévérance du fils de l’Asmonéen à suivre les traces de son père, elle fut respectée comme un rempart. À ces moments-là, les Juifs ne croyaient guère, voire pas du tout, qu’ils devaient craindre l’ascension fulgurante vers le pouvoir du jeune Hérode.

Même lorsque Hérode fit preuve d’un courage hors du commun pour démanteler les forces des brigands galiléens et les condamner à mort en contournant les lois du Sénat des Juifs ?

Profitant de son statut de lieutenant des forces du Nord, Hérode fit arrêter les bandits, démantela leurs repaires et condamna à mort leurs chefs. Rien d’inhabituel s’il s’était agi d’un chef juif. Le problème était qu’en s’arrogeant les fonctions du Sanhédrin — juger et condamner à mort —, l’ambition personnelle d’Hérode fut mise à nu, obligeant le Sanhédrin à lui couper l’herbe sous le pied tant qu’il en était encore temps.

La question de juger ce jeune Édomite était complexe en raison de l’identité de son parrain, César en personne. Le problème était que s’ils ne lui coupaient pas les ailes, personne ne pourrait arrêter sa course fulgurante vers le trône.

Siméon le Babylonien et Abias exposèrent cet argument devant les autres membres du tribunal réuni pour juger Hérode. S’étaient-ils débarrassés de l’usurpation du trône de David par un Juif de naissance pour voir ensuite un Palestinien s’y installer ?

Sans craindre le jeune Édomite, Siméon le Babylonien prononça son verdict devant tous : soit ils le condamnaient à mort maintenant qu’ils l’avaient à leur merci, soit ils regretteraient leur lâcheté le jour où le fils d’Antipater s’assiérait sur le trône de Jérusalem.

Hérode se retourna pour regarder ce vieillard qui lui prophétisait en plein jour ce qu’il avait vu tant de fois dans ses rêves. Émerveillé d’avoir trouvé parmi ces lâches un homme courageux, il jura là, en présence de tous ses juges, que le jour où il se ceindrait de la couronne, il les passerait tous au fil de l’épée. Tous, sauf le seul homme qui avait osé lui dire en face ce qu’il ressentait.

Lorsque Hérode devint roi, ce fut la première mesure qu’il prit. À l’exception de son prophète personnel, il fit décapiter tous les membres du Sanhédrin.

 

11

La généalogie de Jésus selon saint Luc

 

Au milieu de ces jours d’horreurs sanglantes, la Nature défia l’Enfer en inondant la terre de beauté. C’était véritablement une époque de belles femmes. Au service de son Seigneur, la Nature conçut une femme d’une beauté extraordinaire, et lui donna un nom. Elle l’appela Élisabeth.

Élisabeth était la fille d’une des familles sacerdotales de la haute société de Jérusalem. Ses parents appartenaient à l’une des vingt-quatre familles héritières des 24 classes du Temple. Leurs de la maison des Siméon, l’extraordinaire beauté de cette jeune fille lui ouvrit les portes du cœur de Siméon le Jeune, avec qui elle vint grandir comme s’il s’agissait d’une sœur.

Les parents d’Élisabeth ne pouvaient voir que d’un bon œil la relation que les jeunes gens entretenaient. Envisageant la possibilité d’un futur mariage, ses parents accordèrent à Élisabeth une liberté qui, en règle générale, était refusée aux filles d’Aaron. Qu’y avait-il de plus susceptible de remplir de fierté le cœur de ces parents que de voir leur fille aînée devenir l’ épouse de l’héritier de l’une des plus grandes fortunes de Jérusalem ?

Ce n’était plus seulement une question de richesse, il y avait aussi la protection qu’Hérode avait accordée aux Siméon. La mort des principaux membres du Sanhédrin après son couronnement avait placé les Siméon dans une position privilégiée. En effet, celle des Siméon était la seule fortune que le roi n’avait pas confisquée.

Si Élisabeth savait séduire le jeune Siméon par sa beauté, ouf !, bien au-delà de ce que ses parents auraient jamais pu rêver.

Avec cette possibilité secrète à l’esprit, qui chaque année semblait devenir plus réelle en raison de l’intelligence dont la Sagesse avait enrichi ce que la Nature avait doté de tant de qualités, les parents d’ Isabelle la laissèrent franchir cette mince frontière au-delà de laquelle la femme hébraïque était libre de choisir son époux.

La coutume chez les castes juives était de conclure le contrat de mariage des filles aaroniques avant qu’elles n’atteignent cet âge dangereux, au-delà duquel, selon la loi, on ne pouvait plus obliger la femme à accepter l’ autorité paternelle comme s’il s’agissait de la volonté de Dieu. Convaincus de l’ influence irrésistible de la beauté d’Isabelle sur le jeune Siméon, ses parents prirent le risque de la laisser franchir cette limite.

Elle la franchit avec ravissement, et il fut son complice.

Siméon entra dans le jeu de cette âme sœur que la vie lui avait donnée. Élevé lui-même pour jouir d’une liberté privilégiée, lorsque les parents d’Isabelle se rendraient compte de la vérité, il serait déjà trop tard. Isabel aurait alors déjà franchi cette frontière et plus rien ni personne au monde n’aurait pu l’empêcher d’épouser l’homme qu’elle aimait plus que sa propre vie, plus que les remparts de Jérusalem, plus que les étoiles du ciel infini, plus que les anges eux-mêmes.

Le jour où ses parents comprirent qui était l’ élu d’Isabel, ce jour-là, ses parents poussèrent des cris d’indignation. 

Le problème de l’homme qu’Isabelle aimait d’ une manière si supérieure aux intérêts familiaux était simple. Elle avait donné son cœur au jeune homme le plus têtu de tout Jérusalem. En réalité, personne ne pariait sur la vie du fils d’Abias. Zacharie s’était mis en tête d’ Zacharie de pénétrer dans le Temple et d’en chasser tous les vendeurs de généalogies et les trafiquants de certificats de naissance en gros. Stupéfaits par ce qu’ils considéraient comme une attaque frontale contre leurs poches, nombreux furent ceux qui se jurèrent de mettre fin à sa carrière, quel qu’en soit le prix. Mais ni les menaces ni les malédictions ne parvinrent à effrayer Zacharie.

À cet égard, tout le monde reconnaissait que le fils était le port-miroir de son père. Son père n’était-il pas le seul homme de tout le royaume capable de se dresser devant l’Asmonéen à son apogée, de lui barrer la route et de lui prophétiser en face un torrent de malheurs ? Que pouvait-on attendre de son fils, qu’il soit un lâche ?

Quoi qu’il en soit, pourquoi Zacharie ne dirigeait-il pas sa croisade ailleurs ? Pourquoi s’était-il mis en tête de concentrer sa croisade contre le commerce florissant de l’achat et de la vente de documents généalogiques et de faux actes de naissance ? Quel mal faisaient-ils à qui que ce soit en délivrant ces documents ?

Les intéressés venaient d’Italie même, prêts à payer tout ce qu’on leur demandait pour un simple morceau de papyrus signé et scellé par le Temple. D’où venait donc cette obstination du fils d’Abias ? Pourquoi ne se contentait-il pas de profiter de la vie comme n’importe quel fils de voisin ? S’amusait-il donc à gâcher la fête de tout le monde ?

Bon, mais avant de continuer, plongeons-nous dans l’esprit de Zacharie et dans les circonstances auxquelles il s’est opposé.

J’ai dit que Zacharie, fils d’Abias, et Siméon le Jeune, fils de Siméon le Babylonien, avaient repris le flambeau de la quête de l’ héritier vivant de Salomon.

Compte tenu de toutes les circonstances exposées dans les chapitres précédents, on comprend que le secret était la condition sine qua non qui devait les mener jusqu’au bout de leur quête. Personne ne devait savoir quel était l’objectif qu’ils avaient en tête.

Si, pour les Asmonéens, la simple idée de la restauration davidique leur donnait la chair de poule, au moindre soupçon quant aux intentions des fils de leurs protégés — Semaya et Abtalion dans les écrits officiels juifs, Siméon et Abias pour nous —, le roi Hérode exécuterait le jour même tous les fils de David.

Puis il y avait les pirates de toujours qui seraient ravis de dénoncer ses fils, nos Siméon et Zacharie. Hérode récompenserait cette dénonciation pour trahison envers la couronne par des milliers d’honneurs. Et au passage, ils élimineraient de la scène ce croisé solitaire avec lequel il était impossible de parvenir à un quelconque accord.

Ainsi, conscient de la mer de dangers sur les vagues de laquelle il naviguait, Zacharie ne se confiait à personne au monde. Pas même à Isabelle elle-même, la femme qu’il savait qu’il épouserait malgré la volonté de ses futurs beaux-parents.

Il était naturel que, parmi tous les hommes de Jérusalem, nul ne jouît d’une plus grande protection que le fils d’Abias.

Examinons maintenant les causes de cette corruption généralisée dans les bras de laquelle se sont jetés les fonctionnaires du Temple.

En remerciement de son salut par la chevalerie juive — comme je l’ai déjà dit —, Jules César accorda à la Judée des privilèges fiscaux et exonéra ses citoyens du service des armes.

César ignorait l’étendue complexe du monde juif. Astucieux comme personne, les Juifs de tout son Empire profitèrent de son ignorance pour bénéficier des privilèges accordés aux citoyens de la Judée. Mais pour bénéficier de ces privilèges, ils étaient tenus de présenter les documents requis.

Il leur suffisait de se rendre à Jérusalem, de payer une somme d’argent et de se les procurer.

Était-ce pour se lancer dans le projet que le fils d’Abias avait mis en place ? Zacharie n’aimait-il pas ses frères en Abraham ? Pourquoi s’y opposait-il ? Qu’avait-il à y gagner ? Les coffres du Temple se remplissaient. En tant que prêtre et Juif de naissance, ne se souciait-il pas de la prospérité de son peuple ?

L’hostilité croissante à l’égard de Zacharie provenait de son ascension imparable qui, en peu de temps, si personne ne lui barrait la route, le mènerait au sommet de la direction des Archives historiques et généalogiques, dont dépendait la délivrance desdits documents.

Il y avait bien des raisons pour que le fils d’Abias ferme les yeux et profite de l’occasion pour s’enrichir, et au passage, partager avec tous la prospérité que le ciel leur avait offerte après tant de malheurs passés ; il y avait bel et bien des raisons.

Mais non, le fils d’Abías affirmait qu’il ne s’associerait pas à la corruption. Il avait la tête dure comme de la pierre. Pour comble de malheur, la protection dont il bénéficiait ne laissait à ses ennemis d’autre issue que de tenter de freiner sa carrière par tous les moyens.

Ainsi, même si elle adorait l’homme de sa vie, Isabelle elle-même se demandait d’où venait cette croisade de son bien-aimé. Si elle abordait le sujet, il se contentait de lui donner des réponses évasives, détournait le regard, changeait de sujet et la laissait sur sa faim. Ne l’aimait-il donc pas ?

Siméon le Jeune se moquait de ces deux amants impossibles.

Un rire qu’Isabel a saisi, et comme elle était la fille d’Aaron et que la Nature était de son côté, son ami de cœur allait lui révéler quel mystère les deux cachaient.

Siméon le Jeune lui donna d’abord des réponses évasives. La dernière chose qu’il souhaitait, c’était de mettre la vie d’Isabelle en danger. Finalement, il dut lui ouvrir son cœur et lui révéler la vérité.

Un Juif, où qu’il se trouve dans l’Empire, qui souhaiterait s’enregistrer comme citoyen de la Judée, à quelle famille s’apparenterait-il et dans quelle ville demanderait-il à être enregistré comme natif ?

La réponse était si évidente qu’Isabelle comprit aussitôt.

« À Bethléem de Judée et au roi David. »

C’était déjà difficile en soi pour le généalogiste en chef du royaume de se frayer un chemin parmi des montagnes de documents, sans parler de cette avalanche de fils de David qui surgissaient soudainement de toutes parts pour revendiquer leur filiation avec le roi légendaire.

« Vous cherchez donc l’héritier de Salomon », répondit Isabelle à Siméon. « Comme c’est beau ! » Siméon rit de bon cœur de sa plainte.

Zacharie n’a pas trouvé cela très drôle que son associé révèle la vérité à Isabelle. Le mal étant fait, il fallait aller de l’ avant et faire confiance à la prudence féminine. Une confiance qu’Isabelle n’a jamais trahie.

Le même Esprit qui arrête l’avancée des guerriers et leur refuse l’accès aux objectifs qu’Il a réservés à ceux qui les suivront, ce même Dieu est celui qui ordonne les temps et fait évoluer sur la scène les acteurs à qui Il réservera la victoire qu’Il refusera à ceux qui leur ont ouvert la voie.

Contre tous les mauvais présages que leurs ennemis leur avaient souhaités, Zacharie atteignit le sommet de la hiérarchie des Archives du Temple. Il épousa également la compagne que le destin lui avait choisie. Lorsqu’ils découvrirent qu’ils ne pouvaient pas avoir d’enfants, on entendit dire : « Châtiment de Dieu », parce qu’elle s’était rebellée contre la volonté de ses parents, mais ils se consolèrent en s’aimant de toute la force dont le cœur humain est capable.

À la douleur d’être stériles s’ajouta l’ échec de leur quête.  

 

12

La naissance de Joseph

 

Zacharie passa des années à fouiller les montagnes de documents généalogiques, classant rouleau par rouleau, à la recherche de la piste qui devait le mener au dernier héritier vivant de la couronne de Salomon. Il n’est pas devenu fou car son intelligence était plus forte que le désespoir qui s’était emparé de son esprit, et, bien sûr, parce que l’Esprit de son Dieu lui souriait à travers les lèvres de son associé Siméon, qui ne perdait jamais espoir et était toujours là pour lui remonter le moral.

« Du calme, mon vieux, tu verras bien qu’au final on trouvera ce qu’on cherche là où on s’y attend le moins, et quand on s’y attendra le moins, tu verras. Ne te prends pas la tête, car ton Dieu veut t’ouvrir les yeux à sa manière. Je ne crois pas qu’il va te laisser les mains vides. C’est juste qu’on regarde dans la mauvaise direction. C’est notre faute. Tu crois qu’Il t’a élevé là où tu es pour te laisser dans ta désolation au sommet ? Repose-toi, profite de ta vie, laissons-Le nous faire rire ».

Ce Siméon était extraordinaire. Mais à tous les égards. Lorsqu’il épousa la femme de ses rêves, il savoura également le rêve d’être l’homme le plus heureux du monde. Avec ce bonheur qui se répandait sur tous les clients de sa Maison et fit de lui le banquier des pauvres, un beau jour, des affaires l’amenèrent à Bethléem.

La clientèle des Simeon s’étendait également aux localités environnantes de Jérusalem. Parmi les familles qui faisaient affaire avec eux figurait le clan des charpentiers de Bethléem. À cette époque, la tête du clan était entre les mains de Matat, père d’Héli. Maîtres ébénistes, le clan des charpentiers de Bethléem s’était forgé une réputation de professionnels du bois depuis des temps immémoriaux. On racontait même que le fondateur du clan avait posé l’une des portes de la ville sainte à l’époque de Zorobabel. De simples rumeurs, bien sûr. Le fait est que l’arrivée de Siméon le Jeune à Bethléem coïncida avec la naissance du fils aîné d’Héli. Ils appelèrent le nouveau-né Joseph. Félicitations mises à part, une fois l’affaire qui l’avait amené à Bethléem conclue, le grand-père de l’enfant et notre Siméon entamèrent une conversation sur les origines de la famille. Le sujet abordé fit que Matat s’étendit sur l’origine davidique de sa lignée.

À Bethléem, personne n’avait jamais songé à mettre en doute la parole du chef du clan des charpentiers. Tout le monde était convaincu, car on l’avait toujours cru dans le village, que le clan appartenait à la maison de David. Matat, le grand-père de Joseph, ne se promenait pas non plus en brandissant l’arbre généalogique de sa famille comme s’il s’agissait d’un fouet prêt à s’abattre sur les incrédules. Cela n’aurait pas eu lieu d’être. C’était simplement ainsi, cela avait toujours été ainsi et il n’en allait pas autrement. Ses parents avaient été considérés comme des fils de David depuis une époque dont personne ne se souvenait plus, et lui, Matat, était tout à fait en droit de croire à la parole de ses ancêtres. Après tout, chacun était libre de se croire fils de qui bon lui semblait. Mais bien sûr, l’ enquête de Zacharie étant dans l’impasse, la recherche du fils de Salomon dans les archives historiques se trouvant dans une impasse, il était inévitable que le fait qu’une simple famille de menuisiers fasse irruption dans le domaine des réalités incontestables ; forcément, pour notre Siméon, ami très intime du Grand Généalogiste du Royaume, cette certitude absolue de grand-père Matat devait lui paraître, sinon drôle, du moins assez sympathique. C’était surtout le ton de certitude dans la voix du grand-père de Joseph.

Lorsque, sans vouloir offenser le chef du clan des menuisers de Bethléem, Siméon le Jeune mit en doute la légitimité de l’origine davidique de sa lignée, le grand-père Matat regarda le jeune Siméon avec les sourcils quelque peu froncés. Sa première réaction fut de se sentir offensé, et ma foi, si le doute avait été émis par un autre individu, il aurait mis celui-ci sur-le-champ à la porte de chez lui. Mais par respect pour l’amitié qui le liait aux Simeon, et parce que le Jeune n’avait en aucun cas l’intention de l’offenser, le grand-père Matat s’est abstenu de laisser libre cours à son tempérament. Aussi parce que, vu la situation actuelle, où il suffisait de donner un coup de pied dans une pierre pour que David en ait des enfants, le doute du jeune homme lui parut compréhensible.

Homme d’un très bon caractère, malgré cette façon d’entrer dans notre récit, ne voulant pas qu’à l’avenir, entre sa maison et celle des Simeon, il y ait le moindre doute, le grand-père Matat prit notre Simeon par le bras et l’emmena à l’écart. Avec toute la confiance du monde placée en sa sincérité, l’homme le conduisit dans ses appartements privés. Il se dirigea vers un coffre aussi vieux que l’hiver, l’ouvrit et en sortit une sorte de rouleau de bronze enveloppé dans des peaux rances.

Sous les yeux de Siméon, le grand-père Matat le posa sur la table. Et il le déroula lentement, avec le mystère de celui qui s’apprête à mettre à nu son âme.

Dès qu’il vit le contenu enveloppé dans ces peaux rances, les pupilles de Siméon s’écarquillèrent comme des fenêtres à l’aube des premiers rayons printaniers. Un « Mon Dieu » muet lui échappa des lèvres, mais il dissimula sa surprise et cacha l’émotion qui lui parcourait le dos. Car rarement dans sa vie, bien qu’il fût l’intime du Généalogiste en chef du Royaume, et malgré son habitude de voir des documents anciens, certains aussi anciens que les remparts de Jérusalem, rarement ses yeux avaient-ils contemplé un joyau aussi beau qu’important.

Ce rouleau généalogique respirait l’ancienneté à chaque pore. Les sceaux gravés dans le métal étaient deux étoiles brillant dans un firmament de cuir aussi sec que la montagne où Moïse reçut les Tables. Les caractères de son écriture dégageaient des parfums exotiques nés sur le champ de bataille où David avait brandi celle qui allait devenir l’épée des rois de Juda. Le grand-père Matat déploya le rouleau généalogique de son clan dans toute son étendue magique et laissa le Jeune lire la liste des ancêtres de Joseph, son petit-fils nouveau-né. On y lisait :

« Héli, fils de Matat. Matat, fils de Lévi. Lévi, fils de Melqui. Melqui, fils de Jannai. Jannai, fils de Joseph. Joseph, fils de Matathias. Matathias, fils d’Amos. Amos, fils de Nahum. Nahum, fils d’Esli. Esli, fils de Naggai. Naggai, fils de Maat. Maat, fils de Mattathias. Mattathias, fils de Semeïn. Semeïn, fils de Josec. Josec, fils de Jodda. Jodda, fils de Joanam. Joanam, fils de Resa. Resa, fils de Zorobabel ».

Pendant que Siméon le Jeune lisait ces lignes, il n’osa pas lever les yeux. Une énergie fulgurante lui parcourait la moelle, fibre après fibre. Au fond de lui, il avait envie de bondir de joie ; son âme se sentait comme celle du Héros après la victoire, sautant nu dans les rues de Jérusalem. Si Zacharie avait été là avec lui, à ses côtés, par Dieu, ils auraient dansé la danse des vaillants autour du feu de la victoire.

Bien sûr, bien sûr que Siméon le Jeune avait vu un document identique à celui-ci, avec des noms différents, mais de la même ancienneté, renfermant dans ses secrets les caractères hébraïques les plus anciens, écrits par les hommes qui vivaient dans la Babylone de Nabuchodonosor. Il l’avait vu chez lui. Son propre père l’avait hérité du sien et l’avait apporté à Jérusalem pour en déposer une copie aux Archives du Temple. Oui, il l’avait vu chez lui, c’était le joyau de la famille des Siméon. Combien de familles dans tout Israël pouvaient présenter un document de cette nature ? Siméon connaissait la réponse depuis son enfance : seules les familles qui étaient revenues de Babylone avec Zorobabel pouvaient le faire, et toutes celles qui en étaient capables siégeaient au Sanhédrin.

Mon Dieu ! Qu’aurait donné notre Siméon pour avoir à ses côtés, à ce moment-là, son Zacharie. La Lune et les étoiles ne valaient pas à ses yeux ce rouleau de bronze babylonien serré contre ce parchemin en cuir de vache d’Éden. Ce document avait plus de valeur que mille volumes de théologie. Que n’aurait-il pas donné pour avoir eu l’occasion d’entendre de la bouche de Zacharie la lecture du reste de la Liste ! Elle disait :

« Zorobabel, fils de Salatiel. Salatiel, fils de Néri ; Néri, fils de Melchi ; Melchi, fils d’Addi ; Addi, fils de Kosam ; Kosam, fils d’Elmadam ; Elmadam, fils d’Er ; Er, fils de Jésus ; Jésus, fils d’ Éliézer ; Éliézer, fils de Jori ; Jori, fils de Matat ; Matat, fils de Lévi ; Lévi, fils de Siméon ; Siméon, fils de Juda ; Juda, fils de Joseph ; Joseph, fils de Éliakim ; Éliakim, fils de Méléa ; Méléa, fils de Menna ; Menna, fils de Mattata ; Mattata, fils de Natam. Natam… fils de David ».

 

13

La Grande Synagogue d’Orient

 

Peut-être me précipite-je quelque peu dans l’enchaînement des événements, emporté par l’émotion des souvenirs. J’espère que le lecteur ne m’en tiendra pas rigueur de m’être lancé presque à toute allure à travers la plaine des souvenirs que je lui dévoile. Après deux mille ans passés à sommeiller dans le silence des hauts sommets de l’Histoire, l’auteur lui-même ne peut maîtriser l’émotion qui l’envahit, et ses doigts s’envolent vers les nuages avec la même aisance que celle avec laquelle l’aigle des neiges tend ses ailes vers le soleil inaccessible qui donne vie à ses plumes.

La vérité que j’ai laissée de côté est le calme international relatif que l’empire de Jules César a apporté à la région, une paix relative qui a joué en faveur de nos héros, stimulant leur intelligence, en particulier celle de notre Zacharie. Dans d’autres circonstances géopolitiques, peut-être que la possibilité d’intégrer cette paix dans le schéma de leurs intérêts ne leur serait pas venue à l’esprit.

Dans les grandes lignes, tout le monde sait quel genre de relation amour-haine entre Romains et Parthes a tenu en échec le Proche-Orient au cours de ce siècle. Quoi qu’il en soit, les manuels d’ histoire du Proche-Orient ancien et de la République romaine sont à la portée de tous. Ce n’est pas un sujet qui occupe une place prépondérante dans la reconstitution officielle, notamment en raison de l’origine asiatique des Parthes, détail qui, pour les historiens occidentaux, influencés par leur culture gréco-latine, constitue une excuse suffisante pour n’aborder que brièvement l’histoire de leur Empire. Ce n’est pas cette Histoire qui est le meilleur endroit pour élargir l’horizon dans cette direction ; qu’il soit noté ici le souhait de le faire à un autre moment. En somme, cette Histoire ne peut pas élargir à l’infini le cadre dans lequel elle s’est déroulée. Les manuels officiels sont là pour ouvrir l’horizon à tous ceux qui souhaitent approfondir un peu plus le sujet.

Le fait qui s’inscrit dans ce contexte et relève de cette Histoire a pour épicentre l’influence que la paix de César a eue sur la région et les choix qu’elle a offerts à ses habitants. Considérons que chaque fois que l’on évoque l’époque du conquérant de la Gaule, l’accent est mis sur l’apparat de ses guerres, ses instincts dictatoriaux, l’enchevêtrement des complots politiques contre sonimperium, en passant toujours sous silence les bienfaits que sa paix a apportés à tous les peuples soumis à Rome. En ce qui concerne notre récit, la paix de César fut non seulement grande, mais aussi d’une importance capitale.

Zacharie, qui ne cessait de comploter pour mener à bien sa quête de l’héritier légitime de la couronne de Salomon, pensa un jour aux paroles de son associé : « Du calme, mon vieux, tu verras qu’au final, on trouvera ce qu’on cherche là où on s’y attend le moins, et quand on s’y attend le moins, tu verras », et il se dit que Siméon avait tout à fait raison. Ils n’avaient pas encore trouvé ce qu’ils cherchaient car ils avaient tourné en rond dans le vide. Et ils ne tomberaient probablement jamais sur la piste des fils de Zorobabel en continuant à fouiller là où il n’y avait de traces de leur existence. Alors pourquoi ne pas tenter le coup avec la Grande Synagogue d’Orient ? Il leur suffisait d’envoyer un courrier demandant aux Mages de la Nouvelle Babylone de rechercher la généalogie de Zorobabel dans leurs archives. Aussi facile que ça, aussi simple que ça.

Siméon le Babylonien, originaire de Séleucie sur le Tigre, qui connaissait parfaitement la synagogue en question, acquiesça d’un signe de tête. Il rit et laissa échapper ces mots du fond du cœur :

« Bien sûr, mes enfants, comment avons-nous pu être aussi aveugles tout ce temps ? Voilà la clé de l’énigme. Ne perdez pas de temps. Quelque part dans cette montagne d’archives doit se trouver le joyau qui vous donne tant de fil à retordre. Le moment est propice. C’est maintenant ou jamais. Personne ne peut dire quand la paix sera rompue. Au travail ! »

Zacharie et ses hommes choisirent un messager de toute confiance parmi les messagers de la Grande Synagogue d’Orient qui avaient alors pour habitude, une fois les routes ouvertes, d’apporter la dîme à Jérusalem. Le message qu’il devait rapporter à son retour à Séleucie, afin d’être lu exclusivement par les chefs de la Synagogue des Mages d’Orient, se terminait par ces mots : « Concentrez vos recherches sur les fils de Zorobabel qui l’ ont accompagné de Babylone à Jérusalem ».

La tension entre les deux empires de l’époque, le romain et le parthe, une corde tendue qui pouvait se rompre à tout moment, sans compter les insurrections nationalistes incessantes typiques du Proche-Orient, la réponse risquait de se faire attendre quelque temps. Mais ils avaient le temps.

Depuis l’époque de Zorobabel, les Juifs de l’autre côté du Jourdain avaient réussi à surmonter les dangers et à s’acquitter de la dîme. Pendant la période de stabilité que l’empire perse avait apportée à l’Asie occidentale, la caravane des Mages d’Orient arrivait année après année. Par la suite, après la conquête de l’Asie par Alexandre le Grand, la situation ne changea pas. Les choses empirèrent lorsque les Parthes plantèrent leurs tentes à l’est de l’Éden et rêvèrent d’envahir l’Occident.

Antiochus III le Grand eut fort à faire pour contenir l’avalanche des nouveaux barbares. Son fils Antiochus IV mourut en défendant les frontières. Les terres du Proche-Orient étant devenues un no man’s land ouvert au pillage et à la spoliation après la mort de la Bête des Juifs, les Juifs à l’est du Jourdain durent apprendre à se débrouiller seuls ; mais quoi qu’il arrive, la caravane des Mages d’Orient arrivait toujours à Jérusalem avec sa cargaison d’or, d’encens et de myrrhe.

Malgré cette adversité, le courrier de Zacharie parvint à destination. En temps voulu, il revint à Jérusalem avec la réponse attendue.

La réponse à la question de Zacharie était la suivante :

« Zorobabel a ramené avec lui deux fils de Babylone. L’aîné s’appelait Abiud ; le cadet s’appelait Resa ».

Et ce n’était pas tout, poursuivit le messager des Mages :

« Zorobabel remit à l’aîné de ses fils le rouleau de son père, roi de Juda. Le fils d’Abiud était donc le détenteur du rouleau de Salomon. Au cadet, il remit le rouleau généalogique de sa mère. Par conséquent, le fils de Resa était le détenteur du rouleau de la maison de Nathan, fils de David. À l’exception de leurs listes, les deux rouleaux étaient identiques. Quant à savoir où se trouvaient ces deux héritiers, ils ne purent leur donner de détails à ce sujet. »  

« Comme il est étrange, le Tout-Puissant ! », se disait Siméon le Jeune en rentrant de Bethléem. « Quelle étrange façon de se déplacer que celle du Tout-Puissant ! Le fleuve se cache sous la terre, la pierre l’engloutit, personne ne sait quel chemin il se frayera à travers les hypogées, loin du regard de tous les vivants. Lui seul, l’Omniscient, connaît l’endroit exact où il fera surface et ressurgira.

Le Seigneur rit du désespoir de son peuple, il les laisse creuser le sol à la recherche du chemin que prendra la rivière qui s’est perdue au cœur de la terre à peine née, et quand ils jettent enfin l’éponge sous le poids de la victoire impossible et que leurs mains saignent des blessures de la frustration, alors l’âme de l’Omniscient s’émeut, il se lève, sourit aux siens et, d’une tape dans le dos, leur dit : « Allez, les gars, qu’est-ce qui vous prend ? Levez les yeux, ce que vous cherchez est à deux palmes sous votre nez.

Siméon le Jeune rit en imaginant la tête que ferait son associé Zacharie lorsqu’il lui annoncerait la nouvelle. Il s’imaginait déjà lui raconter en détail sa découverte.

« Assieds-toi, Zacharie », lui dirait-il.

Zacharie le fixerait du regard. Siméon le Jeune continuerait à l’envelopper dans le mystère de sa joie, prêt à savourer cet instant seconde après seconde.

« Qu’est-ce qui t’arrive, mon frère ? As-tu déjà perdu cette capacité que tu as de lire dans mes pensées ? », insisterait Siméon le Jeune.

Oui, monsieur, j’allais savourer cet instant jusqu’à la dernière microseconde.

À cet instant, il n’y avait rien au monde qu’il désirât davantage que de vivre à ciel ouvert le regard de son associé lorsqu’il lui dirait :

« Monsieur le Généalogiste en chef du Royaume, demain j’aurai l’infini plaisir de vous présenter Resa, le fils de Nathan, fils de David, père de Zorobabel ».

 

14

L’Alpha et l’Oméga  

 

À l’horizon, l’océan lève sa bouche dévorant le ciel. Les vents grincent, les requins tracent leur chemin dans les profondeurs obscures, fuyant les ronces de feu qui, telles des fouets d’ eau, fouettent les bras puissants qui ont préféré mourir en combattant plutôt que de vivre en mourant. Quelle force inconnue, venue des autels lointains de l’univers, asperge de son nectar de courage rieur les yeux des hommes qui se déchaussent et marchent, l’ âme nue, sur un sentier d’épines, cherchant à réchauffer leurs os au feu qui ne s’éteint jamais ? Quelle énergie endurcit les os de l’alouette à travers les distances entre les deux pôles de l’aimant, parcourant les courtes saisons de sa vie éphémère ? Pourquoi la terre meurtrie, écrasée, épuisée et brûlée de ses boues primordiales engendre-t-elle des esprits nés pour tourner le dos à la plage des cocotiers et s’enfoncer, solitaires, dans les profondeurs des forêts noires ? Quel mystère se cache dans l’âme humaine, que tant de gens recherchent et que si peu atteignent ? Dans quel berceau le firmament des cieux a-t-il allaité le sein qui montre à la flèche la fente qui lui servira de carquois entre ses côtes ?

Les plaisirs de la vie ne sont-ils pas des vagues de crème et de chocolat sur lesquelles des pétales parfumés déposent leurs baisers ? Le roi de la jungle s’assoit dans la plaine pour admirer la danse de sa reine dans la vallée des gazelles. Le condor indomptable fait voguer son vaisseau de plumes au-dessus des sommets qui fendent le ciel comme les épées des héros fendent les rangs de l’ennemi. Le dauphin des océans se laisse porter par les courants chauds, rêvant de croiser sur les chemins de la mer des caravelles de colons ivres de rêves. Pourquoi l’homme a-t-il eu pour lot le battement des ambitions, le choc des intérêts, le crépitement des passions ?

Que ferons-nous de cette part de la nature de notre genre ? Lui chanterons-nous une berceuse avant le requiem ? Bannirons-nous de notre avenir la naissance de nouveaux héros ? Ferons-nous aux enfants du futur ce que d’autres ont fait, leur donner une tombe en guise de liberté ? Ou les enfermerons-nous dans une cage pour qu’ils gazouillent tristement comme ces petits oiseaux stupides qui meurent si on leur vole leur liberté ?

Tout homme a devant lui une vie pleine de dangers et une autre faite de confort, dans l’oubli du sort des autres. Chaque époque a eu ses avocats du diable et ses procureurs du Christ. La seule chose que nous savons, c’est qu’une fois le chemin emprunté, il n’y a plus de retour en arrière.

Le messager venu de la Nouvelle Babylone qui lui apporta la réponse à la Saga des Précurseurs s’appelait Hilel. Hilel était un jeune docteur de la Loi issu de l’école des Mages d’Orient. Tout comme Siméon le Babylonien en son temps, Hilel fit son entrée à Jérusalem, portant la dîme dans une main, et dans l’autre une sagesse secrète réservée uniquement à cette catégorie d’hommes que la terre met au monde, même si leurs semblables les condamnent.

La terre aussi pleure, et ses enfants aussi apprennent. On a toujours dit que l’homme en sait davantage sur l’enfer parce qu’il a vécu parmi ses flammes depuis qu’il a été chassé du paradis, que le diable lui-même et ses anges rebelles, car leur avenir étant notre sort, ces fils maudits n’ont pas encore goûté à l’amertume des feux du terrible enfer qui les attend au détour du chemin.

Les sages helléniques se croyaient supérieurs aux Hébreux en raison de leur capacité à percer le mystère de toutes choses. On est donc obligé de se demander : celui qui trébuche sur la pierre des ânes en sait-il plus que celui qui n’est jamais tombé ? Autrement dit, nous sommes tous condamnés à apprendre en trébuchant deux fois, comme les ânes. Et par conséquent, nous devons condamner par système quiconque a appris la leçon sans avoir besoin de mordre la poussière là où se tord le Serpent.

En ces temps de dragons et de bêtes, de scorpions et de scorpions, deux chemins s’ouvraient devant les hommes. Si l’on choisissait le premier chemin : oublier de regarder les étoiles et se consacrer à ses tâches, l’existence n’exigeait pas d’autre discours que « vivre et laisser vivre », que le tyran écrase et que le puissant anéantisse, tel est son destin, et celui du faible d’être écrasé et anéanti.

Si l’on choisissait la seconde voie, toute sagesse était insuffisante et toute précaution insuffisante. Zacharie et ses hommes avaient choisi cette dernière voie. Hilel aussi, le jeune docteur de la Loi que leur avaient envoyé les Mages d’Orient depuis la Nouvelle Babylone avec la réponse à leur question.

Hilel ne leur apporta pas seulement les noms des deux fils de Zorobabel qui l’avaient accompagné depuis l’Ancienne Babylone jusqu’à la Patrie perdue. Seul avec la Saga des Précurseurs, il leur raconta ce qu’ils n’avaient jamais entendu, leur fit découvrir une doctrine dont ils n’auraient même pas pu imaginer l’existence dans leurs rêves les plus lointains.

Que Zorobabel était l'héritier de la couronne de Juda et qu'en sa qualité de prince de son peuple, il a pris la tête de la caravane du retour de la captivité est un classique de l'Histoire sacrée. Partant de ce fait de notoriété publique, et en partant du principe, comme le font Zacharie et sa saga, que c’est au fils aîné de Zorobabel qu’incombait la primogéniture des rois de Juda, Zacharie s’est frayé un chemin à travers les chaînes généalogiques de sa nation. Finalement, l’impossibilité de franchir ces chaînes d’archives interminables l’a conduit à se tourner vers l’ autre rive du Jourdain. Et de ce qui fut autrefois la terre du paradis terrestre lui vint la réponse, sur les lèvres du docteur de la Loi, protagoniste du discours suivant.

« Me voici avec les deux fils que m’a donnés le Seigneur », commença Hillel en transmettant le message qu’il apportait de l’actuel chef des mages d’ Orient, un homme nommé Ananel.

« Nous avons tous, ici présents, lu maintes fois ces paroles du prophète. David n’eut cependant pas deux fils. Il en eut beaucoup. Mais il n’en inclut que deux, comme en témoignent ses paroles, dans son héritage messianique. Il s’agit de Salomon et de Nathan. Le premier était sage, le second était prophète. C’est entre eux deux que David partagea son héritage messianique.

Ce faisant, David a écarté de son héritier à la couronne l’idée qu’il fût le Fils de l’Homme, l’Enfant qui naîtrait d’Ève pour écraser la tête du Serpent. En d’autres termes, Salomon ne devait pas se laisser influencer par le cri de sa cour réclamant le royaume universel ; car il n’était pas le roi Messie des visions de son père David.

Fidèle fils de son père, le roi sage par excellence suivit à la lettre le Plan divin. Son frère, le prophète Nathan, fit de même. Dès le lendemain du couronnement de son frère, celui-ci se retira de la cour et se fondit dans le peuple, laissant derrière lui une trace que l’on n’oublie jamais et que l’on n’atteint jamais. »

(De nombreux doutes peuvent surgir ici, quant à savoir si Natam, fils du roi David, et le prophète Nathan étaient une seule et même personne. Je ne voudrais pas me perdre dans les digressions typiques d’un historien des choses passées. Lorsque les preuves documentaires nécessaires à la reconstitution de l’histoire d’un personnage font défaut, l’historien doit recourir aux éléments d’une science infiniment plus exacte, à savoir la science de l’esprit. Je ne pose qu’une seule question et j’en reste là. Le roi des prophètes, à quel autre prophète aurait-il ouvert la porte de son palais, si ce n’est à celui né dans sa propre maison, né de sa cuisse comme diraient les Grecs ? Son Dieu ne l’a-t-il pas émerveillé en le faisant rire de cette manière ? Bien sûr, la question reste en suspens, dans l’attente d’une confirmation par des documents officiels. Mais j’insiste : lorsque les preuves matérielles font défaut, le chercheur doit lever les yeux et chercher la réponse chez celui qui porte en sa mémoire l’enregistrement de toutes les choses de l’univers. Mais si la foi fait défaut et que le témoignage de Dieu est considéré comme nul devant le tribunal de l’histoire, alors il ne nous reste d’autre choix que de passer à autre chose ou d’errer sans fin à la recherche de cette sagesse inaccessible des Grecs. En partant du principe que la sagesse des personnes présentes est exempte de préjugés à l’encontre du Créateur des cieux et de la Terre, cela étant dit, poursuivons).  

« La maison de Salomon et la maison de Nathan se séparaient. En temps voulu, lorsque Dieu, dans son omniscience, le déciderait, ces deux maisons messianiques se retrouveraient, s’uniraient en une seule maison et le fruit de cette union serait l’Alpha. Lorsque cet événement eut lieu, ses parents lui donnèrent un nom ; ils l’appelèrent Zorobabel. Cette naissance eut lieu environ cinq siècles après la mort du roi David.

Zorobabel, fils de David, héritier de la couronne de Juda, se maria et eut des fils et des filles. Parmi ses fils, il en choisit deux pour reproduire l’œuvre accomplie par son père légendaire, et c’est entre eux qu’il répartit son héritage messianique. Les noms de ses deux héritiers étaient Abiud et Resa.

Amoureux de leur père, craignant leur Dieu, les princes Abiud et Resa accompagnèrent leur père depuis la Babylone de Cyrus le Grand jusqu’à la Patrie perdue. Ils brandirent l’épée contre ceux qui tentèrent par tous les moyens d’empêcher la reconstruction de Jérusalem, et après la mort de leur père, ils se séparèrent.

Chacun d’eux hérita de son père Zorobabel un rouleau généalogique rédigé de la main même de David. Le rouleau salomonique commence sa liste à partir d’Abraham. Le rouleau natamique ouvre sa liste à partir d’Adam lui-même.

Si, en ce qui concerne la liste royale de Juda, personne n’ignore la succession de David à Zorobabel, il en va autrement de la liste natamique. Sa succession est la suivante : Nathan, Mattata, Menna, Melea, Éliakim, Jonam, Joseph, Juda, Siméon, Lévi, Matat, Jorim, Éliézer, Jésus, Er, Elmadam, Kosam, Addi, Melchi, Néri, Salathiel.

Quiconque se dit fils de Resa doit présenter cette liste. Dans le cas contraire, sa candidature à la succession messianique doit être rejetée.

Mais récapitulons.

15

La fille de Salomon

 

Cinq siècles après la mort de David, les deux maisons messianiques se sont rencontrées dans la Babylone de Nabuchodonosor II. À la cour des Jardins suspendus, Salatiel, prince de Juda, vint au monde. Salatiel s’unit à l’héritière de la maison de Nathan, et ils eurent Zorobabel.

Tous les Juifs se félicitaient déjà de la naissance du fils des Écritures lorsque Dieu suscita l’esprit de prophétie en Daniel. Fort de l’autorité du chef des mages de Nabuchodonosor, Daniel fit taire ce cri messianique en annonçant à tous les Juifs la volonté divine. À savoir que Dieu avait remis l’empire à Cyrus, prince des Perses.

Ce que Daniel fit et dit est écrit. Ce n’est pas à moi de dire aux experts versés dans l’Histoire sacrée le nombre des prodiges dont Daniel enveloppa le trône des Chaldéens, en retirant la couronne à l’héritier pour la remettre à l’élu de son Dieu.

Le prix que Cyrus a payé pour la couronne témoigne avec des preuves incontestables de la nature de la participation du prophète Daniel aux événements qui ont conduit au transfert de l’empire de Babylone à Suse. Mais la préoccupation qui nous réunit ici concerne le sort de l’Alpha.

Endoctriné par Daniel, le jeune Zorobabel a reproduit dans sa propre chair ce que son père David avait fait dans la sienne. Il prit les deux fils que Dieu lui avait donnés et répartit entre eux son héritage messianique. Au plus âgé, Abiud, il remit la liste généalogique du roi Salomon. Au plus jeune, Resa, il remit celle du prophète Nathan. Puis il les sépara afin que l’Alpha suive sa voie et grandisse jusqu’à devenir l’Oméga.

Nous avons déjà trouvé le porteur du rouleau prophétique — poursuivit Hilel —, l’héritier légitime du prophète Nathan, fils de David. Son apparition à la surface est la manifestation charnelle de la proximité de l’heure où l’autre bras de l’Oméga se brisera et se révélera. La parole d’ espoir que mes lèvres apportent depuis l’Orient réside dans vos cœurs : Dieu est avec vous. Le Seigneur qui vous a conduits à la maison de Resa vous ouvrira la voie vers celle de son frère Abiud. Dans son Omniscience, il nous a tous rassemblés pour être témoins de la Naissance de l’Alpha et de l’Oméga, le fils d’Ève, l’héritier du Sceptre de Juda, le Sauveur au nom duquel seront bénies toutes les familles de la Terre ».

La découverte de la doctrine de l’Alpha et de l’ Oméga émerveilla Zacharie et sa lignée. Peut-être émerveille-t-elle également tous ceux d’entre vous qui lisez ces pages. Les deux généalogies de Jésus sont sous les yeux de tous depuis que les Évangiles ont été écrits. Ces deux listes ont causé bien des maux de tête causé aux exégètes et autres experts en interprétation des Écritures sacrées. Je n’ai pas l’intention, en ce si beau jour, de brandir ma victoire sur la mémoire de ceux qui ont tenté de transformer ces listes en une sorte de talon contre lequel lancer la flèche qui a tué Achille. Si c’est Dieu qui ferme la porte, qui l’ouvrira contre sa volonté ? Lui seul sait pourquoi il fait ce qu’ il fait, et nul ne peut pénétrer ses raisons, si ce n’est celui qu’Il a engendré dans sa pensée. Ou bien quelqu’un croit-il que, contre sa volonté, on puisse lui arracher la victoire qui a été refusée à tant d’autres ? N’est-il pas vrai que Noé avait dans son arche de puissants aigles capables de braver les vents et de porter leur regard vers les horizons lointains son regard ? Et des faucons rapides comme des étoiles filantes, nés pour braver les tempêtes. Et pourtant, c’est le plus fragile de tous les oiseaux qui a défié la Mort.

Mais revenons à notre récit.

Le fait d’avoir retrouvé le fils de Resa, fils de Zorobabel, fils de Nathan, fils de David, rehaussa le moral de Zacharie et de ses hommes à des sommets fantastiques.

Ils avaient déjà trouvé le porteur du rouleau natamique. C’était un nouveau-né qui venait tout juste de venir au monde à Bethléem. Ses parents l’avaient appelé Joseph.

De ce fait, le fils de Nathan encore en langes, la recherche du fils de Salomon se transformait en recherche de la Fille de Salomon. Une femme qui aurait tout aussi bien pu être déjà née que pas encore. En imaginant qu’ ils la trouvaient et en envisageant le meilleur des cas, à savoir qu’ils parviennent à convaincre ses parents de rapprocher sa famille de celle de son frère Resa et, par conséquent, de union de leurs héritiers, Zacharie et Siméon le Jeune se trouvaient face à la Naissance du Fils de David, fils d’Abraham, fils d’Adam. Dans le fruit de ce mariage entre le fils de Nathan et la Fille de Salomon, l’Alpha et l’Oméga s’incarneraient dans l’Enfant qui leur naîtrait.

Ils ne pouvaient que se féliciter et se mettre au travail.

Mais il restait un problème. Si, comme cela avait été démontré pour la maison du fils de Nathan, les parents de la fille de Salomon appartenaient aux classes modestes du royaume, comment allaient-ils la retrouver ? La réponse, une fois de plus, ils devraient la chercher dans les Archives de la Nouvelle Babylone. Quelque part sous la montagne de documents de la Grande Synagogue d’Orient devait se trouver l’indice qui les mènerait à la Fille de Salomon. Des deux aiguilles dans la botte de foin, ils en avaient déjà trouvé une ; il fallait maintenant aller chercher l’autre.

Zacharie et ses hommes ne tardèrent pas à envoyer à la Nouvelle Babylone un message contenant la question suivante : « Où s’est installé en Terre Sainte Abiud, le fils aîné de Zorobabel ? »

Il devait forcément se trouver, parmi cette montagne de parchemins de la Grande Synagogue d’Orient, un document signé de la propre main d’Abiud.

Il y avait lieu de le croire, ils étaient certains que, suivant la doctrine messianique, les deux frères s’étaient séparés et avaient remis l’avenir de leur rencontre entre les mains de Dieu.

La communication étant constante à cette époque entre ceux qui avaient quitté Babylone et ceux qui étaient restés, en cherchant bien, ils trouveraient une lettre scellée par Abiud ; il devait bien exister un document personnel de sa propre main qui leur révélerait vers quelle partie d’Israël s’était dirigé et où s’était installé le fils aîné de Zorobabel.

La foi déplace des montagnes, tantôt de pierre, tantôt de papier. Dans ce cas-ci, c’était du papier.

L’année suivante, la réponse fut apportée à Jérusalem par le chef des mages d’Orient en personne. Ananel vint avec la dîme. Il présenta ses lettres de créance au roi et au Sanhédrin. Une fois les formalités accomplies, il tint une réunion secrète avec Zacharie et sa lignée. Elle fut brève.

« En effet, Abiud et Resa se séparèrent. Resa s’ installa à Bethléem et ses descendants ne quittèrent pas les lieux. Son frère Abiud, au contraire, se dirigea vers le nord, traversa la Samarie et parvint au cœur de la Galilée des Gentils. Suivant la politique de colonisation pacifique consistant à acheter les terres à leurs propriétaires, Abiud acheta toutes les terres que son regard embrassait depuis une colline qu’on appelait Nazareth ».

Ananel répéta ce nom, « Nazareth », avec l’ accent de celui qui sait que ses auditeurs boivent ses paroles. Nazareth !, répétèrent Zacharie et Siméon.

« Galilée des Gentils, une lumière s’est levée au milieu de tes ténèbres », murmurèrent les deux hommes à l’unisson.

Connaissant l’état des choses, Ananel pouvait leur assurer sans l’ombre d’un doute que la Maison d’Abiud était toujours debout. La question qu’ils devaient désormais résoudre était de savoir comment approcher la Fille de Salomon sans éveiller les soupçons à la cour du tyran.

 

 

16

La naissance de la fille de Salomon

 

À la lisière de l’horizon, Jacob de Nazareth écrivait des vers de poète : « Hé, femme, que ferai-je si personne ne m’a enseigné les lois et les principes de l’art de la tromperie ? Pourquoi ne veux-tu pas que je sois innocent ? Si ma côte me fait mal et que de cette blessure tu jaillis comme un rêve, que veux-tu que je fasse ? »

Jacob avait l’âme d’un poète perdu dans une galaxie de vers de Saron, ce « Lys des vallées » qui chante une sagesse insaisissable et meurtrie par les amours de son roi. Matán, son père, épousa Marie ; ils eurent des fils et des filles. Jacob était leur fils aîné.

En ces temps d’insurrections contre l’ Empire de l’Ouest et d’invasions de l’Empire de l’Est, la Galilée, en proie au saccage et au pillage, champ de bataille de toutes les ambitions des autres peuples, Jacques de Nazareth devint le bras droit de son père. Le jeune homme, bien qu’il ne fût plus tout à fait un jeune homme – je dirais plutôt qu’il était déjà un vrai homme –, ne s’était pas encore marié. Non pas parce qu’il avait passé son temps à sacrifier sa jeunesse à la prospérité de ses frères et sœurs. Dans le village, c’est ce qu’on disait. Je n’irais pas aussi loin. Lui non plus ne le dirait pas. Comme on le connaissait peu ! Il n’avait pas pris de femme parce qu’il rêvait de cet amour extraordinaire et paradisiaque des poètes. Son rêve se réaliserait-il dans ce monde de métal et de pierre ?

Peut-être que oui, peut-être que non.

La vérité, c’est que Jacob de Nazareth avait l’ étoffe d’Adam, qui avait conquis Ève au prix de se faire arracher une côte. Pour Jacob, le premier poète du monde était Adam. Jacob imaginait le Premier Patriarche nu parmi les bêtes sauvages de l’Éden. Tantôt en faisant la course avec la panthère, tantôt en s’interposant entre le tigre et le lion lors d’une dispute pour la couronne de leur amitié. Pour Jacob, quand Adam allait se baigner dans la rivière, les grands lézards d’Éden sortaient des eaux. Et s’il voyait les oiseaux du Paradis se poser sur l’Arbre Interdit, d’un jet de pierre il les effrayait pour qu’ils vivent et ne meurent pas. Puis, à la tombée de la nuit, il s’allongeait sur le dos en rêvant d’Ève. Il la voyait courir à ses côtés, ses longues chevelures telles un manteau d’étoiles, nus sous le soleil du printemps éternel d’Éden. À son réveil, Jacob avait mal à la côte à cause de la solitude.

Tout comme cet Adam de l’Éden, Jacob de Nazareth s’asseyait contre le tronc d’un des arbres de l’esplanade du Cigüeñal pour rêver d’elle, son Ève. Un de ces après-midi de rêveries poétiques, apparut sur le chemin du Sud un docteur de la Loi qui disait s’appeler Cléophas.

Pendant ce temps, de l’autre côté du royaume d’Hérode, en Judée, l’arrivée à la tête de la Grande Synagogue d’Orient d’un mage nommé Ananel bouleversa la donne, cet Ananel ayant été élu au poste de grand prêtre.

Pour beaucoup, l’élection d’Ananel marqua la fin de la décapitation du Sanhédrin que Hérode avait menée à bien le lendemain de son couronnement. Il l’avait juré et il l’avait fait. Il avait juré à tous ses juges ce qui lui passerait par la tête de leur faire le jour où il serait roi et, lorsqu’il devint roi contre toute attente, Hérode n’oublia pas sa parole. À l’exception des hommes qui lui avaient annoncé son avenir, il les égorgea tous. Il ne laissa pas s’échapper un seul de ces lâches qui avaient laissé passer l’occasion de l’écraser alors qu’ils l’avaient à leur merci. Ensuite, il alla confisquer tous leurs biens.

L’entrée en scène du chef des mages d’ Orient – qui pensait à sa réconciliation avec le peuple – simplifia la tâche d’Hérode . D’autant plus que, en tant que président du Sanhédrin, Ananel lui présenta un plan de reconstruction des synagogues du royaume, qui ne coûterait pas un euro au roi et vaudrait à sa couronne le pardon de l’Histoire.

Vous savez bien qu’à la suite de la persécution d’ Antiochus IV Épiphane, la grande majorité des synagogues d’Israël furent rasées. La guerre des Maccabées et les exploits militaires asmonéens qui suivirent empêchèrent la reconstruction des synagogues, alors en ruines.

Maintenant que la Pax Romana avait été conclue, c’était le moment idéal.

Il est clair que si le financement de ce projet de reconstruction avait dépendu d’Hérode, la multiplication des synagogues à travers tout le royaume ne se serait jamais concrétisée. Il en allait autrement si le financement était assuré par des capitaux privés. C’est ainsi que le projet fut mené à bien par ses promoteurs.

Quant aux clans sadducéens, la coutume des classes sacerdotales de gérer les trésors du Temple à leur propre profit aurait également empêché la réalisation du projet de reconstruction de toutes les synagogues du royaume. Ananel ayant été élu président du Sanhédrin et son projet bénéficiant du soutien des hommes de Zacharie, dont dépendaient à l’époque les décisions finales du Sénat juif, le projet pouvait et a pu aboutir. Ni Hérode ni quiconque en dehors du cercle de Zacharie n’a été capable d’imaginer quel objectif secret se cachait derrière ce plan si généreux de reconstruction des synagogues. Si Hérode avait soupçonné quoi que ce soit, les choses auraient pris une tout autre tournure. Le fait est que Hérode a mordu à l’hameçon.

L’histoire juive raconte que peu après la signature du projet, Ananel fut destitué de sa fonction de grand prêtre à l’instigation de la reine Mariana, au profit de son jeune frère. Bon, elle ne le dit pas en ces termes, car l’historien juif a enfoui ce projet dans les marécages de l’oubli. Ce qu’il dit en revanche, c’est que la reine rendit un bien maigre service à son jeune frère, car à peine élevé au rang de grand prêtre, celui-ci fut assassiné par celui-là même qui l’avait propulsé à ce poste. Mais bon, ces détails si typiques du règne de ce monstre n’ont pas leur place dans cette Histoire. Le fait est que Zacharie et ses hommes bénéficièrent d’une totale liberté de mouvement pour mener à bien ce généreux projet de reconstruction des synagogues du royaume. 

Ayant les mains libres pour diriger la reconstruction des synagogues, le problème que Zacharie devait surmonter était de choisir la personne qui convenait. Il est clair qu’ils ne pouvaient pas envoyer à Nazareth un charlatan. Si l’ émissaire découvrait l’objectif qui se cachait derrière un projet aussi vaste et coûteux et qu’il parlait trop, l’avenir de la Fille de Salomon serait condamné. L’élu devait être un homme intelligent et ambitieux pour qui cette nomination représenterait une sorte d’exil. Aveuglé par ce qu’il considérerait comme une punition, toute son énergie serait consacrée à mener à bien sa mission et à revenir à Jérusalem au plus vite. Et c’est là qu’entre en scène ce docteur de la Loi qui disait s’appeler Cléophas.

 

17

Cléophas de Jérusalem

 

Ce Cléophas était le mari que les parents d’ Élisabeth avaient choisi pour leur plus jeune fille. Ayant tiré les leçons de la déception qu’ils avaient subie lorsque leur fille aînée avait épousé Zacharie, les parents d’Élisabeth cherchèrent un mari pour leur cadette afin qu’elle ne suive pas elle aussi les traces de sa sœur aînée. La dernière chose qu’ils souhaitaient pour leur plus jeune fille, c’était un autre homme du genre de Zacharie ; ils la marièrent donc à un jeune docteur de la Loi qui promettait beaucoup, intelligent, issu d’une bonne famille, un jeune homme classique, la femme à la maison, l’homme aux affaires des hommes, le gendre parfait. Isabelle a très mal pris le choix de Cléophas comme mari pour sa petite sœur, mais elle ne pouvait plus rien y faire.

Pour Cléophas, son mariage avec la sœur d’Isabelle — croyait-il — lui ouvrirait les portes du cercle d’influence le plus puissant de Jérusalem. Cléophas ne tarda pas à découvrir quelle était l’opinion de son beau-frère Zacharie sur cette histoire de lui ouvrir les portes de son cercle de pouvoir. Par amour pour sa sœur, Isabelle lui facilita certes la tâche, mais en ce qui concernait le propre Zacharie, c’était une autre histoire. Ce qui était logique compte tenu de l’enjeu en jeu.  

Or, Cléophas eut avec sa femme une petite fille, qu’il nomma Anne. De petite taille, au visage d’une grande beauté, Isabelle déversa sur sa nièce toute l’affection qu’elle n’avait pas pu accorder à la fille qu’elle n’aurait jamais. Une affection qui grandit avec l’enfant et devint une influence de plus en plus puissante sur la personnalité d’Anne.

Cléophas, l’intéressé en question, ne pouvait pas voir d’un bon œil une influence aussi puissante de la part de sa belle-sœur sur sa fille. Son problème était qu’il devait tant à Isabelle qu’il était contraint de ravaler ses griefs concernant l’éducation que la tante dispensait à « sa nièce » chérie. Non pas parce que ces attentions la privaient de l’éducation qui convenait à une fille d’Aaron ; à cet égard, l’éducation religieuse d’Anne n’avait rien à envier à celle de la propre fille du grand prêtre. Au contraire, si l’on parle d’envie, c’était sa fille qui suscitait le plus d’envie. Fille d’un docteur de la Loi, nièce de la femme la plus puissante de Jérusalem – à l’exception de la reine elle-même et des épouses d’Hérode –, Anne grandit au milieu des psaumes et des prophéties, recevant l’éducation religieuse la plus digne d’une descendante vivante du frère du grand Moïse.

Le romantisme que sa belle-sœur inculquait à sa fille était ce qui exaspérait Cléophas. Lorsque la jeune fille devint une jeune femme, il était hors de question de lui parler de mariage par intérêt. Aucun parti que son père lui proposait ne lui plaisait. Aucun prétendant ne lui semblait convenable. Anne, comme sa tante, ne se marierait que par amour avec l’homme que le Seigneur lui choisirait. Et la jeune fille le confessait à son père avec une innocence si effrontée que cela faisait bouillir le sang de l’homme.

Ana avait déjà atteint l’âge de se marier lorsque Zacharie convoqua Cléophas en privé et lui ordonna de se préparer à partir pour la Galilée. C’était lui qu’il avait choisi pour reconstruire la synagogue de Nazareth.

Ignorant la doctrine de l’Alpha et de l’Oméga, Cléophas prit cette nomination pour une manœuvre de sa belle-sœur Élisabeth. Pour lui, cette nomination était l’œuvre de sa belle-sœur, qui écartait ainsi le père de « sa petite fille » et l’empêchait de conclure des accords de mariage.

Les protestations de Cléophas ne servirent à rien. La décision de Zacharie était ferme. La mission que le Temple lui confiait avait la priorité. Il devait quitter Jérusalem sans délai et se présenter à Nazareth dès que possible.

Avant de l’envoyer à Nazareth, Zacharie fit ses recherches préliminaires. Il apprit que Nazareth avait pour maire un certain Matan. Ce Matan était le propriétaire de la Grande Maison, qu’on appelait la Cigogne. Son informateur lui communiqua ce qu’il s’attendait à entendre. Ce Matan, selon ce qu’on disait au village, était d’origine davidique. Or, personne ne le lui avait juré, ni en paroles ni en actes.

Un peu méfiant, Cléophas prit la route de Nazareth. Il n’y était jamais allé. Il avait entendu parler de Nazareth, mais ne se souvenait pas de quoi. En déduisant, d’après ce qu’il avait entendu, ce qui l’attendait, Cléophas s’imaginait déjà banni de Jérusalem vers un hameau de ploucs ignorants et, probablement, en haillons.

En chemin, Cléophas aurait pu parier n’importe quoi que l’adresse à laquelle il devait présenter ses lettres de créance serait celle d’un habitant d’une masure, à peine différente, voire pas du tout, d’une des grottes de la mer Morte. Plus il y réfléchissait, plus il en avait la chair de poule. Il ne comprenait toujours pas pourquoi lui.

Pourquoi son beau-frère Zacharie n’avait-il pas confié cette mission à un autre docteur de la Loi ? À quoi jouait son beau-frère ? Il ne lui avait jamais confié la moindre mission et, pour la seule fois où il l’impliquait dans ses projets, il l’envoyait au bout du monde. Quelle erreur avait-il commise pour mériter un tel exil ? se plaignait l’homme à voix haute.

Sa belle-sœur Isabelle n’était-elle vraiment, vraiment pas à l’origine de ce mouvement ? Il se répondait que oui. Ce qu’Isabel cherchait à faire, c’était écarter le père de la scène et gagner du temps pour sa nièce Ana. Allons, il aurait même pu mettre la main au feu. Au moment où Ana s’y attendrait le moins, elle aurait franchi la ligne qu’Isabel elle-même avait franchie en son temps, et plus personne ne pourrait l’obliger à épouser le parti qu’il lui avait choisi.

Cléophas fit tout le trajet en tournant et retournant la question dans sa tête. La vérité, c’est que son beau-frère Zacharie n’était pas le genre d’homme dont on pouvait s’attendre à ce qu’il se comporte comme une marionnette. De même, comme Zacharie ne parlait pas plus que de raison, juste ce qu’il fallait et sans s’étendre, découvrir ce qui motivait sa décision de l’envoyer à Nazareth pour reconstruire une synagogue que n’importe quel petit docteur aurait pu remettre sur pied sans l’aide de personne, comprendre pourquoi, plus que difficile, cela lui semblait impossible. Mieux valait croire que tout obéissait à la volonté d’Isabelle.

Il était plongé dans ses visions dramatiques sur le destin qui l’attendait lorsqu’il franchit le dernier virage du chemin. De l’ autre côté se trouvait Nazareth. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il leva les yeux et découvrit cette sorte de forteresse-ferme en plein cœur de la colline !

Ouf, soupira-t-il longuement, soulagé. La vue du Cigüeñal lui réchauffa le cœur. Au moins, il n’allait pas passer les prochains temps parmi des hommes des cavernes.

Soulagé, Cléophas se dirigea vers le Cigüeñal, la Grande Maison du village. Le grand-père Matán, propriétaire de cette grande demeure à l’architecture si inhabituelle pour l’époque, sortit à sa rencontre.

Le grand-père Matán était un homme robuste pour son âge, un homme de la campagne, usé par le labeur mais encore capable d’atteler les ânes et de donner un coup de main à son fils aîné. Sa femme, Marie, était décédée ; il vivait avec son fils aîné, un certain Jacob, qui se trouvait à ce moment-là à la campagne.

Cléophas présenta au propriétaire du Cigüeñal ses lettres de créance. Il exposa en quelques mots au grand-père Matán la nature de la mission qui l’amenait à Nazareth.

Le grand-père Matán lui sourit avec toute sa franchise, bénit le Seigneur d’avoir exaucé les prières de ses compatriotes, montra à l’envoyé du Temple la chambre qu’il occuperait aussi longtemps qu’il en aurait besoin et convoqua aussitôt tous les voisins chez lui pour l’accueillir comme Cléophas le méritait.

Désormais plus serein, Cléophas se réjouit de pouvoir servir les Nazaréens. L’accueil rapide et chaleureux que lui réservèrent les villageois finit par chasser de son âme ces mauvais présages qui l’avaient accompagné tout au long de son ascension vers la Samarie.

L’après-midi de ce jour-là, ce fut la première fois de sa vie qu’il se retrouva face à face avec Jacob, le fils de son hôte.     

 

18

Jacob de Nazareth 

 

La première fois que Cléophas vit Jacob, il eut une surprise.

Jacob était un jeune homme. Ce qui caractérisait le plus le fils de Matán, c’était son sourire toujours à fleur de peau. Parfois, la nature joyeuse de Jacob déconcertait ceux qui ne le connaissaient pas. De quelqu’un qui n’héritait que des biens de son père, tout le monde s’attendait à un homme sérieux, autoritaire, voire brusque. Cléophas aussi, sans savoir pourquoi ni comment, en pensant au fils de Matán, s’était lui aussi fait cette idée de ce à quoi Jacob ressemblerait. Lorsqu’il le vit pour la première fois, il eut une surprise plutôt agréable. L’idée préconçue qu’ il s’était forgée tout au long de cette journée sur l’héritier du Cigüeñal s’effondra en miettes dès que Jacob posa les yeux sur lui.

Ce qui ne lui fit pas autant plaisir – à lui, le docteur de la Loi qu’était Cléophas –, c’était le célibat du fils de Matán. N’importe quel autre homme de son âge serait déjà père.

Face à cette remarque, Jacob éclata de rire. Mais, après tout, Cléophas n’était pas venu à Nazareth pour jouer les entremetteurs. Si le garçon était bizarre, cela ne regardait que son père.

À bien des égards, Jacob lui rappelait sa fille Ana. Comme elle, soit il se mariait par amour, soit rien du tout.

Pour le reste, j’insiste, l’impression que Cléophas eut de Jacob fut excellente. Quant à la question de l’ascendance davidique des propriétaires du Cigüeñal, qu’il s’agisse d’un fils de David de nom ou de fait, en quoi cela le concernait-il de toute façon ? Avait-il été envoyé à Nazareth pour enquêter sur la fausseté ou la véracité de l’ascendance davidique de Matán et de son fils ? Bien sûr que non.

Bref, la reconstruction de la synagogue de Nazareth a commencé. Il ne s’agissait pas seulement de reconstruire des murs. Une fois le bâtiment achevé et décoré à l’intérieur comme à l’extérieur, il fallait mettre en place le culte. Telle était sa mission : laisser la synagogue en état de fonctionnement pour l’arrivée du docteur de la Loi, à qui il remettrait les clés de la synagogue à la fin de son mandat.

Cette obligation ne l’empêchait pas de prendre les vacances qui lui étaient dues.

Cléophas l’ignorait, mais à Jérusalem, il y avait des gens qui mouraient d’envie de le voir revenir. S’il l’avait su, les choses auraient peut-être pris une autre tournure et l’histoire qui suit n’aurait jamais eu lieu. Heureusement, la Sagesse joue avec l’orgueil humain et le vainc en se servant de l’ignorance des sages pour glorifier, aux yeux de tous, l’omniscience divine.

Et la Pâque arriva. Comme chaque année où la paix le permettait, le grand-père Matán et son fils Jacob se rendaient à Jérusalem pour faire les offrandes en vue de la purification de leurs péchés, verser la dîme au Temple et célébrer la plus grande des fêtes nationales.

La Pâque juive commémorait cette nuit-là où, tandis que l’ange tuait tous les premiers-nés des Égyptiens, les Hébreux, chez eux, mangeaient un agneau, un repas qu’ils répéteraient en mémoire perpétuelle du salut de Dieu tout au long de leur vie.

Le grand-père Matán se souvenait s’être rendu à Jérusalem à cette date depuis qu’il était en âge de raison. Autrement dit, même si Cléophas n’ avait pas été à Nazareth, lui et son fils seraient descendus à Jérusalem. Mais puisque Cléophas et Matán allaient tous deux s’y rendre, il était normal qu’ils le fassent ensemble.

En arrivant à Jérusalem, Cléophas refusa catégoriquement d’accepter l’idée de Matán. Rien à faire, l’homme s’était mis en tête de passer la fête sous une tente, aux abords de Jérusalem, comme tout le monde. C’était la coutume. À cette période, Jérusalem ressemblait à une ville assiégée, entourée de tentes de tous côtés.

Cléophas resta sur ses positions. En aucun cas il n’était disposé à permettre à son hôte de passer la fête à la belle étoile alors qu’ il disposait, dans la ville sainte, d’une maison pouvant accueillir tout le village de Nazareth.

L’excuse que lui donnèrent Matán et son fils – « s’ils le traitaient ainsi à Nazareth, ce n’était pas par intérêt ; ce qu’ils faisaient, ils le faisaient de toute leur âme, sans rien attendre en retour » – une excuse si innocente ne leur servit à rien. Pour Cléophas, le seul mot qui comptait était « oui ».

« Vas-tu maudire ma maison aux yeux du Seigneur à cause de ton orgueil, Matán ? », lui lança Cléophas, furieux qu’il refuse d’accepter son invitation. Matán rit et finit par céder.

Cléophas ignorait, comme je l’ai déjà dit, la nervosité avec laquelle on attendait Matán et son fils à Jérusalem. Et Cléophas ignorait encore davantage – d’autant plus qu’il s’agissait d’une volonté divine – qu’en invitant Jacob chez lui, il offrait à sa fille Anne l’homme de ses rêves en cadeau de Pâques.

Une fois Matán et son fils installés chez Cléophas, les présentations terminées, Zacharie et le grand-père Matán entamèrent des conversations en tête-à-tête. Connaissant notre Zacharie, il n’est pas difficile de deviner ce qu’il cherchait ni quel genre de détours il fit pour amener le père de Jacob au sujet qui tenait l’âme de sa Saga en haleine. Dans ce chapitre, nous n’allons même pas tenter de reproduire une conversation entre un sorcier et un paysan sans aucune formation aux arts du Logos. Ce sur quoi je vais plutôt me concentrer, c’est le pressentiment d’Isabelle lorsqu’elle posa les yeux pour la première fois sur le fils de Matán.

Isabelle profita de la conversation entre hommes pour prendre le jeune homme par le bras et l’envelopper de sa grâce. Dès le premier instant où Isabelle vit le fils de Matán, un rayon de lumière surnaturelle pénétra son âme, quelque chose qu’elle ne pouvait expliquer avec des mots mais qui la poussait à agir comme si la Sagesse elle-même lui avait murmuré à l’oreille ses desseins ; et elle, ravie d’être sa confidente, faisait comme si elle renonçait à son corps et cédait le contrôle de sa volonté à sa divine complice.

Sourire après sourire, celui du jeune homme face à celui de la belle femme mûre, Isabelle prit Jacob par le bras, l’éloigna du regard des hommes, et lui présenta le joyau de sa maison, sa nièce Ana.

 

19

Ana, la nièce d’Isabel, celle de Zacharie

 

Dieu est témoin de mes paroles et guide le mouvement de mes mains sur les lignes qu’Il trace, qu’elles soient tortueuses ou droites selon Son jugement. Le fait est que le coup de foudre existe. Et connaissant ses créatures mieux qu’elles ne se connaîtront jamais elles-mêmes, Il a fait naître, dans Sa Sagesse, le feu de l’amour éternel chez ces deux rêveurs qui, de part et d’autre de l’ horizon, sans se connaître, s’envoyaient des vers portés par les ailes du firmament.

La première à apercevoir les reflets de cette flamme fut Isabelle. Et ce fut elle, la première femme au monde, qui vit la Fille de Salomon naître de cet amour qui brûlerait sans se consumer.

Ana et Jacob étant incapables de se séparer, et Isabel dissimulant sous son manteau de fée marraine cet amour divin qui enchantait les jeunes gens, Isabel parvint à les garder seuls et ensemble, loin de l’attention des hommes, toujours si grincheux, toujours si moralisateurs.

Son mari Zacharie, quant à lui, s’attacha la compagnie du grand-père Matán et mit à contribution l’arsenal d’intelligence sans limite que son Dieu lui avait donné pour arracher au père de Jacob le nom du fils de Zorobabel dont provenait sa lignée.

En prononçant ces cinq lettres, A-B-I-U-D, Zacharie sentit ses forces l’abandonner.

Siméon le Jeune, à ses côtés, lut dans son regard l’émotion qui faillit le faire tomber à terre.

« Pourquoi t’étonnes-tu, homme de Dieu ? », lui répondit Élisabeth en l’entendant répéter ces cinq lettres : A-B-I-U-D. « Ton Dieu ne t’a-t-il pas donné suffisamment de preuves qu’Il est Lui-même aux commandes de tes mouvements ? Je vais t’en dire davantage. J’ai vu la fille de Salomon dans le ventre de ta nièce Anne. »

Le retour à Nazareth fut difficile pour Jacob. Pour la première fois de sa vie, Jacob commençait à découvrir le mystère de l’amour. Le bonheur extrême et l’agonie totale dans un même sort. Est-ce cela, l’amour ? Il ne savait pas s’il devait fondre en larmes de joie ou de peine. N’est-ce pas pour cela que Dieu a créé l’ homme et la femme pour qu’ils ne se séparent pas, car s’ils se séparent, ils meurent ? Si déjà avant la côte de la solitude, sa douleur se déguisait en poète et peignait sur le firmament bleu le visage de sa princesse, maintenant qu’il l’avait vue en chair et en os, ces vers s’étaient métamorphosés, commençaient à sortir de leur chrysalide et, à vrai dire, cela faisait mal. Tellement qu’il commençait déjà à se demander s’il n’aurait pas mieux valu qu’ils restent entre les aubes et les rosées du printemps. Maintenant qu’il l’avait vue, qu’il avait savouré dans ses yeux le parfum de ses sourires, des sensations qu’il n’avait jamais imaginées s’étaient glissées jusqu’à sa moelle et lui faisaient vibrer les os de chagrin et de bonheur. Ah, la côte d’Adam.  

Alors qu’ils parcouraient les distances à cheval, le grand-père Matán regardait son fils, étonné par son silence et ses soupirs. Toute sa vie, son Jacob avait été un bavard né, extraverti et affable. Mais depuis qu’ils avaient quitté Jérusalem et parcouru toute la Samarie, son fils n’avait pas enfreint une seule des règles des monosyllabes.

« Qu’est-ce qui ne va pas, Jacob ? »

« Rien, père. »

« On dirait qu’il va pleuvoir, mon fils. »

« Oui. »

« Il faudra bientôt planter les fèves. »

« Bien sûr. »

Le docteur en droit n’était pas très bavard non plus. Il se contentait de se laisser porter par la conversation et de parler juste ce qu’il fallait. Le retour au travail, à l’époque où c’était un motif de fête et de joie ? Il ne fallait donc pas y accorder plus d’importance.

La question était de savoir combien de temps il faudrait à grand-père Matán pour découvrir le chagrin d’amour de son fils. Et combien de temps à Cléophas lui-même ?

Le grand-père Matán ne tarda pas à aller droit au but . Jacob tenta de gagner du temps avec son père. Tout cela avait été si soudain, presque comme une hallucination. Combien de temps encore se refuserait-il à demander à son père de solliciter la main de la fille de Cléophas ? Plus il y pensait, plus il s’étonnait.

Quoi qu’il en soit, même si Jacob se taisait, le grand-père Matán s’en doutait déjà. Il s’était passé quelque chose à Jérusalem qui avait transformé son fils de manière si radicale, si rapide et si profonde. Qu’est-ce que cela pouvait bien être d’autre que la fille de Cléophas ?

Lorsque, quelque temps plus tard, Cléophas annonça son désir de se rendre à Jérusalem et que son fils Jacob se proposa spontanément de l’accompagner, de peur qu’un bandit ne veuille profiter de ce voyageur solitaire, le père de Jacob n’eut plus aucun doute. Son fils était follement amoureux de la fille de Cléophas.

Cléophas, en revanche, ne se doutait de rien. L’homme accepta avec ravissement l’offre de Jacob. Dieu seul sait ce qui se serait passé si Cléophas avait été au courant de l’histoire d’amour entre sa fille et le fils de Matán. L’homme était si traditionaliste qu’il ne pouvait se faire à l’idée du mariage d’une fille de la haute société de Jérusalem avec le fils d’un paysan de Galilée, même si le fiancé était propriétaire terrien. Et c’est ainsi qu’il se laissa accompagner.

À Jérusalem, entre des larmes d’impatience que tante Élisabeth essuyait de ses mains secouées de rire, sa fille Anne attendait le jour où elle verrait apparaître son prince charmant.

Comme elle connaissait son beau-frère comme si elle l’avait mis au monde, Élisabeth prit Jacob et l’emmena chez elle. Elle faisait ainsi d’une pierre d’un coup. Zacharie aurait le Fils d’Abiud pour lui tout seul, et en chemin, les deux jeunes auraient tout le temps du monde pour se promettre une fois de plus un amour éternel. Le moment venu, son beau-frère comprendrait de quoi il s’agissait. Selon Élisabeth, c’était l’œuvre du Seigneur et gare à son beau-frère s’il lui venait à l’esprit de s’en mêler.

Étrangers aux préjugés de classe et aux intérêts sociaux des adultes, Jacob et Ana s’écrivaient des vers de Saron parmi des lys aux promesses immenses comme des pyramides et resplendissantes comme des étoiles à la lumière des yeux de la fée marraine que Dieu leur avait envoyée. Et ils se dirent au revoir en se promettant que la prochaine fois, il viendrait accompagné de son père, et avec, entre les mains, la dot destinée aux jeunes filles.

De retour à Nazareth, Cléophas et Jacob, le jeune homme fit part de son désir à son père. Celui-ci retint son élan en le suppliant d’ attendre que Cléophas ait terminé son travail. Il se rendrait alors en personne à Jérusalem pour demander sa fille en mariage.

Jacob accepta la suggestion de son père.

Cléophas, en effet, acheva son travail, fit ses adieux aux Nazaréens et reprit sa vie d’avant. Peu après s’être installé à Jérusalem, il eut une surprise : la visite de Matán.

« Matán, mon ami, que se passe-t-il ? »

« Tu vois, Cléophas, ce sont mes devoirs de père qui m’amènent chez toi. »

« C’est toi qui le dis. »

Le père de Jacob lui raconta tout ce qui s’était passé. Son fils voulait épouser sa fille et venait, en tant que beau-père, avec la dot pour les jeunes filles à la main.

Cléophas écouta en silence. Une fois qu’il eut terminé d’exposer la raison pour laquelle il était venu chez Matán, il resta muet. C’était la surprise typique qui s’empare de celui qui est toujours le dernier à être mis au courant ; cela le laissait abasourdi. Dans ces cas-là, après la surprise vient la classique explosion de colère.

La flamme s’allume dans son cerveau : sa fille s’était-elle promis en amour à Jacob ? Et quand cela s’était-il passé ? Et comment avait-elle osé se donner à un homme sans compter sur la volonté et la bénédiction de son père ? Et il finit par cracher du feu.

Ana, la jeune fille intéressée, bien qu’elle ne fût pas d’une bonne éducation, écoutait derrière la porte, le cœur serré. Ses doigts mouraient d’envie de faire du « oui » de son père un autel dans le plus beau recoin de son âme. Son « beau-père » lui lança un regard si chaleureux en passant qu’elle se considérait déjà comme mariée et se sentait s’envoler sur les ailes du bonheur le plus complet vers le lit nuptial.

La jeune fille se mordait les lèvres lorsque son père prit la parole.

« Et comment cela serait-il possible, mon cher Matán, si ma fille est déjà promise à un autre homme ? ».

Cléophas mentait. Un mensonge innocent pour ne pas passer pour celui qui poignarde l’homme à qui, jusqu’à hier encore, il professait une amitié éternelle.

Mon Dieu, pour épargner le coup de poignard à son ami, il enfonçait le poignard jusqu’au poignet dans sa propre fille. La jeune fille s’effondra le long du mur, le cœur transpercé de part en part. N’ayant plus la force de s’enfuir en courant et de se jeter du haut des remparts, Ana endura le reste.

« Je suis désolé, mais la prétention de ton fils est une mission impossible qui dépasse mes moyens », conclut son père.

Le grand-père Matán resta complètement silencieux. En un clin d’œil, la lumière se fit dans son esprit. Par sa barbe, Cléophas lui mentait. Pour lui, ce qui s’affrontait véritablement là , c’était le refus de Cléophas d’accepter sa parole concernant l’origine davitique de sa Maison. Si le mariage avec un fiancé inconnu avait été vrai, le grand-père Matán aurait accepté ce refus sans sentir l’adrénaline lui brûler les entrailles. Mais non, le saint et immaculé serviteur de Dieu qu’il avait accueilli chez lui, en lui rendant les honneurs comme s’il s’agissait de son Seigneur lui-même, était en train de tomber le masque. Sa fille épouser un paysan, et de Galilée qui plus est ?

Cléophas aurait mieux fait de lui dire en face ce qu’il pensait. La vérité, c’est qu’il n’avait jamais cru à cette histoire sur la prétendue lignée davidique de Jacob. Tant qu’il était resté à Nazareth, comme cela ne le concernait ni ne lui revenait, il s’était contenté de tergiverser. Qu’il le fût ou non, cela ne le regardait pas. Maintenant qu’il lui demandait la main de sa fille pour son fils, il n’avait plus aucune raison de continuer à jouer les hypocrites.

« C’est ma dernière parole », conclut Cléophas, mettant fin à la discussion.

« Je vais te donner le mien », s’écria le père de Jacob. « Je marierais plutôt mon fils à une truie qu’à la fille d’un fils privilégié d’assassins qui vivent du sang de leurs frères au prix de la destruction de leur peuple. »

Seigneur, alors que la jeune fille était déjà blessée à mort, les paroles du père de Jacob achevèrent de briser son âme.

Ana s’enfuit en courant de chez elle et parcourut les rues de Jérusalem, laissant derrière elle un fleuve de larmes brisées. Elle parvint tant bien que mal à trouver la maison de sa tante Élisabeth. Elle entra et se jeta dans ses bras, prête à mourir pour toujours.

Tandis qu’Élisabeth tentait de mettre un terme à ce déluge de larmes, le grand-père Matán enfourcha son cheval et s’élança au grand galop vers le nord de la Samarie. Arrivé à Nazareth, son sang bouillonnait encore. Son fils Jacob restait comme pétrifié en entendant ses paroles : « Tu te marierais plutôt avec une truie qu’avec la fille de Cléophas ». Ce furent ses derniers mots.

  

20

Naissance de Marie

 

Que les hommes sont stupides, Seigneur ! Ils te cherchent, et lorsqu’ils te trouvent, avec des paroles tranchantes comme des couteaux, ils se maudissent eux-mêmes parce que Tu leur parles. Comme celui qui a trouvé ce qu’il cherchait et qui regrette de l’avoir trouvé parce qu’il s’attendait à autre chose, les hommes transforment leurs paroles en épées et en lances, se défigurent le visage avec des peintures de guerre et, haïssant l’enfer, s’entretuent en croyant tuer le Diable lui-même. « Un levier pour déplacer l’univers ! », dit l’un. « Mon royaume pour un cheval ! », s’écrie son voisin, croyant écrire sur les murs du temps des paroles de sagesse dorée.

Quand apprendront-ils à être libres avec la liberté de celui qui a l’infini devant lui ? L’existence de l’homme est celle du papillon qui vole vingt-quatre heures et, au crépuscule, rend son corps à la boue d’où il est né, mais contrairement à cette créature insouciante, au cours de ces vingt-quatre heures, l’homme transforme ce précieux et court jour en un enfer de monstruosités. Pourquoi as-tu donné une bouche à la pierre ? À quoi bon de donner des bras à celui dont l’imagination ne suffit qu’à faire de ses fragiles doigts des armes de destruction ? Qu’est-ce qui t’a poussé à élever leur cerveau au-dessus de celui des oiseaux qui ne demandent pour leurs ailes qu’un morceau de ciel ?

Hélas, l’âme de Jacob. Hélas, comme pleurait le fils de Matán de Nazareth son malheur. Au milieu des mêmes oliveraies où, un jour, la colombe de Noé arracha à Dieu la promesse d’une éternité sans retour, au pied du tronc où mourrait un jour pas très lointain le fils de Matán, il déversait ce cœur débordant de cette joie qui ne tenait plus dans sa poitrine. Toute sa vie à rêver d’elle, et maintenant que ses mains avaient touché la chair de ses rêves, sa côte était jetée au feu.

« Vanité et encore vanité, tout n’est que vanité », écrivit sur un mur sacré le sage Qohélet. Faut-il croire que lorsqu’il écrivit cela, l’homme ne devait pas être très amoureux ?

Ah, le cœur d’Ana. Ses yeux versent-ils du sang ? Une eau pure coule-t-elle dans ses veines ? Quel mystère si profond Dieu a-t-il forgé lorsqu’il a conçu deux personnes pour qu’elles ne fassent qu’un ? Pourquoi n’a-t-il pas fait de l’homme et de la femme des êtres à l’image de la nature des bêtes ? Celles-ci s’accouplent au signal de leurs instincts et se séparent sans peine. Pourquoi le Seigneur a-t-il dû faire surgir des brumes des instincts la flamme de la solitude meurtrière contre laquelle Adam est né sans protection dans son paradis ? Alors qu’il aurait été si facile pour l’Éternel de créer l’homme à l’image et à la ressemblance des machines… On programme la bestiole, on la lâche librement dans son zoo sidéral, les cieux se déplacent dans leurs constellations et, au rythme dicté par ses coordonnées, la bestiole s’accouple et se reproduit comme un fléau. Pourquoi remplacer un programme infaillible, comme on le voit dans le monde naturel, par un code de liberté ? Le printemps arrive et les créatures s’accouplent et se multiplient tranquillement mais sans relâche. Tandis que l’ instinct appelle aux armes, l’être humain s’interpose et lui répond par un seul mot. L’amour, l’appellent-ils.

Et pourtant, une fois qu’on a goûté au fruit de ce code, qui est-ce qui regarde en arrière ? Les bêtes appellent l’Amour « sexe », les bêtes appellent le sexe par son nom. Ou bien, quand le sexe meurt, l’Amour ne vit-il plus ? Ou bien, sans sexe, n’y a-t-il pas d’Amour ? Contrairement à l’avis de ces experts, nous autres savons que l’Amour existe indépendamment de l’acte de reproduction de l’espèce. Et parce qu’il existe, il blesse celui qui l’aime et ne l’a pas. Hier comme aujourd’hui et pour toujours, là où il y a de l’amour, il y aura de la douleur.  

Le grand-père Matán fit la sourde oreille aux lamentations de son fils. Il ne voulait plus entendre le nom de Cléophas, même en rêve. Pour lui, l’affaire était définitivement close. Son héritier pouvait désormais se chercher une femme parmi les barbares s’il le souhaitait par dépit ; il n’y dirait pas un mot contre, mais par Dieu et ses prophètes, il préférait le déshériter plutôt que de subir à nouveau une humiliation aussi grande.

Contrairement à Matán, une fois le tempête apaisée, Madame Isabelle sortit le bâton de son tempérament, alla chercher son beau-frère et le fit tomber sur son dos en ces termes : « Imbécile, dévoreur de ta fille, à quoi joues-tu ? T'interposes-tu entre Dieu et ses desseins en invoquant ta condition de serviteur ? Te rebelles-tu contre ton Seigneur en le suppliant de laisser ta maison en paix ? Je te dis, aussi sûr qu’il y a un ciel et une terre, que ma fille épousera le fils d’Abiud d’ici un an à compter de ce jour ».

Ouf, si Cléophas croyait que la tempête était passée, c’était parce qu’il n’avait pas encore reçu la visite de Zacharie. Sa belle-sœur avait tonné, son beau-frère allait déchaîner sur lui le tonnerre et les éclairs.

Mais pas avec des mots de colère ni avec des mots de rage. Zacharie comprit qu’une partie de la faute de ce qui s’était passé lui incombait. Vu la tournure des événements, il ne pouvait plus continuer à tenir son beau-frère à l’écart de la Doctrine de l’Alpha et de l’Oméga. Il l’assit et lui raconta tout.

Le Fils de Resa, fils de Zorobabel, vivait à Bethléem. C’était un enfant, et il s’appelait Joseph.

Le fils d’Abiud, l’autre fils de Zorobabel, il le connaissait déjà, c’était Jacob. L’espoir qui s’était ancré dans l’âme de tous était que la Fille de Salomon naîtrait de l’union de Jacob et d’Anne. C’est ainsi que Dieu l’avait voulu, et bien que ce ne fût qu’un espoir, ils pariaient leur vie là-dessus. Ces deux enfants se marieraient, et d’eux naîtrait le Fils de David, le fils d’Ève que tous les enfants d’Abraham soupiraient de voir naître depuis des millénaires.

Quant à la légitimité généalogique de Jacob, dont il n’avait aucun doute, ils en auraient très bientôt la preuve.  

Par prudence, Élisabeth imposa sa décision d’être elle-même chargée de régler la situation. Matán se laisserait plus facilement dissuader par une femme que s’il s’agissait d’un autre habitant de Jérusalem venu lui exiger de renoncer à son attitude. Aussi parce que le voyage inattendu de l’un d’entre eux risquait d’éveiller les soupçons à la cour du roi Hérode, alors que si c’était elle qui y allait, personne ne remarquerait son absence.

Et c’est ce qui fut fait. Isabelle se rendit à Nazareth et se dirigea directement vers le Cigüeñal. En la voyant, le père de Jacob resta sans voix.

Que voulait donc cette dame à présent ?

C’était très simple. Lui présenter ses hommages au Fils d’Abiud. Au nom de toute sa famille, y compris son beau-frère, elle venait demander à son fils Jacob de devenir l’époux de sa nièce Anne. Et en chemin, elle était montée de Jérusalem à Nazareth pour révéler au Fils d’Abiud la Doctrine de l’Alpha et de l’Oméga.

Le grand-père Matán écouta avec émerveillement la succession des événements vécus par Zacharie et sa lignée. À la fin du récit, le grand-père Matán baissa la tête, acquiesça du regard et lui demanda de l’attendre quelques instants.  

Il revint aussitôt, tenant à la main un rouleau généalogique enveloppé dans des peaux aussi anciennes que le premier matin qui étendit son aube sur les océans. Isabel ressentit le long de sa colonne vertébrale la même sensation que celle qu’avait éprouvée en son temps Siméon le Jeune. Au courant de la rencontre de la Maison de Resa, grand-père Matán déplia la Liste de saint Matthieu sur la table.

Le même métal, le même sceau, les mêmes caractères, seuls les noms changeaient.

« Matán, fils d’Éléazar. Éléazar, fils d’Éliud. Éliud, fils d’Aquim. Aquim, fils de Sadoc. Sadoc, fils d’Éliakim. Éliakim, fils d’Abiud. Abiud, fils de Zorobabel ».

Isabelle ne put s’empêcher d’avoir le souffle coupé au bord des lèvres. Même si elle s’efforçait de garder son calme, ses yeux brillaient de joie en suivant la lignée que les fils d’Abiud avaient tracée à travers les siècles.

Puis elle lut la liste des rois de Juda, depuis le dernier jusqu’à Salomon.

« Et au milieu de tout ça, où est ton Jacob ? », lui lança Élisabeth à la fin de la lecture.

Cette femme était un pur génie. Jacob fit un bond de joie en voyant sa marraine. L’éclat dans les yeux d’Élisabeth lui révéla le changement d’humeur de son père. Vous pouvez imaginer la suite. Matán et son fils raccompagnèrent Élisabeth à Jérusalem, emportant avec eux le joyau de la Maison des fils d’Abiud, la dot pour les vierges et les clauses du contrat de mariage.

Cléophas vit de ses propres yeux ce qu’il n’avait jamais demandé à voir pendant tout le temps qu’il avait passé au Cigüeñal. Tout comme son beau-frère Zacharie, témoin de la rencontre, Cléophas s’émerveilla en voyant le rouleau jumeau de l’autre en possession du père de Joseph. Mais si les personnes présentes pensaient que les surprises étaient terminées pour ce jour-là, elles se trompaient. Les termes du contrat de mariage les laissèrent stupéfaits. Ils étaient les suivants :

Premièrement : la propriété du fils d’Abiud, en l’ occurrence Jacob, était intransmissible. Qu’est-ce que cela signifiait ? En cas de décès de Jacob, son héritage reviendrait directement à son premier-né, qu’il s’agisse d’un garçon ou d’une fille, le premier-né du couple.

Deuxièmement : en cas de veuvage, la veuve ne pourrait jamais vendre, ni en partie ni en totalité, la propriété de l’héritier de Jacob. Ladite succession, le Cigüeñal et toutes ses terres, serait réservée à son héritier jusqu’à ce qu’il atteigne sa majorité. Qu’est-ce que cela signifiait ? Que la famille de la veuve n’aurait aucun droit sur l’héritage de Jacob.

Troisièmement : si la veuve de Jacob se remariait, les enfants issus de ce nouveau mariage n’auraient aucune part dans l’héritage du défunt.

Quatrièmement : si le couple n’avait pas de descendance, l’héritage de Jacob reviendrait directement aux enfants de Matán. La veuve de Jacob vivrait toutefois dans la maison de son défunt jusqu’à sa mort.

Cinquièmement : si l’héritier de Jacob était une femme, celle-ci hériterait de l’héritage messianique de son père, qu’elle léguerait à son tour à son héritier. Si, comme cela s’était déjà produit à plusieurs reprises auparavant, une femme succédait à une autre, la succession messianique passerait de Jacob au prochain héritier masculin qui se présenterait. Disons que si Jacob était sucédé par une femme, c’est à elle seule, et non à sa veuve, qu’il reviendrait de transmettre son héritage à l’élu de son cœur. Tout transfert de l’héritage de Jacob à une maison liée à ses descendants par des liens matrimoniaux n’aurait, dans ce cas, aucune validité. L’héritage passerait de mère en fille jusqu’à ce qu’un homme prenne la tête de la Maison d’Abiud, dont le nom figurerait après celui de Jacob.

C’est ainsi que Joseph succéda à Jacob, réunissant entre ses mains la tête des deux Maisons, celle de son père et celle de son défunt beau-père. Un héritage unifié qu’il léguerait à son fils aîné, le Fils de Marie.

Les termes de ce contrat suscitèrent parmi les personnes présentes un sourire d’admiration. C’est dans cette nature successorale si atypique au sein des traditions patriarcales juives que résidait l’explication de l’absence de générations dans la liste de la Maison d’Abiud. Grâce à cette formule si sui généris, la Maison d’Abiud avait conservé la propriété dans son étendue d’origine et continuait de veiller à ce qu’il en soit ainsi.

Une fois le contrat signé par les beaux-parents, un an plus tard, le mariage fut célébré, et au terme des délais naturels, le couple donna naissance à une petite fille.

En mémoire de sa mère, Jacob l’appela Marie.

« Ne t’ai-je pas dit, homme de Dieu, que j’ai vu la Fille de Salomon dans les entrailles de ma petite fille ? », envahie par un bonheur divin, dit Élisabeth à son mari.

 

21

Vie de la Sainte Famille

 

Une fois les porteurs des rouleaux messianiques retrouvés, après la naissance de la Vierge, Zacharie réunit chez lui Héli, père de Joseph, et Jacob, père de Marie. Les deux hommes avaient beaucoup à se dire. La découverte de l’Alpha et de l’Oméga avait révolutionné leurs vies et l’avenir de leurs enfants, et de quelle manière ! Zacharie, ému, laissa libre cours à ses sentiments.

Comme la Sagesse est incroyable ! Les forts croient avoir étranglé les faibles sous le poids de leurs âmes insensibles et violentes, tandis que les petits s’abandonnent au destin que les grands veulent inscrire sur leur dos avec le fouet de leurs méchancetés perverses. Les rêves de liberté cessent de planer à l’horizon, cédant la place aux ténèbres ; les illusions gisent désormais brisées aux pieds de leurs armées. Mais soudain, la Sagesse se retourne. Elle en a assez d’être poursuivie, de ne jamais être rattrapée. Elle devient la fille du vent, fixe son regard sur les athlètes de la pensée ; l’un la supplie de le choisir, l’autre lui promet un amour éternel. Elle n’ ouvre pas la bouche : la Sagesse a choisi son champion, elle s’avance vers lui, lui tend la main, le relève de la poussière, lui fait un clin d’œil et lui remet elle-même la couronne de la vie. Stupéfaits, fous de rage, scandalisés par son choix, parce qu’elle a posé son yeux sur le dernier d’entre eux, parce qu’elle a accordé ses faveurs à celui qui n’était rien, les méprisés du destin s’allient alors aux ténèbres pour détruire l’Éternelle. Elle, l’Épouse du Tout-Puissant, rit ; son Époux a élevé les galaxies d’un seul geste de la main ; il lui a suffi d’ouvrir les lèvres une seule fois pour que l’Enfer tremble. Elle est la prunelle de ses yeux, que pourrait-elle craindre des plans des génies ?

Ses hommes étaient là. Les deux fleuves qu’Elle avait cachés sous terre et que tous croyaient disparus avaient refait surface et, mystère suscitant l’émerveillement et l’intonation de nouveaux psaumes, ils l’avaient fait par la bouche même de la terre.

Héli et Jacob présentèrent leurs enfants. La Fille de Salomon et le Fils de Nathan étaient vivants. La Vierge dans son berceau, Joseph la regardant, debout parmi les hommes.

Simeon le Jeune prononça alors des paroles de sagesse : « L’ignorance, mes amis, enchaîne le genre humain au poteau du chien né pour veiller à la porte de son maître », dit-il. « Dieu a créé l’Homme pour qu’il goûte aux délices de la liberté d’un Samson immunisé contre les sortilèges de Dalila. Le Diable perfide a oublié sa condition divine, il a envié celle des humains, et, ayant fini par posséder celle des bêtes, il hurle, en proie à des hallucinations, vers les étoiles de l’Enfer qu’il vénère comme le Paradis. Lâche, avec la lâcheté de celui qui fonde sa grandeur sur le cadavre d’une armée d’enfants, le Serpent est devenu fou en croyant pouvoir suivre la trace que l’aigle trace dans les hauteurs. Ne craignez rien, mes amis, Il est avec nous. L’Aigle sacré scrute depuis la falaise invisible chaque mouvement du Dragon ; tantôt il respire, tantôt le feu ténébreux jaillit de ses mâchoires, les muscles du Grand Esprit se tendent comme des arcs prêts pour la bataille ; s’il avance d’un pas, le Guerrier bondit de son sommeil paisible dans la tente du Sage et saisit sa flèche, rapide comme l’éclair, puissante comme le tonnerre. Ce que nous vivons ici, c’est l’aube d’un nouveau Jour qui répand déjà son aurore sur les yeux immaculés de l’innocence de vos enfants.

Que les ennemis du Royaume de Dieu ourdissent leurs plans de destruction dans leurs cavernes, que les ennemis de l’Homme se cachent dans les labyrinthes des hypogées du Pouvoir, nous ne craignons rien, Dieu est avec nous. Son arc est tendu, son épée est affûtée, son bouclier nous protège. Si le Diable est plus grand que notre Sauveur, pourquoi s’est-il enfui pour se cacher après avoir tué Adam ? Le lion fuit-il la gazelle ? Le vainqueur s’agenouille-t-il devant le trône du vaincu ? Si le Diable a faim, qu’il mange les pierres ; s’il a soif, qu’il boive tout le sable du désert. Vos enfants sont loin de ses griffes. 

Ce fut un serment émouvant. On entendit des paroles qu’on n’oublierait jamais. Héli et Jacob jurèrent de marier leurs enfants lorsque le jour viendrait de le faire. Le Tout-Puissant plongerait leurs âmes dans les abîmes où les démons ont leurs demeures s’ils manquaient à leur parole — ils firent ce vœu.

Puis chacun retourna à sa vie quotidienne. Héli donna des frères et des sœurs à son fils Joseph. Jacob eut pour épouses les sœurs de Marie ; puis vint l’enfant mâle qu’ils avaient tant désiré.

Joseph était déjà devenu un homme et Marie une femme, tous deux sur le point de signer le contrat de mariage le plus secret et le plus important de l’histoire du monde, lorsque la nouvelle de la mort de Jacob laissa bouche bée tous ceux qui vivaient pour voir ce jour. Si Marie n’avait pas fait ce vœu, le mariage aurait été avancé. Le vœu de Marie, comme je l’ai dit, concernait avant tout Joseph lui-même. L’édifice des espoirs de tous sembla s’effondrer l’édifice des espoirs de tous, lorsque Joseph écrivit dans l’ histoire de l’éternité ces paroles qui, plus tard, seraient reprises par son épouse à l’ange de l’Annonciation : « Que la volonté de Dieu soit faite ; voici son serviteur, nos pères ont attendu mille ans, je peux bien en attendre quelques-uns ».

Ce furent les années qui furent, ni plus ni moins. Lorsque son heure vint, Joseph régla ses affaires et partit pour Nazareth. Il loua à la veuve un terrain où installer son atelier de menuiserie et attendit que Cléophas se marie pour épouser Marie à son tour.

Après la naissance de Joseph, le deuxième des fils de Cléophas, Joseph paya la dot pour les jeunes filles. Un an plus tard, on célébra le mariage.

Et le mariage eut lieu malgré l’ombre d’ adultère qui pesait sur l’innocence de la Vierge.

Comme le lui avait dit sa belle-mère, l’ange de Dieu sortit Joseph de son doute. L’ombre de l’adultère dissipée, Joseph enfourcha son cheval et s’envola vers la Judée pour aller chercher la Mère de l’Enfant. L’événement de l’Annonciation de Jean lui avait été révélé par le messager que Zacharie lui avait envoyé. Ce à quoi Joseph ne s’attendait pas, c’était de retrouver Zacharie et Élisabeth transformés en jeunes gens pleins de vie. Mais après ce qui lui était arrivé, plus rien ne le surprenait. Ou du moins, c’est ce qu’il croyait. Car lorsqu’il retrouva la parole, les premiers mots de Zacharie furent pour lui révéler les pensées qui, depuis l’arrivée de la Vierge, avaient mûri dans son âme au sujet du Fils de Marie.

« Mon fils, Dieu notre Seigneur nous a émerveillés par un prodige d’une nature infinie. Depuis toujours, nous savions que Dieu est Père, comme nous pouvons le lire dans son Livre. En nous créant à son image et à sa ressemblance, il nous a fait goûter aux délices de la paternité ; et en nous révélant qu’il est le Père de nombreux enfants, il nous a ouvert les yeux sur l’existence, parmi eux, d’un enfant né pour être son Premier-né. Ce qu’Il n’a jamais révélé ouvertement dans Son Livre, c’est que ce même Premier-né était Son Fils unique. Ou bien nous n’avons pas voulu le voir dans Ses paroles lorsque Son prophète a dit : « Vous pleurerez comme on pleure le premier-né, vous porterez le deuil comme on porte le deuil du fils unique. »

Mon fils, c’est là le Fils que porte ton Épouse dans ses entrailles. Entre tes mains, Joseph, ton Seigneur a placé son Enfant. Sa vie est entre tes mains ; si sa vie est déjà en danger parce qu’il est celui qu’il est : le fils d’Ève qui devait nous naître, quelle sera alors la responsabilité de l’homme à qui le Père a confié la garde de son Fils unique ? Ne baisse jamais la garde, Joseph. Défends-le au péril de ta vie ; protège sa Mère de ton bras et interpose ton corps entre elle et ceux qui viendront la rechercher pour tuer son Fils. Souviens-toi qu’il doit naître à Bethléem, car ainsi est-il écrit. Et c’est précisément parce que cela est écrit que ce sera le premier endroit où le diable dirigera son bras meurtrier. »

Joseph écouta les paroles de Zacharie, fils de prophète et père de prophète, sans pouvoir croire que Dieu permettrait à quelconque homme, qu’il s’appelle Hérode ou César, de toucher ne serait-ce qu’un cheveu de la tête du Fils de Marie.

Il retourna donc à Nazareth, célébra son mariage avec une Marie déjà bien avancée dans sa grossesse et se prépara à descendre à Bethléem lorsque l’édit de recensement de César Octave Auguste fit surgir dans la nation un cri spontané d’insurrection.

Une seule fois, les tribus d’Israël se sommetèrent à un recensement. Tout le monde avait à l’esprit le prix que le peuple avait payé pour le recensement du roi David. Quel châtiment leur infligerait-il s’ils, par crainte de César, désobéissaient à l’interdiction de se laisser recenser comme on recense le bétail ?

Judas le Galiléen et ses hommes préférèrent mourir en héros en combattant César plutôt que de vivre comme des lâches devant Dieu.

L’insurrection éclata en Galilée. Judas bloqua les routes, empêchant ainsi Joseph de se rendre à Bethléem pour que les Écritures s’accomplissent.

« Combien de temps durera cette insurrection ? Évidemment, aussi longtemps que le maître d’Hérode le voudra », répondit Joseph à son beau-frère Cléophas. « Ne crois-tu pas qu’Hérode le Jeune soit capable d’en finir avec Judas et ses hommes en l’espace d’un hennissement de la célèbre cavalerie de son père ? Les Hérode doivent en ce moment même se ronger les ongles. S’ils en avaient le pouvoir, ils auraient déjà mis fin à cette guerre sainte. Mais je crois que César ne le veut pas, et c’est César qui commande. Le Romain a décrété que le recensement commence dans le royaume des Juifs parce qu’il savait que ce qui se passe actuellement allait arriver. L’ écrasement impitoyable de Judas et de ses hommes lui servira de propagande contre toute autre insurrection éventuelle ; c’est ainsi que le Romain prévient le mal. »

Joseph ne s’était pas trompé. Les Hérode obéirent à l’ ordre de leur maître romain. Ils laissèrent l’insurrection galiléenne prendre de l’ampleur. Lorsque la victime fut mûre pour l’abattoir, ils déployèrent leurs armées. Ils tuèrent tous ceux qu’ils pdurent parmi la bande du Galiléen, et avec les corps des survivants, ils parsemèrent de croix tous les chemins menant à Jérusalem.

C’est sous cette multitude de croix que José et Marie passèrent en direction de Bethléem. Qui s’étonnerait que, prise de douleur, la Vierge ait accouché à peine arrivée chez son époux ?

Dans ce chapitre, la vérité dépend moins des faits que de la foi de chaque partie du tribunal de l’histoire. Si nous accordons notre confiance à l’historien Flavius Josèphe, traître à sa patrie, sauveur de son peuple en parvenant, grâce à ses Histoires, à faire en sorte que les Césars apprennent à distinguer les Juifs des chrétiens, même au prix de convertir ses descendants en une nation en guerre perpétuelle contre la Vérité, alors dans ce cas, l’insurrection dont parlent les apôtres est née de l’imagination des auteurs du Nouveau Testament.

Les principes de la psychohistoire, cependant, s’élèvent contre la déformation opérée par Flavius Josèphe en érigeant entre les juifs et les chrétiens ce mur d’acier qui les maintiendrait séparés pendant vingt siècles, une manœuvre qui exigeait de sa part de nier l’existence du Christ lui-même, devenant ainsi, ce faisant, l’Antéchrist dont parle saint Jean.

  

22

La naissance de Jésus

 

L’insurrection écrasée, Jérusalem assiégée par une armée de croix, c’est au milieu d’une telle mer que passèrent un Joseph et une Marie qui en était déjà à un stade très avancé de sa grossesse.

Lorsque Joseph et Marie arrivèrent à Bethléem, le village était bondé. Les frères de Joseph, surpris, car aucun d’entre eux n’avait imaginé que Joseph descendrait avant que sa femme n’accouche, improvisèrent un lit dans la mangeoire pour que Marie puisse accoucher.

Une fois encore, les éléments de la psychohistoire nous interpellent. Je veux dire par là qu’Hérode le Jeune n’aurait pas ordonné le massacre des Saints Innocents si les Romains avaient été présents à Bethléem. Les Romains, dont dépendait en dernier ressort son couronnement, n’auraient jamais permis un tel crime. Dès leur départ, Hérode le Jeune s’est mis à l’œuvre. Mais il était déjà trop tard. Joseph, Marie et l’Enfant étaient partis.

Cet ensemble d’éléments psychohistoriques nous ouvre les yeux sur la bataille entre le Ciel et l’Enfer dont nous parle saint Jean dans son Apocalypse. La Mort, n’ayant pu empêcher que les Écritures s’accomplissent ni que la Naissance ait lieu, devait mettre la main sur l’Enfant. Mais la Vie, confiante en ses forces, évoluait sur l’ échiquier de la Terre avec l’assurance de celui qui connaît la stratégie et les capacités de son ennemi et qui a toujours une longueur d’avance. Lorsque Hérode le Jeune vint s’en prendre à l’Enfant, ses parents étaient déjà partis. Pas à Jérusalem, bien sûr. Même s’ils auraient pu se réfugier chez la grand-mère de Marie.

Et je dis « pas à Jérusalem » parce que, s’ils étaient restés à Jérusalem, les paroles de Siméon le Jeune lorsqu’il salua la Mère et l’Enfant au Temple n’auraient aucun sens. Mais s’il a vu l’Enfant pour la première fois, alors oui.

Sur ce point comme sur les autres, le lecteur devra juger par lui-même à qui accorder du crédit : à un traître à la patrie, reconverti en une sorte de sauveur de ceux-là mêmes qu’il avait trahis, ou à des hommes qui, par amour de la vérité, ont poussé cet amour jusqu’à ses dernières conséquences. Je le dis car, à la suite de cette nouvelle reconstitution des faits, certains s’empresseront de dire que cette manière de réorganiser les événements ne correspond pas à la succession même des faits vécus.

Ainsi, une fois l’Enfant né, la Mère déjà debout, Joseph a fait enregistrer son fils. Nous ne savons pas quelle était l’intention initiale de Joseph. S’il avait l’intention de rester à Bethléem, son plan a changé après la conversation secrète qu’il a eue avec les Mages.

Comme vous l’avez déjà deviné, les Rois mages n’étaient pas des rois. Les Rois mages étaient les porteurs de la dîme de la Grande Synagogue d’Orient et, en tant que tels, ils devaient faire étape au Temple.

Ce que les Mages n’auraient jamais imaginé alors qu’ils venaient joyeusement, c’est qu’ils parcourraient les derniers kilomètres du chemin sous une mer de croix. Grâce à Dieu, la violence du moment occupait le fils d’ Hérode et ils se rendirent à Bethléem pour mettre Joseph en garde.

Joseph fit enregistrer son fils et retourna à Nazareth. Au bout des jours prescrits par la Loi, il se rendit au Temple, convaincu que le danger était passé. Il entra dans le Temple en compagnie de sa femme lorsque Siméon le Jeune lui barra le passage.

« Que fais-tu encore ici, homme de Dieu ? », lui dit-il. « Personne ne t’a dit ce qui s’est passé ? ».

Il l’emmena à l’écart et le mit au courant.

« Zacharie a effacé tes traces en les recouvrant de son sang. Peu après le départ des Romains, les Hérode ont envoyé leurs assassins dans ta ville. Tes frères pleurent la mort de leurs enfants en bas âge. Mais cela ne s’arrête pas là. L’horreur de la nouvelle parvint jusqu’à Zacharie. Il prit Élisabeth et Jean et les cacha dans les grottes du désert, où ils seront à l’abri de tout danger. Puis il vint au Temple. Joseph, ils l’ont encerclé comme une meute de chiens, le menaçant de le tuer s’il ne leur révélait pas tout ce qu’il savait. Ne pouvant supporter son silence, ils le tuèrent à coups de poing et de pied aux portes mêmes du Temple. « Joseph, prends l’Enfant et sa Mère et pars en Égypte. Ne reviens pas avant que ces assassins ne soient morts. »

Joseph ne dit pas un mot à Marie. Pour lui éviter d’apprendre la nouvelle par les siens, il l’emmena hors de Jérusalem sans lui donner la moindre explication.

« Comment as-tu pu vivre toute cette vie en portant seul ce fardeau, mon époux ? », pleura-t-elle lorsqu’il lui raconta tout sur son lit de mort.

À leur retour d’Égypte, la grand-mère de l’ Enfant était encore en vie. Je crois avoir dit que les émigrants revinrent dans ce qu’on pourrait appeler une situation prospère et heureuse. La situation économique du domaine de Marie était tout aussi florissante. Les sécheresses qui avaient autrefois ravagé les champs furent suivies de périodes de pluies abondantes. Jeanne, la sœur vierge de Marie, dirigeait les terres de sa sœur sans rien envier à un homme. Ceux qui croyaient que, à la mort de Jacob, sa maison s’effondrerait durent reconnaître qu’ils s’étaient trompés. Cette jeune fille dévouée à sa famille depuis son plus jeune âge ne perdit pas le rythme et ne se laissa pas tromper. Bien que libérée de son vœu par le mariage de Cléophas, Jeanne ne se maria pas.

D’un seul coup, repartir de zéro avec l’atelier de menuiserie ne semblait pas être une entreprise facile. Cléophas n’était pas de cet avis. La situation que Joseph avait dû surmonter le jour de son arrivée à Nazareth était une chose, et cette nouvelle situation en était une autre, très différente. Joseph était alors un parfait inconnu. À présent, ils pouvaient compter, pour commencer à se faire une place, sur une clientèle familiale répartie dans toute la Galilée.

C’est parmi ces relations que Jésus allait trouver ses futurs disciples. Mais revenons au Fils de Marie, son héritier et chef spirituel des clans qui, tels des branches d’un même tronc, s’étendaient dans les environs.  

La mort de Joseph impliqua Jésus dans le serment que le défunt avait fait à Cléophas. Nous avons déjà vu que l’Enfant vécut en son for intérieur l’expérience de celui qui renaît de l’Esprit à la suite de l’ épisode dont il fut le protagoniste au Temple. Le Siméon qui vint à la rencontre du Fils de David au Temple était le jeune Siméon que nous avons vu dire à Joseph : « Pars, homme de Dieu, car ils vont le tuer ».

Au cours des années qui ont suivi la mort de Joseph, Jésus a confié la menuiserie à son cousin Jacques et a pris la relève de sa tante Jeanne à la tête du domaine de sa Mère. Sous sa direction, les champs donnèrent un rendement de cent pour cent ; la renommée des vins des vignobles de Jacob s’étendit à toute la région. D’une intelligence hors du commun, Jésus se révéla être un homme d’affaires avec lequel conclure des affaires était une garantie de succès. Il achetait et vendait des récoltes d’olives sans jamais perdre une drachme.

S’appuyant sur ses relations familiales et sur le capital du chef du clan, la menuiserie de Nazareth connut également un essor très favorable.

À la mort des Hérode, Jésus entra en possession de l’héritage de son père en Judée.

Je crois avoir déjà dit qu’à Jérusalem, Jésus de Nazareth était considéré comme un mystère. Les frères de son père choisirent de rester célibataires en invoquant le proverbe : « Tel père, tel fils ». Physiquement, Jésus était le portrait craché de ce Joseph, grand et fort, homme de parole, peu loquace, prudent dans ses jugements, attaché à la vie de famille, toujours attentif aux besoins des siens.

Le fait est qu’après avoir marié tous ses cousins et laissé les affaires tourner toutes seules, ce Jésus, adoré par les siens, les surprit tous par « ses disparitions ».

  

23

Le mystère des disparitions de Jésus

 

Personne ne savait où allait Jésus ni ce qu’il faisait lorsqu’il disparaissait ainsi. Il disparaissait, tout simplement. Il disparaissait sans prévenir, sans donner d’explications. Ses disparitions pouvaient durer des jours, voire des semaines. Si ses cousins Jacques et Joseph se renseignaient ici et là pour savoir si quelqu’un avait vu leur Jésus, tout le monde faisait mine de ne rien savoir du tout.

Où se cachait Jésus ?

Eh bien, ce n’était pas facile à dire. Mais où qu’il aille, il revenait de là où il avait été comme si de rien n’était. Puis il revenait tout tranquille, balançait une excuse quelconque à tous ceux qui, par cette inquiétude si naturelle, lui montraient à quel point ils l’aimaient : « J’ai dû m’occuper d’une affaire urgente », par exemple, et hop, sujet clos. Ça ne servait à rien d’insister davantage ; au final, Jésus éclatait de rire et c’étaient eux qui passaient pour des idiots.

« Pourquoi t’inquiètes-tu ainsi, Santiago, mon frère ? Te manque-t-il quelque chose ? Tes enfants sont-ils malades ? Tu as la santé, l’argent et l’amour, que peut-on vouloir de plus ? ». Je te l’avais bien dit : il était impossible de se fâcher contre Lui. Non seulement il avait tout à fait raison, mais en plus, quand il te le disait avec ce sourire dans les yeux, au final, c’était toi qui passais pour l’imbécile à t’inquiéter sans raison.

Les seules qui ne semblaient ni surprises ni scandalisées par ses disparitions étaient les Femmes de la Maison. À la grande surprise de Santiago et de ses frères, les Femmes ne voulaient même pas entendre parler de reproches. Quel mystère était-ce là pour qu’elles soient ainsi enchantées ?

Un mystère ? Pourquoi avait-il enchanté sa mère, sa tante Juana et sa tante María ?

Il y avait bel et bien un mystère. Un très grand mystère.

Il s’avère que lorsqu’Il partait, un miracle se produisait dans la maison. Les sacs de farine ne s’épuisaient jamais, même si l’on en retirait à la pelle. Les jarres d’huile ne se vidaient jamais, quel que soit le nombre de litres qu’elles distribuaient : le niveau d’huile dans les jarres ne baissait jamais. Et si l’une d’entre elles tomberait malade, les trois femmes de la maison savaient qu’Il revenait car elles se remettaient aussitôt. Et comme cela, tout le reste aussi. Alors comment aurait-il pu ne pas les enchanter ? Bien sûr, quand il s’agissait de répondre à elles ou à leurs cousins pour leur dire d’où il venait ou ce qu’il avait fait, Jésus se contentait de les regarder et leur donnait pour toute réponse un baiser accompagné de sourires.

Où allait-il ? D’où venait-il ? Que faisait-il ? Je crois que c’est le treizième apôtre qui a dit que Jésus allait implorer son Dieu, avec des larmes puissantes, de faire preuve de miséricorde envers nous tous.

L’origine de ces larmes ne doit pas nous paraître étrange, puisque nous connaissons la source d’où elles jaillissaient. C’était le Fils de Dieu, de même nature que son Père, qui contemplait face à face l’avenir de l’œuvre qu’il allait accomplir, et en voyant le destin vers lequel il conduisait ses disciples, son cœur tout entier se brisait.

Comment ne pas chercher auprès de son Père une alternative viable, différente, qui éloignerait les siens du destin vers lequel, avec sa Croix, il les entraînait ?

Et ce qui est encore plus tragique, c’est que lorsque son sang l’ entraînait vers la fragilité de l’existence humaine et qu’il se demandait comment il pouvait être sûr que ce qu’il allait faire était la volonté de Dieu, à ce moment-là, le poids de ce Destin l’écrasait, s’enfonçait dans sa poitrine et lui arrachait des larmes de sang vif. Comment pouvait-il être sûr que ce qu’il allait faire était la bonne chose à faire ? Pourquoi la Croix du Christ et non la Couronne de David ?

La tension, la pression, la nature humaine dans toute sa nudité lui martelaient le cerveau et l’âme avec la vision des centaines de milliers de chrétiens qu’Il conduirait au martyre. Un Destin qu’Il pourrait leur épargner en acceptant simplement la Couronne que le peuple, en masse, Lui offrirait. Que faire ? Comment le savoir ? Et par quels moyens résister au réconfort que lui offrait son Père ? Car après le Jour de Yahvé viendrait le Jour du Christ, un Jour de liberté et de gloire : le Roi sur son trône de puissance menant les armées de son Père vers la victoire.

Au cours de ces jours-là, avant d’entamer sa mission, Jésus choisit en Galilée ceux qui seraient ses futurs apôtres. Les liens qui l’unissaient à ses futurs disciples provenaient du lien sanguin que le fils aîné de Zorobabel avait commencé à tisser lorsqu’il fonda Nazareth.

Contrairement à l’atmosphère dans laquelle se multipliaient les hommes de Zorobabel restés en Judée, les habitants de Galilée accueillirent paisiblement et amicalement les hommes d’Abiud. Les habitants de la Judée furent scandalisés en découvrant les intentions de Zorobabel et de ses hommes ; ils se rebellèrent contre l’idée de la reconstruction de Jérusalem et tentèrent par tous les moyens de les contraindre à abandonner le projet.

La Bible dit qu’ils n’y parvinrent pas. En revanche, les habitants de la Terre Sainte de l’époque se virent imposer une politique d’hostilité perpétuelle. Une politique qui conduisit au cloîtrage et à l’isolement des Juifs du Sud par rapport au reste du monde. Circonstance qui, avec le temps, allait transformer les Juifs du Sud en ce peuple haïssant les Gentils, qu’ils méprisaient et traitaient en privé comme s’ils parlaient de simples bêtes.

« Mieux vaut manger avec un cochon qu’avec un Grec », disait un rabbin.

« Mieux vaut épouser une truie qu’une Grecque », renchérissait son collègue.

Cette haine envers les Grecs et les Gentils en général, ce mépris d’un peuple qui en était venu à se croire la race supérieure, était une haine, dans une certaine mesure, naturelle. Envers les Grecs, à la suite des persécutions d’Antiochus IV Épiphane. Envers les Égyptiens parce qu’un jour le pharaon… Envers les Syriens parce qu’autrefois… Envers les Romains parce qu’ils les opprimaient… La question était de transformer cette haine en une sorte d’identité nationale, d’en tirer la force de continuer à se croire la race supérieure, appelée à soumettre et à être servie par le reste de l’humanité.

Les habitants de la Judée attendaient le Messie pour devenir le nouvel empire mondial. Leur rapport aux lois non nationales, imposées par l’empire, qui régissaient la vie entre Juifs et Grecs, entre Grecs et Romains, entre Romains et Ibères, constituait un chemin dans la jungle, semé d’embûches mortelles, à travers lequel le Juif devait rester vigilant et puiser sans cesse dans la haine et le mépris envers les autres races la force vitale qui l’aiderait à surmonter les épreuves jusqu’à la venue du Messie.

Contrairement à leurs frères du Sud, ceux du Nord s’intégrèrent parfaitement dans la société des Gentils. Ils travaillèrent avec eux, firent du commerce avec eux, s’habillèrent comme eux, apprirent leur langue, respectèrent leurs coutumes, leurs traditions et leurs dieux.

Par rapport à leurs frères du Sud, les Juifs de Galilée avaient évolué dans la direction opposée. Alors que le Sudiste invoquait la haine comme rempart protecteur de son identité, le Nordiste invoquait le respect entre tous les hommes comme garant de la préservation de la paix.

Lorsque Jésus arriva donc, les différences mentales et morales entre les Juifs galiléens et les Juifs du Sud étaient aussi énormes que celles qui existaient à l’époque entre un barbare et un homme civilisé. Le Galiléen continuait d’attendre la venue du Messie, le Christ qui unirait tous les peuples du monde ; le Juif de Jérusalem attendait lui aussi cette naissance, mais non pas celle d’un Sauveur, mais celle d’un conquérant belliqueux et invincible qui mettrait à ses pieds, à genoux, toutes les autres nations du monde. Jésus aurait difficilement trouvé parmi ces Juifs du Sud un seul homme qui l’aurait suivi pour chanter à l’Amour et à la Fraternité universelle le plus merveilleux poème jamais écrit, l’Évangile.  

Compte tenu de ces circonstances, ce n’était pas un hasard si tous ses disciples se trouvaient présents aux noces de Cana.

Lorsque le Fils de Zorobabel et héritier de la couronne de Salomon s’installa à Nazareth, ses hommes et ses fils s’unirent entre eux et répandirent leur descendance dans toute la région. Travailleurs respectueux de leurs voisins, épris des lois de la civilisation commune à tous, la religion étant une affaire privée soumise à la loi sur la liberté de culte, les les hommes d’Abiud et leurs enfants se répandirent dans toute la Galilée, en conservant le mariage endogamique comme fondement de leur identité nationale. Pour le reste, le Juif galiléen ne se distinguait en rien de ses voisins. Il s’habillait comme eux, parlait comme eux.

Dans un tel contexte, le succès commercial de l’ atelier de confection de la Vierge de Nazareth a fondé sa fortune sur le courant nationaliste qui s’est éveillé en Galilée à la suite de la reconstruction des synagogues. C’était lors de ces moments uniques, décisifs de la vie, comme le mariage, par exemple, que la fierté nationale s’exprimait et que l’on aimait se montrer dans un costume typique et populaire. L’art de la confection du costume national, entre les mains des filles d’Aaron, qui en avaient fait un monopole basé à Jérusalem, l’ouverture de cette boutique par la Vierge, disciple d’une maîtresse du secret le mieux gardé de la caste sacerdotale féminine — dont la confection de manteaux sans couture est l’exemple le plus abouti —, fut un coup de maître qui attira à Nazareth les jeunes mariés de la région.

Au-delà de la prospérité qu’il apporta à la maison de la Vierge et à Nazareth même, le succès de l’atelier de la Vierge ouvrit la voie dans la région et la prépara à offrir à ses sœurs un terrain où s’épanouir et se multiplier. Ils se marièrent en Galilée et eurent des fils et des filles. Aux liens préexistants à la naissance de la Vierge s’ajoutent alors ceux que ses sœurs et les fils et filles de son frère Cléophas ont tissés, et les contours du tableau dans lequel évoluait son Fils prennent alors toute leur ampleur.

Autrement dit, les disciples de Jésus étaient présents au célèbre mariage de Cana simplement parce qu’ils étaient liés aux mariés par des liens du sang. Ou bien croyez-vous que la belle-mère de Pierre ait été guérie sans la foi ?

Tout au long des Évangiles, nous voyons que la seule condition que Jésus exigeait pour recevoir la grâce de sa Puissance était la foi. Lorsqu’il a guéri la belle-mère de Pierre, celle-ci n’avait pas encore vu l’Unique-Fils de Dieu. Le fait qu’elle ait eu la foi sans avoir vu nous ouvre les yeux sur le lien entre la belle-mère de Pierre et la Vierge, grâce à laquelle la foi de cette femme dans le Fils de Marie était absolue. Et cela nous aide à ouvrir la porte de sa maison et à voir que Pierre, par son mariage avec la fille de sa belle-mère, est directement apparenté à la Vierge.

Après le miracle de la transformation de l’eau en vin, la seule chose que Pierre avait besoin de voir, c’était l’onction du fils de David par le prophète.

Quand on lit l’Évangile, la première surprise s’impose en voyant Pierre et ses compagnons tout abandonner à l’appel : « Suivez-moi ». Comme s’ils étaient des robots ou des automates dépourvus de volonté, ces hommes ont quitté leurs familles et l’ont suivi sans même demander où. C’est la première impression. Logiquement, ce n’est qu’une apparence. Ces hommes connaissaient parfaitement le Fils de Marie. Ils savaient de quelle nature était son autorité spirituelle sur tous les clans davidiques de Galilée. Pierre et ses compagnons n’étaient pas des automates sans volonté obéissant à l’ordre de leur créateur au rythme des frappes de leurs doigts sur un clavier d’ordinateur. Loin de là. Inutile de préciser qu’à plus d’une occasion, unis par des liens du sang à la Maison de leur Mère, ils ont parlé avec son Fils du Royaume du Messie. Il convient également de souligner que le premier miracle en public, dont ils furent témoins, transforma la conception qu’ils s’étaient faite de la nature de la mission messianique, au point qu’ils étaient prêts à tout abandonner dès que Jésus le souhaiterait. Cela étant clarifié, poursuivons.

Vous avez déjà vu qui était ce Jean et quel sentiment se cachait derrière ces paroles accablantes contre les Juifs. Sa mère a consacré sa vie à l’élever et à lui dire toute la vérité sur son père, pourquoi il était mort et qui il allait précéder. À la mort d’Élisabeth, Jean s’est retiré dans le désert et a mené une vie surnaturelle dans l’attente de l’accomplissement de la mission pour laquelle il était né. Le baptême de Jésus par Jean confirma aux disciples ce qu’ils savaient déjà : le Fils de Marie était le Messie.

Ils le suivirent pour conquérir le royaume universel. Ils n’auraient jamais imaginé que l’épée avec laquelle Jésus conquerrait le trône de David se trouvait dans sa bouche.

Jésus leur a annoncé à maintes reprises quelle serait sa fin. Mais comment auraient-ils pu concevoir que le Fils de Dieu allait mourir crucifié ?

Témoins d’œuvres prodigieuses, surnaturelles, extraordinaires, divines à tous égards, comment auraient-ils pu concevoir que leurs frères en Abraham commettraient un tel crime contre le Père de ce Fils ?

Ce qui devait arriver arriva. Incroyablement, Jésus se tut, comme celui qui range son épée dans son fourreau et s’abandonne inexplicablement face à l’ennemi venu le tuer. Tout ce qu’il aurait eu à faire, c’était d’ouvrir les lèvres. S’il avait seulement dit : « À genoux », la foule qui était partie à sa recherche serait restée clouée au sol comme des statues de sel. Mais non, il n’a pas prononcé un mot. Il s’est simplement laissé enchaîner.

À eux, les Onze, il ne leur a laissé que l’ alternative des lâches.

Car tous se sont précipités pour se cacher. Tous sauf celui qui s’est enfui nu. C’est lui qui a apporté la nouvelle à la Mère : ils venaient d’arrêter son Fils, ils l’emmenaient pour le juger.

Le Romain avait réclamé la tête de ce Messie au Sanhédrin. Intimidé par les légions de Pilate, le Sanhédrin le lui avait livré.

Cette question de la culpabilité absolue que l’ avenir a fait peser sur cette génération juive, en disculpant les Romains de leur participation directe à la Passion du Christ, trouve sa réponse au cœur même des paroles du grand prêtre devant le tribunal qui avait livré le Messie à Pilate :

« Il convient qu’un homme meure pour le peuple. »

« Il convient » signifiait que soit on le livrait à Pilate, soit celui-ci décréterait l’état d’urgence et enverrait ses légions à sa poursuite. Si l’on livrait Jésus de Nazareth, le peuple resterait calme, pris au dépourvu, mais si Pilate envoyait ses légions à la poursuite de celui-là même qu’ ils abandonnaient désormais à son sort, alors, par amour de la patrie, ils le défendraient jusqu’à la mort. Et où était donc ce fou capable de croire à la victoire d’une rébellion populaire contre César ?

Le sort de Jésus de Nazareth était scellé. C’était Lui ou la Nation. Que l’avenir leur reproche, à cause de leur lâcheté, de l’avoir livré, en leur faisant porter toute la responsabilité de sa mort, eh bien tant pis. Que pouvaient-ils faire d’autre ? Ce malin de Pilate s’en laverait les mains, et alors ? N’était-il pas préférable qu’un homme meure plutôt que tout le peuple soit massacré par les légions ?

Le problème des disciples était de croire que leur peuple ne jouerait pas le rôle du lâche et prendrait les armes plutôt que de livrer le Messie aux Romains. Pour eux, la situation était claire : comment l’ Empire pourrait-il vaincre une armée dirigée par le Roi de l’Univers ? N’y avait-il pas eu des centaines et des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants à avoir vécu dans leur chair sa gloire ? Parmi les foules, n’étaient-ils pas là, ces privilégiés, le témoignage vivant de la mission divine de Jésus de Nazareth ? Il est vrai que, bien souvent, ces foules l’avaient acclamé roi et qu’à chaque fois, il leur avait tourné le dos. Illogique ? Renonçait-il au trône qui lui revenait de droit ?

Oui et non.  

En effet, tout au long de l’histoire d’Israël, il avait été démontré que l’onction du roi n’incombait pas au peuple, mais aux prophètes de Dieu. Fort de cette expérience, il était naturel que Jésus refuse un couronnement établi en violation du droit historique.

L’ère des prophètes étant révolue, l’onction, canoniquement parlant, revenait au Temple. Il fallait donc que vienne le moment où ces mêmes foules le suivraient jusqu’à Jérusalem et demanderaient au Sanhédrin la reconnaissance divine que Jésus de Nazareth avait méritée par ses œuvres.

Alors, sous la pression du témoignage d’une multitude de bienheureux et d’une foule innombrable réclamant à grands cris l’ onction du Messie par le grand prêtre, Jésus s’assiérait sur le trône de David, son père historique, et, en présence de tous les enfants d’Israël, il se ceindrait de la couronne des rois.

Lorsque, au cours de la troisième année de sa mission, la nouvelle se répandit : « Jésus de Nazareth se rend à Jérusalem pour la Pâque », l’attente messianique attira à Jérusalem des foules innombrables.

Ponce Pilate s’y attendait. Au courant des aventures du Messie des Juifs, il avait depuis longtemps déjà demandé la tête de ce Nazaréen au Sanhédrin. La décision politique qu’il devait prendre face à l’explosion messianique provoquée par ce Nazaréen était complexe et claire à la fois. Il devait le tuer. En tuant le berger, le troupeau se disperserait. Il ne pouvait pas non plus déployer ses légions et les lancer en masse contre la foule. Une rébellion nationaliste éclaterait pour défendre leur Messie, et une guerre à la Spartacus était bien la dernière chose que César pouvait souhaiter. En tant qu’homme politique, sa mission était de prévenir le mal avant que la guerre ne se déclare. Il pouvait s’attendre au pire et laisser la proie grossir. Comme l’avaient déjà fait Auguste et Hérode à l’ époque du recensement. Au moment opportun, Pilate déploierait ses légions et, grâce à ce massacre, les autres nations apprendraient comment Rome punit la rébellion contre César.

Le fait est que le Sanhédrin au complet était contre le Nazaréen et n’osait pas s’en prendre à lui par crainte de la foule qui l’accompagnait partout où il allait. Le Sanhédrin avait juré à Pilate qu’il le lui livrerait en personne, mais qu’il devait attendre que le fruit soit mûr.

Après la première année de marche triomphale vers le Mont du Sermon, la deuxième année avait été marquée par un déclin. À la croisée de la deuxième et de la troisième année, le refus de Jésus d’être couronné roi avait peu à peu effrayé les foules, qui ne le comprenaient absolument pas.

Qui, parmi tous ceux qui auraient joui d’un tel pouvoir divin, ne se serait pas fait accompagner par les foules jusqu’à Jérusalem pour exiger du Sanhédrin réuni en séance plénière la couronne de son père David ?

La perplexité et l’ignorance quant à sa pensée l’avaient laissé seul à l’aube de la troisième année. Seules les femmes et ses disciples lui restaient fidèles.

Que serait donc devenue cette première désespérance du politicien romain ? Et ce qui semblait encore pire au Sanhédrin, pourquoi Pilate allait-il faire marche arrière maintenant ? N’y avait-il pas, dans les rangs de son armée, quelqu’un qui, en cas d’insurrection messianique, déserterait l’Empire et se mettrait au service du Fils de David ?

Comme le montre l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, l’attente, étouffée l’année précédente par Jésus lui-même, se réveilla de sa léthargie. Croyant que le Fils de David avait pris sa décision finale en faveur de son couronnement cette année-là, tous se précipitèrent vers Jérusalem.

Comme nous le savons déjà et comme l’histoire le prouve, à l’occasion de la Pâque, Jérusalem devenait une ville assiégée. De toutes les régions du monde, les Juifs descendaient et montaient vers la Ville Sainte pour célébrer ce Repas qui servait de prélude à la libération opérée par Moïse.

Cette année-là, en l’an 33 de notre ère, à la foule habituelle s’ajoutèrent tous ceux qui, autrefois, l’avaient proclamé roi.

Quelle ne fut pas la surprise de tous lorsque Jésus entra dans le Temple et, à coups de fouet, mit fin à jamais à la pression contre le Sanhédrin et César que cette foule exaltée était prête à exercer.

Cette fièvre messianique que Jésus avait éveillée dès sa première année était de retour. Elle avait atteint Jérusalem avant son arrivée et faisait trembler les remparts de Jérusalem avec la même force que, en son temps, les trompettes de Josué. Si, au lieu de se rendre directement au Temple pour s’emparer d’un fouet et déclarer la guerre totale au Sanhédrin, Jésus aurait fait ce qu’il avait fait lorsqu’il était enfant : se frayer un chemin jusqu’à la Cour des docteurs de la loi et entrer dans le vif du sujet… Mais non. Pas du tout. La situation était déjà agitée et c’est Lui qui alla la plonger dans le chaos de la manière la plus explosive qui soit.

La même foule qui, quelques heures plus tôt, avait applaudit et acclamé le Fils de David, réclamait à la tombée de la nuit sa tête à un Pilate qui, à ce moment-là, ne voyait plus pourquoi il devait tuer celui qui s’était creusé sa propre tombe.

Pour comprendre la fuite de ses disciples, il faut se mettre à la place de ces hommes qui, au fond de leur cœur, rêvaient de cette entrée triomphale, puis, aussitôt après, de son couronnement. Ce sont eux qui ont été les premiers à rester bouche bée en voyant leur Maître saisir un fouet et se jeter avec une colère toute-puissante contre le Temple.

C’est à ce moment-là que Judas prit la décision de le livrer au Sanhédrin. Les autres s’en allèrent, le moral en pauvre, comme flottant dans un vide total.

Que va-t-il se passer maintenant ?

Qu’avait donc fait Jésus ?

Tandis qu’ils prenaient le Dernier Souper, ils se sentaient aussi désorientés et vides que cette Terre qui, avant le Commencement, errait dans les Ténèbres de l’Abîme, désorientée et vide.

Hélas, enfants de la Terre, l’héritage de votre mère est votre sort ! N’a-t-elle pas reçu, le jour de sa naissance, toutes sortes de promesses de son Créateur, et dès que celui-ci lui a tourné le dos, ne s’est-elle pas laissée piéger dans la confusion qui accompagne toute solitude ? Votre mère ayant connu, à sa naissance, la confusion et le vide de la solitude, comment auriez-vous pu ne pas tomber dans le même piège ?

Pendant qu’ils dînaient avec Lui, ses disciples n’avaient pas la moindre idée de ce dont Il leur parlait. Ils savaient seulement qu’ils étaient prêts à mourir en combattant plutôt que de Le laisser seul. Pauvre Pierre, son cœur s’est brisé lorsque son Héros et son Roi lui a arraché l’épée des mains ! Tous, sans exception, se sont enfuis, poussés par une force qui les dépassait et qui faisait bouger leurs jambes contre la volonté de leur esprit.

« Que va-t-il se passer maintenant, Mère ? », demandait cet autre Jean à la Mère de Jésus, comme si elle connaissait la réponse.

Que va-t-il se passer ? Il allait se passer ce qui était prophétisé depuis mille ans. Le firmament se parerait de deuil pour pleurer la mort du Premier-né, la terre se lamenterait sur la mort de l’Unique-Fils.

 

24

Mort et résurrection de Jésus-Christ

 

Les événements de cette nuit-là sont décrits dans les Évangiles. Je ne vais ni les reproduire ni les commenter. Je me limiterai à ce qui n’est pas écrit.

Tandis que la mascarade judéo-romaine suivait son cours, le ciel s’assombrissait au-dessus des têtes des milliers d’ivrognes qui scandaient : « Crucifie-le ! »

La même confusion qui s’était emparée des disciples et les avait poussés à prendre la fuite, cette même force s’était emparée de la foule qui l’avait acclamé lors de son entrée triomphale et, livrée à l’alcool, défoulait sa peine contre l’auteur de la désillusion qui s’était emparée de leurs esprits. Hébétés, livrés à l’alcool dans lequel ils noyaient leur chagrin, qui coulait à flots et gratuitement des mains du Temple vers leurs gorges, ceux-là mêmes qui, à peine quelques heures auparavant, acclamaient le Messie, criaient désormais : « Crucifie-le ! ».

Tandis qu’ils criaient sans relâche, les nuages envahirent l’horizon et tissèrent une toile de foudre et de tonnerre au-dessus du Golgotha. Tandis que le Condamné traînait sa croix sur la Via Dolorosa, indifférent à la foule ivre qui crachait ses rires sur le Fils de Marie, la nuit tombait peu à peu.

Absorbés, émerveillés par ce qu’ils vivaient, alors qu’ils défilaient en procession, très peu d’entre eux eurent à l’esprit les paroles du Prophète. En réalité, seul un jeune garçon, au pied de la Croix, alors qu’il regardait vers le ciel, se souvint des Écritures.

 

« Déjà les vagues de la mort m’entouraient et les torrents de Belial me terrifiaient. Les liens du shéol m’emprisonnaient, les filets de la mort m’avaient surpris. Et dans mon angoisse, j’ai invoqué Yahvé et j’ai lancé vers mon Dieu mon cri. Il a entendu ma voix depuis son palais, et mon cri est parvenu à ses oreilles. La terre fut ébranlée et trembla. Les fondements des montagnes vacillèrent, ils frémirent devant Yahvé dans sa colère. De ses narines montait de la fumée, et de sa bouche, un feu dévorant, des charbons allumés par Lui. Il abaissa les cieux et descendit, un nuage noir sous ses pieds. Il s’éleva sur les chérubins et s’envola ; il vola sur les ailes des vents. Il fit des ténèbres un voile, formant autour de lui sa tente ; une brume aqueuse, des nuages épais. Devant l’éclat de son visage, les nuages se dissipèrent ; de la grêle et des éclairs de feu. Yahvé tonna depuis les cieux, le Très-Haut fit entendre sa voix. Il leur lança ses flèches et les dispersa, il fulmina des éclairs et les consterna. Et des torrents d’eau apparurent, et les fondements du monde furent mis à nu devant la colère réprobatrice de Yahvé, devant le souffle de l’ouragan de sa fureur. »

 

Oui, seul ce jeune garçon fixait son regard vers le ciel qui contemplait avec horreur le crime des enfants de la terre. Dans la douleur de l’instant, personne n’avait perçu ce qui s’abattait sur leurs têtes. Le ciel était noir comme les profondeurs de la grotte la plus impénétrable. Lorsque Jésus rendit son dernier souffle et qu’ils crurent que la fin était déjà arrivée, comme s’ils se réveillaient soudain tous d’un rêve, leurs yeux s’ ouvrirent à la réalité.

Avant même de sentir la menace du ciel, la voûte céleste se déchira en larmes. On entendit un craquement plus fort que celui des murs de Jéricho lorsqu’ils s’écroulèrent. C’est alors qu’ils levèrent tous la tête pour la première fois et sentirent dans l’atmosphère cette humidité électrique.

Ils s’apprêtaient déjà à faire demi-tour quand soudain un fouet en forme d’éclair déchira l’obscurité. Il sembla tomber au loin. Quels imbéciles ! C’était le cavalier qui, autrefois, avait ouvert à Judas Maccabée les rangs de l’ennemi et qui venait maintenant chevaucher violemment sur les nuages des prophéties. Ses yeux étincelants illuminaient la nuit et de sa gorge toute-puissante, le tonnerre rula à l’horizon ; comme un fou, possédé par une douleur qui lui aveuglait les entrailles, ce cavalier divin leva le bras et fit pleuvoir sur la foule son fouet de foudre et de tonnerre.

L’enfer de la Colère du Père Éternel s’abattit en tornade sur les enfants et les femmes, les vieillards et les jeunes, sans distinction entre les coupables et les innocents. Devenue folle, comme quelqu’un qui se réveille en sursaut d’un cauchemar pour découvrir, en ouvrant les yeux, que le véritable cauchemar venait de commencer, la foule se mit à dévaler le Golgotha. La tempête qui pesait au-dessus de leurs têtes menaçait de grêle, d’éclairs et de tonnerre, mais pas de pluie. C’était un orage électrique que le Tout-Puissant, transpercé par la lance que l’on avait enfoncée dans la poitrine de son Fils, le cœur brisé, avait pris entre ses mains et, rendu fou par la douleur, abattait sur les enfants de la terre sans distinguer qui que ce soit. La frénésie, la terreur s’emparèrent de tous. La terreur se déchaînait sans épargner ni le vieillard ni l’enfant, ni l’homme ni la femme. Rendue folle par ce qu’elle avait fait sous l’emprise de l’alcool, la foule se mit à se diriger vers les remparts de Jérusalem. Des fous ! Comme si la douleur de Dieu pouvait être endiguée par la pierre.

Et voilà que la foule se mit à courir en descendant le Golgotha, cherchant le salut entre les remparts. Alors, le fouet électrique du Tout-Puissant se mit à s’abattre sur les femmes et les enfants, les jeunes et les personnes âgées, sans faire la distinction entre les coupables et les innocents. Sa douleur, la douleur du Tout-Puissant, les atteignait tous et leur déchirait la chair sans aucune pitié. En moins de temps qu’il n’en faut au coq pour chanter son deuxième chant, la pente du Golgotha se remplit de cadavres carbonisés. Ceux qui gravaient déjà la pente de la Porte des Lions croyaient avoir échappé à l’ horreur lorsque les tombes du cimetière des Juifs commencèrent à s’ouvrir. Les prophètes sortirent de leurs tombes et, de leurs bouches spectrales, la colère du Tout-Puissant leur faisait parvenir aux vivants leur sentence de mort.

Horreur, désolation, effroi. Ceux qui pensaient trouver refuge chez eux se retrouvèrent devant des portes closes. Une nuit de la Cène, il y a mille cinq cents ans, l’ange de la mort parcourut les maisons des Égyptiens à la recherche des premiers-nés. Ce même ange parcourait désormais les rues de Jérusalem, tuant sans distinction entre grands et petits. La même douleur infinie qui déchirait le cœur de son Seigneur avait atteint le sien et, dans sa douleur indicible, il enfonçait l’épée des chérubins contre tous ceux qu’il rencontrait sur son passage.

Terrifiés, pris au piège d’un cauchemar infernal, la terreur entraîna les fugitifs vers le Temple. Là, ils s’entassèrent entre ses murs, cherchant la miséricorde. Fous, avec la folie de celui qui tue son fils et se réfugie chez le père de l’enfant, c’est là qu’ils trouvèrent leur tombe lorsque le fouet de la Douleur fit tomber ses larmes sur la coupole, une coupole qui s’effondra sur la foule terrifiée.

Horreur, effroi, désolation. La douleur du Père du Christ en pleine explosion violente. Le sang d’un Dieu transformé en blocs de pierre tombant sur une foule terrifiée, écrasant des têtes, réduisant en décombres hommes et femmes. Criez à nouveau : « Crucifiez-le ! » écrivaient par leurs craquements les pierres de la coupole du Temple alors qu’elles tombaient du plafond au sol.

Tandis que ces événements se déroulaient au pied de la Croix, il ne restait plus qu’un homme et trois femmes. Comme si un bouclier d’ énergie le protégeait, le jeune homme, debout, contemplait le spectacle. Au pied du Mont de la Passion, les cadavres calcinés, les mourants écrasés sous le poids de ceux qui s’étaient enfuis en dévalant la pente. Contre les remparts, sans aucune issue face aux morts sortis de leurs tombes, les victimes paralysées par l’ horreur s’entassaient, prises de folie. Lorsque, peu après, la coupole du Temple s’effondra et que cessèrent les tonnerres, les éclairs et le fracas de la chair et du sang, Jean ramassa l’ épée du Romain qui avait avoué. Le jeune homme tourna la tête vers les trois femmes, leur parla du regard, puis commença à leur frayer un passage. La foule des blessés et des mourants, horrifiée, s’écartait comme s’il s’agissait d’un ange de Dieu en pleine fin d’œuvre, achevant la tâche commencée par son Seigneur. Tel était le feu qui jaillissait de ses yeux, celui du plus jeune des fils du Tonnerre.

Arrivés dans les rues, incapables de résister au regard de ce chérubin humain, les hallucinés s’écartaient de son chemin. Juan conduisit les trois femmes chez elles et referma la porte derrière lui. Là se trouvaient les Dix et les autres femmes. Comme morte, la Mère se laissa tomber sur le lit et ferma les yeux sur un monde où elle ne semblait plus vouloir revenir.

Les survivants se jurèrent d’effacer de leur mémoire et de celle de leurs enfants le souvenir de la Nuit où Dieu rompit son Alliance avec les fils d’Abraham. Leurs historiens enterrèrent le souvenir de cette Nuit dans la tombe des silences millénaires. À maintes reprises dans l’ histoire de l’humanité, un peuple s’est juré d’effacer de sa mémoire un certain événement, particulier, capital pour l’évolution de son avenir. Rarement un peuple a réussi à enterrer de manière aussi définitive un chapitre aussi traumatisant.

Les Onze ont eux aussi cru que tel était le destin de ces trois années de gloire inoubliable. En effet, la seule chose qui les a retenus ce vendredi-là et le samedi suivant, enfermés dans cette Maison, était de connaître le sort de cette Mère qui gisait comme morte sur son lit.

La Mère se réveillerait-elle de son sommeil ? Ne voyait-on pas sur son visage ravagé par la souffrance les morceaux en lesquels son cœur s’était brisé ?

Seigneur, comment la regarder en face lorsqu’ elle se réveillerait ? Quels mots de réconfort lui diraient-ils pour justifier la fuite honteuse qu’ils avaient entreprise ?

Que pouvaient-ils faire ? L’abandonner à son sort ? Continuer à fuir jusqu’à ce que la distance entre eux et leurs souvenirs devienne un abîme ?

Ne leur avait-Il pas dit que tout ce qu’ils vivaient passerait, et qu’Il ressusciterait le troisième jour ?

Les heures leur parurent interminables à tous ceux qui veillaient sur le sommeil de la Mère. Malgré le danger qu’ils couraient, personne ne partirait sans l’accompagner jusqu’à Nazareth.

Combien de temps lui faudrait-il pour se réveiller ? Mais bien sûr, pourquoi aurait-elle voulu se réveiller ?

Le samedi à midi, la Mère commença à sortir de son état. Les Onze crurent qu’ils ne pourraient supporter son regard. Ah, comme ils étaient naïfs !

Ils avaient passé plus d’heures qu’ils ne pouvaient en compter à contempler ce visage vieilli. Ils connaissaient déjà par cœur chaque micromètre de ses joues lacérées.

Soudain, ce samedi-là, ce visage commença à reprendre des couleurs. Tous restèrent là à observer chacun de ses mouvements. C’est alors que la Mère ouvrit les yeux, pleins de vie.

À ses côtés, sa sœur Jeanne lui caressait le front comme on caresse la tête de la personne la plus aimée au monde. De manière inattendue, la Mère demanda un peu d’eau. L’autre Marie, celle de Cléophas, se leva. Lentement, la Mère se redressa dans son lit et les regarda tous. Les Onze étaient assis par terre, adossés aux murs de la pièce. L’ expression de son visage les émerveillait lorsque la Mère ouvrit la bouche. « Qu’avez-vous, mes enfants ? », leur dit-elle en souriant. « Qui veillez-vous ? Vous me regardez comme si vous voyiez un fantôme. »

Les Onze n’en revenaient pas. Marie, la femme de Cléophas, revint avec le verre d’eau et s’assit à ses côtés, posant sa tête sur son épaule.

« Allons, Marie, ne fais pas l’enfant, ne pleure plus, ou veux-tu que mon Fils te trouve ainsi quand il viendra ? »

Les Onze se regardèrent, pensant que la douleur lui avait fait perdre la raison. La Mère devina leurs pensées et se mit à leur parler, en disant :

« Mes petits enfants, c’est moi qui suis responsable de tout. Il y a bien longtemps que j’aurais dû vous révéler qui est Celui que vous appelez Maître et Seigneur. Il fallait que cela arrive pour qu’Il me libère de mon silence. Qui pensez-vous avoir suivi partout ? »

Je suis vieille, mes enfants, et je suis fatiguée. Écoutez-moi bien et remontez-vous le moral ; quand Il viendra, demain, vous aurez la preuve de tout ce que je vais vous raconter aujourd’hui. Que penserait mon Fils s’Il venait demain et vous trouvait dans cet état ? Comment pourrais-je Le regarder en face ? Ayez de la patience avec moi si, à certains moments, je ne suis pas claire. Quand Il vous enverra l’Esprit de la Promesse, vous vous souviendrez de mes paroles et je me laisserai moi-même envoûter par la sagesse qu’Il déversera dans vos âmes. Ce que je vais vous raconter, je l’ai entendu de Sa bouche. Je n’ai ni sa grâce ni sa sagesse. Je vous le dis, c’est Lui-même qui vous comblera de sa connaissance et alors, vous n’aurez plus besoin que je vous raconte quoi que ce soit. Il m’a parlé de son Monde, de son Père ; je Lui posais des questions et Il me répondait sans rien me cacher . Du moins, rien que je n’aie besoin de savoir. J’étais sa confidente, le cœur ouvert et innocent dans lequel Il déversait ses souvenirs divins. Il me parlait de son Monde, les yeux tournés vers l’infini ; je gardais tout cela dans mon cœur ; chacune de ses paroles, je la gravais dans ma chair. Je n’ai pas su pourquoi Il a scellé mes lèvres jusqu’à ce jour. Aujourd’hui, Il m’a libérée de mon silence et je dépose dans vos cœurs ce qu’Il a déposé dans le mien et que j’ai porté en moi pendant tant d’années. »

En leur ouvrant son Cœur, la Mère révéla aux disciples : l’Annonciation, l’Incarnation du Fils de Dieu, et l’Histoire divine qu’Elle avait entendue de la bouche de son Enfant, en ces jours où, alors qu’Il était « son Enfant », le Fils de Dieu venait se blottir dans les bras de « sa Mère », la tristesse dans les yeux du fils qui regrette son père bien-aimé, histoire que, menée à son accomplissement, je vous raconte dans le chapitre suivant.

 

LE CŒUR DE MARIE

 

 

Réponds-toi toi-même : pourquoi les apôtres, alors qu’ils avaient la Mère de Jésus parmi eux, se sont-ils contentés d’écrire exclusivement sur ce qu’ils avaient vu et entendu en Jésus lui-même et à son sujet ? N’étaient-ils pas intéressés par l’histoire de leurs pères et de leur maison, et par le fait de la transmettre aux chrétiens, afin de démentir dès le départ les fables qui seraient inventées à ce sujet après leur départ ? En effet, la Mère a gardé ce trésor dans son cœur, et en s’en allant, elle a emporté avec elle, dans le monde d’où venait son Fils, cette histoire. C’est pourquoi l’Apôtre dit : « Qui montera au Ciel ? »

Voici le trésor que Marie a gardé dans son cœur, cette histoire t’émerveillera. Ne manque pas l’occasion de voir la VÉRITÉ de tes propres yeux.

AMAZON ÉDITIONS